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A la une / Reportage

Fondé au XVIIe siècle, le village attend sa revalorisation touristique

Imziene, voyage au bout du temps

Le village ancestral tire son nom de la beauté du site. ©Rabah Saïd/Liberté

Le spectacle est sublime. Des maisons, agglutinées sur une espèce de nid d’aigle, aux murs de pierres violacées et aux toits de tuiles en terre cuite, au milieu d’une végétation débordante et un silence religieux.

C’est un véritable plongeon dans le temps !

De Ldjemaâ, le chef-lieu administratif d’Ath Wartilane, qui tire son nom du marché hebdomadaire qui accueillait jadis des marchands  venus des fins fonds des Hauts-Plateaux, l’horizon alentours, parsemé de piémonts et de croupes tantôt dans le territoire de la wilaya de Béjaïa tantôt dans les territoires de Sétif ou Bordj Bou Arréridj, se heurte, au loin, au relief des Babors ou des Bibans.  L’étendue de la partie visible de ce dernier massif est communément désignée par Adrar N’sidi Idir du nom du village éponyme situé dans la commune d’Il Maiene ou El Maïn (BBA). C’est aussi le lieu de naissance de l’icône de la chanson kabyle, Chérifa (Ouardia Bouchemlal de son vrai nom).
Un des fiefs de la Wilaya III historique, limitrophe de la Wilaya II, la région, tout près du lieu de la tenue du Congrès de la Soummam (Ouzellaguen) dont nous célébrons le 60e anniversaire, était aussi un couloir logistique important durant la guerre de Libération. Les stigmates des razzias et des bombardements coloniaux marquent encore les lieux et la mémoire. Jusqu’en 1974, Ath Wartilane était administrativement une commune de Sétif dont elle est distante de 80 kilomètres. Elle a, par la suite, été rattachée à la daïra d'Akbou dans la nouvelle wilaya de Béjaïa, elle-même détachée de la wilaya ou département  de Tizi Ouzou durant la même année. Erigée en daïra, elle est à nouveau versée à la wilaya de Sétif en 1985.
En ce mi-août, les fêtes de mariages accaparent l’essentiel de l’espace public. Tout le long de la route qui monte d’Akbou en passant par Seddouk, la ville natale de cheikh Aheddad,  et Ath Maouche, réputé pour sa figue labellisée, des panneaux improvisés sur le milieu de la route indiquent “fêtes” ou carrément  “attention fête !” pour inciter les automobilistes à la vigilance. D’Ighzer N’vousselam qui marque la frontière entre les wilayas de Béjaïa et de Sétif, on amorce la montée sur Ath Wartilane par Voughroum en passant par Agradou, dans la commune d’Ath Chvala. À moins de quatre kilomètres de Ldjemaâ qui culmine à 1040 mètres, on découvre au contrebas de la route le village d’Abdelhamid Benzine, Akerou Ouakli. Le chef-lieu de daïra est constitué par les anciens hameaux, Ighil Oufella, Annou Thighilt et Fantikelt, à côté de nouveaux bâtiments administratifs et du casernement colonial transformé en siège de la Gendarmerie nationale. Dans cette région connue pour la rudesse de son  climat,  le voyageur, en ce mois d’août, est surpris par la fraîcheur des nuits (presque froides). Pas question de faire une randonnée nocturne à travers les quartiers sans survêtement ou vêtement à manches.


©Rabah Saïd/Liberté

Imziene, la coquette
Pour arriver à Imziene et sa verdoyante forêt de pins que surplombe Azrou Iflan (la roche percée), il faut suivre de Ldjemaâ, une piste qui déchire le bois en le serpentant au gré des vallons ou des coteaux. Même en cette saison de retour des “Algérois”  et des émigrés, le chemin n’est fréquenté que par de très rares véhicules. L’invitation à la villégiature d’une petite heure pour rejoindre l’ancien village est pervertie en endroits par les odeurs nauséabondes d’élevages de poulets dont probablement l’absence de voisinage encourage les propriétaires à rogner, y compris dans les petites dépenses. Cette route ouverte pendant la guerre de Libération n’a subi aucune espèce d’aménagement, se désole nos guides.
Au bout du chemin, le visiteur débouche sur une clairière qui domine et commande l’accès au village. Le spectacle est sublime. Des maisons, agglutinées sur une espèce de nid d’aigle, aux murs de pierres violacées et aux toits de tuiles en terre cuite, au milieu d’une végétation débordante et un silence religieux. C’est un véritable plongeon dans le temps ! Pour Abderazak et Saâd Djedjik qui esquissent un sourire, leur village ancestral tire son nom de la beauté du site, la coquette en quelque sorte. Le village est protégé en contrebas par un flan de roches suspendu dont les sommets offrent une vue à couper le souffle sur la vallée et la rivière. Saâd nous dit que le fondateur des lieux était un descendant de Sidi Touati de Béjaïa. “On nous appelle les enfants de Sidi Touati”, le célèbre ascète marabout de Béjaïa qui à vécu au XIe siècle. Après quelque temps passé avec son frère dans la riche vallée, l’ancêtre du village a décidé de monter pour s’installer derrière ces rochers qui le fascinaient chaque jour. Son frère lui aurait dit : “Comment peux-tu vivre là-haut ? Tes enfants risquent de dégringoler, un jour, jusqu’à la rivière.” Il aurait répondu : “Ma thetchourassene adh emthene” (si leur heure sonne, je n’y peux rien).  C’était vers 1660, selon notre guide. Les 24 maisons du hameau et sa mosquée sont construites avec une pierre bleue polie par la nature, très remarquable et abondante tout alentour. Ces gros galets naturels pourraient bien avoir donné son nom au village (Imzi, en kabyle, signifie pierre usée et polie, en principe par l’eau). Cette question a dû être posée à maintes reprises à Abderezak qui a pris soin de couper court pour aborder un autre sujet.  
Perché à quelque 800 mètres, Ldjemaâ, le chef-lieu sur lequel avait été érigé le casernement colonial culmine à plus de 1000 mètres), au nord, on aperçoit Aourit Illoulène, Laaziv N’sidi Sadeq et Boubirak, à l’ouest, c’est Fréha, un des villages martyres pendant la guerre de libération, au sud-ouest Oulmouthene et Ath Moussa, et à l’est, Tizi Ouatou et Ighil Nath Malek. L’attachement aux traditions religieuses est un trait commun à toute la région. Imeziene avec sa zaouïa qui enseignait le Coran et les traditions islamiques aux côtés de celles de Fréha et d’Oulmouthene étaient les vecteurs et les gardiens d’une tradition prégnante à ce jour. Ce soubassement identitaire fait de berbérité profonde et d’une religiosité très assise à des symboles locaux n’a pas été trop perturbé par les da’was islamistes des années 80 et 90. La bigoterie ambiante qui caractérise les quartiers de nos grandes villes y est en tout cas moindre.
Les 24 maisons du village sont ceinturées par un chemin qui entoure le hameau de sorte qu’il n’y ait aucune rue qui mettrait face à face deux habitations. Certaines portes en bois, restées intactes, sont bloquées à l’aide de chaînes rouillées. Saâd grimpe sur une murette pour nous ouvrir de l’intérieur la porte de sa maison. On découvre un patio (amrah) qui donne sur plusieurs pièces dont certaines donnent sur d’autres courettes. En fait l’ensemble isolé du reste des habitations abritait la famille élargie (frères et sœurs). L’intérieur des bâtisses, un peu dégradé, est à peu près le même : la salle commune (thighargharth) avec ses ikhoufane et tikhouatine ainsi que les traces d’un kanoun ou d’une cheminée pour celles qui ont été retouchées, adaynine (pour les animaux) et thakhana.
Notre guide nous montre la salle dans laquelle aurait séjourné le colonel Amirouche avec son équipe pendant une semaine avant la fameuse attaque de Tiquentarth. “Ils sortaient tôt le matin et rentraient le soir.” Il nous montre aussi l’endroit où il se serait adressé aux hommes du village avant de quitter les lieux : “La France va détruire ce village et tous les autres que vous voyez alentours mais on va les reconstruire avec de l’or”, aurait-il conclu son allocution.


©Rabah Saïd/Liberté

Une vocation touristique contrariée
Au plan touristique, pour le commun des mortels qui est en mesure de situer géographiquement la région d’Ath Ouartilane, ce sont les sources thermales qui viendraient à l’esprit. Hammam Ouguergour, Hammam Ivaynanene d’Ath Halla, Hammam de Sidi Yahia de Tamoukra, qui sont à moins d’une heure de voiture du chef-lieu actuel (Ldjemâa), sont en effet réputés bien au delà de la région. Cette renommée n’est guère le fait d’une stratégie quelconque de promotion de la destination (sauf peut-être pour Hammam Guergour) mais la continuité de traditions qui remontent à bien plus loin. Juste après l’indépendance, malgré les moyens modestes des populations de la plupart des régions de Kabylie, chaque été des bus sont loués pour se rendre à Hammam Sidi Yahia en particulier. Mais le patrimoine touristique inexploité est remarquable sur le double plan spirituel/identitaire et esthétique. L’espace propice aux randonnées est aussi parsemé de tombes et de mausolées de saints et de plusieurs haltes thermales. Il y a lieu de noter qu’un tourisme de 3e âge est bel et bien présent mais il est le fait d’individus. Deux de nos hôtes, Mouhou et Si Mouh, des retraités qui nous ont guidés à la tombe du célèbre voyageur Lhocine Ouartilani (1713-1779) à Annou, accueillent régulièrement dans des zaouïas de la région des groupes de pèlerins venus de la plupart des régions du Centre par bus. Eux-mêmes louent des bus pour visiter d’autres contrées, comme pour se recueillir à la zaouia de cheikh Bentounes à Mostaganem, en particulier durant les passages du maître de la tariqa. Sans oser la comparaison, la Palestine et la Jordanie qui comptent de nombreux lieux et tombeaux chers aux trois religions monothéistes, accueillent en pèlerinage, du monde entier, des personnes de troisième âge. L’industrie touristique du royaume hachémite repose en grande partie sur ce gisement spirituel.

Il faut tout de même remarquer que le bouleversement des modes de vie des populations algériennes et la crise identitaire profonde qui conduit à faire émerger des repères de substitution exogènes à notre patrimoine, comme la fascination pour les modes de consommation de l’Occident ou le recours aux omras à répétition pour ceux qui regardent aussi vers l’Orient, ne sont pas de nature à encourager la découverte de ce patrimoine autochtones et authentique dans l’Algérie entière. Même les destinations prisées dans les années 70 ou 80, comme le Sud, ne trouvent pas grâce aux yeux d’une jeunesse fascinée par “le partir” ou des adultes happés par la boulimie “de collectionner des exploits valorisants aux yeux des autres”. Les échanges, de plus en plus nombreux, sur les réseaux sociaux qui valorisent les randonnées et autres découvertes de la nature augurent peut-être d’un changement.
Imziène est déclaré zone interdite en mai 1956 après la fameuse attaque dite de Thiquentarth (pont de Vousmahel) que le village surplombe. Cet accrochage a conduit à une opération militaire de grande envergure dans toute la région ; c’est l’opération Dufour (ou opération espérance, nom de code donné par les autorités coloniales). Quelques familles ont réintégré le village après l’indépendance. Les derniers habitants ont quitté les lieux après le séisme de novembre 2000.

 


©Rabah Saïd/Liberté

Un site en otage
Il y a quelques années, des visiteurs européens, fascinés par le site, ont entrepris une démarche, via une association, pour obtenir un financement de l’Union européenne dans le but de préserver le site et d’attirer des investissements dans des infrastructures touristiques qui valoriseraient le patrimoine historique et touristique de la localité. Le site lui-même est enchanteur. Entouré d’une forêt de pins, il surplombe la vallée d’Ighzer n’Vousselam. Cette vallée qui s’ouvre au flan opposé sur des terres en colline, grenier de la région : Vougherroum, la terre qui nourri ou le lieu des récoltes en kabyle. Cette initiative, qui a soulevé l’enthousiasme de nombreux habitants de la région, s’est heurtée à l’opposition de descendants d’habitants du village. La fronde contre la valorisation du site est principalement menée par des Algérois originaires de la localité. Le motif avancé est le refus de voir ces lieux “souillés par les pratiques des Roumis”, c'est-à-dire la mixité et la consommation de l’alcool dans les installations touristiques projetées (hôtels, restaurants…). Le conservatisme de nombreuses familles est une donnée réelle ; en voulant en savoir plus, certains de nos interlocuteurs évoquent même “le risque que des missionnaires (chrétiens) utilisent cet artifice pour pénétrer la région” qu’ils tiennent de la bouche des gens d’Alger. Une chose est sûre, ces éléments de langage contre cette démarche ressortent au premier contact. Ceux qui estiment que la valorisation peut être un plus à condition que les activités ne heurtent pas “nos pratiques”, révèlent que “c’est les gens d’Alger qui sont farouchement opposés et alimentent les peurs”. Ces derniers, généralement des commerçants “qui ont réussi”, commencent à ériger des constructions sur la clairière à l’entrée du vieux village. À la question à qui appartiennent ces terres, des membres de familles issues du village, aux conditions modestes (ils sont relogés à Ldjmaa en général), réprouvent leur squattage par “ces revenants” ; elles sont du domaine public, nous confirment-ils avec désolation. En tout cas, de visu, les clôtures érigées autour des quatre chantiers visibles vont au delà d’une simple construction d’une résidence secondaire. Entre ces “nouveaux ranchs”, une plaque invite les visiteurs à “contribuer à la construction de la mosquée du village Imziene”.
À notre arrivée, l’un des occupants des lieux est sorti à notre rencontre. En voyant Saâd, il s’exclame on disant : “Ah ! ils sont venus avec toi. Il n’y a pas de problème alors.” Lors de la conversation, il fulminait contre des groupes d’étrangers qui visitent le village. “Ils boivent de l’alcool et viennent accompagnés de femmes ; tant que je suis là personne ne passe.” On apprendra plus tard que c’est un commandant du DRS en retraite.
Par ailleurs, selon Djedjik Abderazak, un passionné de la défense de la mémoire du village, qui a récupéré pour le musée de la ville l’épave d’un avion de l’armée coloniale qui est tombée non loin du village, une mission de l’université Ferhat-Abbas de Sétif s’est intéressée au site. Il y a environ trois années, des représentants de cette institution ont accompagné une équipe sud-africaine qui a travaillé durant un mois entier pour des relevés numérisés. Selon notre interlocuteur, le responsable de l’équipe lui a affirmé que “maintenant, grâce à ce travail et aussi à des données satellites, nous pouvons reconstruire le village à l’identique”, c’est ce Sud-Africain, selon toujours A. Djedjik, qui a numérisé le site de Tombouctou au Mali. Évoquant l’Institut d’architecture de l’université de Sétif, le site setif.info écrit dans un article daté de 21 mai 2014 : “Une équipe de spécialistes venue directement d’Afrique du Sud assiste à ces travaux par des relevés photographiques au scanner et autres moyens à la pointe de la technologie pour une étude aux dimensions architecturales, sociologiques, ethnographiques artistiques et historiques…”. Toujours est-il, les Sud-Africains sont derrière la création, en 2009, de l’institut Ahmed-Baba à Tombouctou ; ils ont pu numériser une partie des documents historiques détenus par la bibliothèque de la ville avant l’incendie provoqué par les terroristes islamistes.

R. S.


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