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A la une / Reportage

Les habitants de la localité vivent au milieu d’une décharge

Constantine : Khanaba ou l’apocalypse

Le cours d’eau qui traverse le village contaminé par le lixiviat. © Iness Boukhalfa / Liberté

Le petit village de plus de 300 habitants, situé à 2 km seulement du chef-lieu de la commune d’Ibn Badis, est cerné par une mer de détritus et amas d’ordures s’étalant sur plus de 78 ha.

Situés à une quarantaine de kilomètres du chef-lieu de la wilaya de Constantine, les anciens vergers de la commune d’Ibn Badis  représentaient pour les riverains qui venaient autrefois de toutes les localités voisines, une destination de villégiature et de ressourcement en bol d’air pur au milieu d’une verdure étendue à perte de vue et encore inviolée. Un havre de paix devenu depuis près de 20 ans un lieu maudit suite à l’implantation d’une décharge puis d’un centre d’enfouissement technique (CET) sur les terres agricoles de la localité de Mnaifi Boudjamaâ, dit Khanaba.
Un petit village de plus de 300 habitants situé à 2 km seulement du chef-lieu de la commune d’Ibn Badis, plongé dans l’oubli, à la marge d’un décor apocalyptique. Cerné par une mer de détritus et d’amas d’ordures s’étalant sur plus de 78 ha couverts de gravats, ferrailles, plastiques, restes alimentaires, carton, débris en tous genres et même des déchets médicaux, il est envahi de jour comme de nuit par des odeurs nauséeuses et répugnantes. “Nous ne pouvons plus respirer, ces odeurs ne nous laissent pas dormir la nuit. En été ou quand il vente, c’est encore plus intenable, l’air devient irrespirable et les odeurs insupportables”, nous dit un habitant de ce village.  “Même à l’intérieur des maisons l’odeur est trop forte, surtout le matin” se plaint, pour sa part, une vieille femme adossée au mur en parpaing de sa maisonnette. Tout est pollué, l’air, la végétation et même le cours d’eau qui traverse le petit village, ce qui n’est pas sans conséquences sur la santé des habitants.
Plus vulnérables, les enfants en bas âge et personnes âgées souffrent pour la plupart de différentes maladies dues, selon les habitants du village, à cette pollution.  “Presque tous les habitants sont atteints de maladies, notamment les petits enfants, rien qu’au niveau de cette ruelle, je peux compter dix enfants affectés d’allergies aiguës”, nous confie Mouloud, un habitant de Khanaba. Et d’enchaîner : “En une seule année, le village a perdu plus de 30 personnes et vous pouvez le vérifier avec les services concernés, nous avons signalé cette situation à plusieurs reprises mais rien n’a été fait à ce jour.”

Quand le CET aggrave la pollution
En effet, la création des centres d’enfouissement technique a pour objectif de réduire le risque de pollution et de contamination de l’environnement par le dépôt dans des casiers de déchets ultimes, c'est-à-dire ceux dont les caractéristiques ne permettent pas d'envisager le recyclage ou la valorisation énergétique. Cette technique de traitement de déchets importée de l’étranger depuis plus de 10 ans consiste en l’entassement des déchets dans des casiers sur lesquels on déverse de la terre, puis encore une fois les déchets par-dessus, cette opération se répète jusqu’au remplissage des casiers. Une sorte de passage d’une décharge sauvage à une décharge contrôlée. Une fois remplis, des plantations d’arbres et d’autres plantes peuvent être effectuées dans ces casiers grâce au biogaz issu de la fermentation des déchets. Ces CET sont censés être implantés bien loin des habitations, soit à plus de 50 km. Une règle totalement ignorée s’agissant du centre d’enfouissement technique (CET) de Boughrab (commune d’Ibn Badis) à Constantine qui est situé à moins de 2 km de Mnaïfi Boudjamaâ. De ce hameau, l’on peut d’ailleurs observer l’énorme fumée qui se dégage de la décharge à ciel ouvert où des camions à benne, remplis d’ordures ménagères ou autres, se relayent de manière ininterrompue durant toute la journée pour y déverser leur contenu fétide.
Et ce sont dix communes de la wilaya de Constantine qui y épandent journellement plus de 700 t de déchets. “Comme vous le voyez, c’est le seul spectacle qui nous est offert et que nous regardons en boucle et au quotidien depuis une décennie. Bref, nous vivons dans une immense poubelle”, nous lance Tayeb, un père de famille.

Le lixiviat, un liquide mortel
En plein milieu du village se trouve un cours d’eau que les habitants de Khanaba appellent oued, d’une couleur noirâtre assez étrange, jonché de déchets. Les riverains de Khanaba affirment que ce cours a été contaminé par le lixiviat, appelé également “jus de poubelle”.
Un produit provenant de la percolation des eaux de pluie via les entassements des déchets dans les casiers. Il est considéré comme déchet polluant pouvant contaminer le sol et les nappes phréatiques.
“En été, des odeurs insoutenables se dégagent de cette rivière qu’on utilisait jadis pour irriguer nos exploitations agricoles. Maintenant toutes les terres avoisinantes ne sont plus exploitables”, nous confie Ammar, un agriculteur de la région. “Nous avons la certitude que même les nappes phréatiques ont été contaminées par ce liquide toxique”, ajoute-t-il. “À mon insu, mes moutons sont venus boire de cette rivière, ils ont tous péri. D’autres animaux aussi dont des chiens, des chats et des vaches sont également morts à cause des eaux polluées de cette rivière”, raconte Ammar avec amertume. Sur place, l’on peut même constater que la conduite d’eau potable qui alimente Khanaba se trouve en plein milieu de ces flots pollués.
Les enfants n’ont pas échappé aux multiples dangers charriés par ce liquide. “Il y a quelques jours, mon petit frère s’est glissé et est tombé dans la rivière, il a été sauvé de justesse mais depuis il ne sort plus de la maison à cause des brûlures qu’il a eues”, nous dit Aymen.
Très répandus à Khanaba, les cas de méningite enregistrés pourraient avoir la même origine, sachant que c’est une maladie transmissible par voie hydrique. Les habitants de Khanaba accusent le centre d’enfouissement technique de Boughrab “de laisser déverser ce liquide toxique dans cette rivière”. Ils estiment également que le centre en question est très mal exploité.
En effet, les techniques d’enfouissement des déchets ne semblent pas être totalement maîtrisées dans notre pays, malgré la réalisation d’une centaine de centres d’enfouissement technique des déchets ménagers à travers le territoire national, dont 43 ont été mis en exploitation. Selon le directeur de l’environnement par intérim de la wilaya de Constantine, le problème des déchets au centre d’enfouissement technique de Boughrab se résume seulement au manque de financement. “C’est vrai, nos agents ont signalé ces problèmes depuis quelques mois, le premier et unique casier dont nous disposons est plein, ce qui justifie les odeurs insoutenables qui s’y dégagent. Nous avons prévu l’implantation d’un deuxième casier et nous attendons le financement du projet pour entamer les travaux”, affirme Rdjimi Samir. Un deuxième casier qui diminuera de manière significative l’entassement des déchets et, partant, les mauvaises odeurs, explique ce dernier.

Précarité
La localité de Mnaifi Boudjamaa est plongée dans la précarité. Des routes impraticables, notamment en hiver, des habitations datant pour la plupart de plus de 50 ans, absence des moindres commodités dans les espaces publics telles des aires de jeux ou annexe de bureau de poste.
Une vieille bâtisse délaissée servant de dispensaire et ne disposant pratiquement de rien, sauf une infirmière, sans équipement médical pour un quelconque acte curatif.
À quelques mètres de l’infirmerie, l’unique école primaire, vétuste et ne répondant à aucune norme, des vitres cassées, des portes et des fenêtres détériorées, des chaises et des tables usées, une cour de récréation totalement dégradée, des sanitaires sales, bouchés et dégageant des odeurs irritantes et un chauffage inexistant. “Nous n’avons pas d’eau depuis plus de 2 ans, personne n’utilise les sanitaires de l’école”, nous dit Anis, un élève de 3e année. Malgré sa proximité du chef-lieu de la commune, Khanaba n’est pas raccordée au réseau de distribution de gaz naturel.
Le P/APC de la commune de Ben Badis, Khataf Saïd, a confirmé le manque d’infrastructures et commodités à Khanaba. “Effectivement, la localité en question souffre de plusieurs manques. Nous avons prévu de régler tous les problèmes d’assainissement dans cette localité, mais à cause de la distribution de l’habitat rural, cela a été retardé. Nous allons entamer les travaux avant la période des pluies, à savoir dans les jours à venir”, dira-t-il.
S’agissant de l’alimentation en eau potable, le P/APC a annoncé qu’“une station de pompage pour alimenter cette localité en eau potable est en cours de réalisation, le taux d’avancement des travaux est à 70%”. Le maire de Ben Badis reconnaît néanmoins les “désagréments” causés par le centre d’enfouissement technique de Boughrab. Il affirme que “les mesures techniques adéquates utilisées dans le traitement des déchets n’ont pas été prises, ce qui explique les dégradations constatées, notamment des zones environnantes du centre”.


I. B.


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