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A la une / Reportage

virée avec le Samu social d’Oran

Dure, dure La nuit pour les SDF

Des alignements de cartons sur plusieurs centaines de mètres et sur lesquels des dizaines de SDF sont allongés. Par un froid glacial, Ils envahissent le trottoir dormant  comme ils peuvent sur le sol presque collés les uns aux autres.

Le rendez-vous était fixé pour 21h30 devant le siège de la wilaya d’Oran. En contrebas, les toits des immeubles sont imperceptibles, et les quelques rares lumières aux fenêtres laissent imaginer des familles réunies pour la soirée. La nuit et le froid ont plongé dans le silence les quartiers et les ruelles. Il faut dire que depuis plusieurs jours, le thermomètre flirte avec 0°C, et malgré notre tenue de circonstance pour une virée nocturne avec le Samu social, l’on a du mal à rester sur place sans bouger, sans tenter de se réchauffer en tapant des pieds sur le sol. Mohamed et Noureddine sont déjà là, ils arborent leurs petits blousons reconnaissables tout de blanc et floqués dans le dos “Samu social”. Les derniers à être attendus sont l’équipe de la sûreté de wilaya, sans qui cette sortie ne serait pas possible, sécurité oblige, nous a-t-on dit. Le programme pour la nuit est simple : embarquer avec les jeunes du Samu à la rencontre des sans-abri qui errent en ville. Nos deux guides d’un soir, jeune diplômés en psychologie et en sciences sociales, ont déjà derrière eux un an de Samu la nuit. à 24 ans, ils en ont vu des misères, ils en ont entendu des histoires, souvent faites de violence, de déchirures, de drames et de déchéance.
Ils connaissent également tous les coins et recoins de la ville où les sans-abri se retrouvent pour dormir, hommes, femmes et parfois adolescents et adolescentes. Ils les connaissent bien, surtout les plus anciens, ceux qui ont dix ans de rue derrière eux. “Vous savez, c’est un monde à part celui des SDF, des sans-abri, ils se connaissent tous. Les informations circulent entre eux. D’ailleurs, c’est par eux que nous apprenons parfois quand il y a des nouveaux dans la rue”, raconte Mohamed.
La plupart du temps, ils viennent d’autres wilayas : d’Alger, de Guelma, de Chlef, de Sidi Bel-Abbès et même de Béchar. Oran attire, par sa réputation de ville ouverte, de ville où tout est possible, où tout est permis et où l’on espère avoir une seconde chance, lorsque l’on est en rupture de famille, de société. Pour cette nuit, alors que nous suivons le Samu social, la nouveauté c’est aussi la présence, dehors, de volontaires et de bénévoles qui entendent distribuer des repas aux sans-abri.

Alignement de cartons
face à la Qasba
Le lieu de prédilection : M’dina J’dida, le boulevard en face de la prison d’El-Qasba. Il est 22h passées, et dans la pénombre l’on aperçoit des groupes qui se sont formés. Ils sont 6 à 7 hommes de différents âges, il y a également une femme. Leurs visages sont marqués par l’alcool et la vie dans la rue. La seule femme du groupe lance avec agressivité : “C’est des logements qu’on veut !”, lorsque des membres d’associations se rapprochent d’eux. Un jeune homme reste un peu en retrait, son allure a quelque chose de différent par rapport aux autres. Comme un peu plus préservé extérieurement et physiquement, il s’explique : “J’habitais à Sid El-Bachir avec mes parents. à leur mort, j’ai eu des problèmes avec mes frères, alors je suis parti…” Mustapha ne dira pas un mot sur “ses problèmes”.
Pour lui, un retour dans sa famille est désormais impossible, inenvisageable, après 5 ans à vivre de débrouille dehors : “Non, non, je ne veux pas retourner là-bas, c’est trop tard ! J’arrive à trouver du travail, parfois des boulots près des marchés, des chantiers…” Il fait de plus en plus froid, mais Mustapha refuse de prendre place dans l’ambulance. D’ailleurs, il n’est pas le seul à décliner l’offre, surtout si c’est pour aller à Messerghine. On découvre alors une crainte réelle chez ces sans-abri, celle d’être emmenés à Diar Rahma. Un autre sans-abri, abonné aux antidépresseurs et que connaissent bien les équipes du Samu social, lâche alors : “Je préfère rester dehors ou aller au Samu mais pas à Messerghine. Là-bas c’est l’enfer du matin au soir.” Sur le trottoir d’en face, juste au niveau du barrage fixe de la police présente en permanence devant la prison, nous découvrons une scène incroyable. Des alignements de cartons sur plusieurs centaines de mètres et sur lesquels des dizaines de SDF sont allongés. Ils envahissent le trottoir, dormant comme ils peuvent sur le sol, presque collés les uns aux autres. Recouverts de couvertures usées, habillés parfois d’un burnous traditionnel, ils prennent ainsi leurs quartiers chaque nuit. Ce n’est pas fortuitement qu’ils choisissent ce lieu, la présence des policiers est pour eux un gage de sécurité contre des agressions. à notre passage, une voix sort de dessous une sorte d’amas de cartons et de chiffons, un chapelet d’insultes fuse contre nous. Un agent de police se rapproche : “Tais-toi ! Tu vas te taire !”
Des odeurs nauséabondes montent du sol. Certains de ces sans-abri sont dans un état physique déplorable, visiblement assommés par le froid ou peut-être l’absorption de drogue, d’alcool, mais pas tous. On découvre parmi eux un homme, la quarantaine, handicapé. Il a les pieds bots. Après quelques instants, il finit par accepter de monter dans l’ambulance non sans qu’on lui ait juré qu’il n’allait pas être arrêté ou emmené dans un centre. “Tu connais le Samu social, tu passes la nuit là-bas et le lendemain tu pourras partir quand tu veux”, lui ont expliqué calmement les jeunes du Samu. Pour chaque sans-abri, la même sollicitude et invitation à prendre place dans l’ambulance. La température est en baisse, cette nuit s’annonce glaciale. Pourtant, certains des sans-abri refusent catégoriquement de quitter leur trottoir, l’un d’eux fera la promesse de suivre le Samu, le lendemain soir. Nous remontons dans les véhicules, direction le centre-ville. Les jeunes du Samu social scrutent du regard les ruelles les plus sombres, passent devant les endroits qu’ils savent servir de refuge aux sans-abri : le jardin de la rue Khemisti, le marché Michelet, la gare routière d’El-Hamri, l’ex-cathédrale. Finalement, nous prenons la direction du commissariat central près de Choupot car, nous explique-t-on, c’est l’endroit où se retrouvent les femmes et jeunes filles SDF. Ce soir-là, elles sont deux déjà installées dans l’encoignure d’un immeuble juste devant le commissariat. L’une d’entre elles est aussi une habituée, une jeune fille à peine sortie de l’adolescence, l’allure de celles qui ont appris très tôt à se débrouiller, à se défendre. Elle est bien contente de voir l’ambulance du Samu social et se dirige aussitôt vers nous. Son histoire est une succession de bribes d’informations qu’elle consent difficilement à donner : fille mère, fille battue par un père violent. En somme, une victime qui a pensé sauver sa peau en fuguant de Sidi Bel-Abbès. Pour sa compagne d’une nuit c’est plus étrange. Visiblement, celle-ci n’est pas à la rue depuis longtemps ; très propre, les cheveux bien coiffés. à notre arrivée, elle tente de se cacher et de fuir. Puis, rattrapée elle se ravise et accepte de prendre place dans l’ambulance. Très gênée, elle détourne constamment le visage, ne répond à aucune question, mais semble connaître la réputation de Diar Rahma de Messerghine.
Le Samu social
affiche complet
Dernière étape, retour au Samu social à Ekmuhl, une ancienne maison de maître délabrée. La salle qui sert de dortoir provisoire avec 25 lits affiche complet.
Le mobilier est plus que rudimentaire : des lits en fer alignés, deux tables basses rafistolées. Les fenêtres, travaillées par le temps, laissent pénétrer tous les courants d’air que seules quelques couvertures distribuées atténueront. Ce soir, c’est le monde des laissés-pour-compte, des exclus, jeunes et vieux, des plus faibles aussi qui se retrouvent en ces lieux dénués de tout.
Il y a Amar, le mineur épileptique et psychotique, originaire de Chlef, issu d’une famille modeste où ses accès de violence ont poussé, semble-t-il, une marâtre à se débarrasser de lui.
Ramené la veille au soir, il raconte comment son ancien compère de rue l’assommait à coups de médicaments. Amar, qui rêve de liberté et de solitude dans les montagnes, est une véritable encyclopédie en matière de pharmacopée. Il connaît par cœur les rouages des hôpitaux psychiatriques.
Il faudra toute une matinée à l’équipe chargée des malades mentaux pour parvenir à lui trouver une place à l’EHU psychiatrique de Sidi Chahmi, bien que ce ne soit pas sa place. Il y a aussi le vieux hadj que nous présentent les jeunes filles psychologues du Samu, qui sont là aussi pour cette soirée. Originaire de Tissemsilt, il a débarqué à Oran il y a une quinzaine d’années. Ancien engagé dans l’armé, il a travaillé comme gardien de nuit sur des chantiers. Mais l’âge et la maladie accélèrent sa déchéance et font de lui, à près de 70 ans, un SDF. Pour lui aussi, un retour dans sa ville d’origine est impensable. Son seul souhait : dormir au Samu, avoir des médicaments pour son asthme et de nous dire : “Les gens me connaissent dehors ils m’aident parfois, Dieu les en remercie.” Au milieu de la salle, un autre homme, la soixantaine, ancien expulsé du Maroc, sa supplique qu’on le laisse chaque nuit dormir au Samu social, juste pour l’hiver. Il n’a plus la force de résister dehors avec ce froid. Il y a aussi deux jeunes hommes assis côte à côte, en transit vers un ailleurs. Les femmes seront installées seules dans un bureau. Une des psychologues, Amina, tente d’établir un contact avec la nouvelle venue toujours aussi renfermée devant nous. Nous nous effaçons pour ne pas gêner l’approche d’Amina.
Alors que les sans-abri et la misère sociale sont toujours plus importants à Oran, le Samu social est lui-même sinistré : aucun budget propre ne lui est alloué. Les ambulances sont celles des secteurs sanitaires qui les leur affectent lorsque cela est possible. Les locaux sont dépourvus de chauffage, pas de douches pour permettre aux sans-abri de se laver ; le matin c’est un simple café qui leur est offert faute de moyens pour espérer plus. Et que dire du personnel assurant la prise en charge des SDF, des mendiants et des malades mentaux qui errent dans les rues d’Oran ?
Noureddine, Mohamed, Amina et tous leurs collègues sont issus de l’emploi de jeunes, une rémunération mensuelle de 8000 à 12 000 DA. Il n’y a pas de permanent, pas de fax, pas de numéro vert pour les urgences et détresses sociales.
Pour les jeunes du Samu social, leur fonction est une œuvre de charité qu’ils mènent au quotidien, mettant souvent la main à la poche. Leur foi inébranlable a forgé au fond d’eux un humanisme acharné qui les fait tenir chaque soir. Changer de travail, ils n’y pensent pas pour l’instant, car disent-ils : “Il y a des hommes, des femmes qui, dehors, ont besoin d’être sauvés, d’être aidés.”


D. L.