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A la une / Reportage

Patrimoine en péril

La Casbah d’Alger : une mémoire qui s’effrite

“Si j’avais à choisir parmi les étoiles pour comparer, le soleil lui-même ne saurait éclipser la lumière du verbe que tu caches. Aucun lieu sacré ni aucune capitale ne sauraient réunir ce que, chaque matin, le lever du jour t’offre comme guirlande”, avait écrit Himoud Brahimi, dit Momo.

Il y a neuf ans, le 23 février était décrété Journée nationale de La Casbah. Cette année-là, à la même date, Abdelmalek Nourani, wali d’Alger, avait présenté un plan d’urgence pour la sauvegarde de ce patrimoine national et mondial. Pour sa part, Khalida Toumi, ministre de la Communication et de la Culture, avait donné le coup d’envoi des festivités célébrant cette journée. Cette année, La Casbah doit se contenter de quelques expositions de peintures et de galas artistiques retraçant son faste d’antan.
Dans une tentative de résurrection en prévision de l’arrivée de touristes, la wilaya s’emploie à donner à quelques quartiers de La Casbah une image décente et propre, comme pour la rue de La Casbah. Certaines associations, de leur côté, appliquées à œuvrer pour la sauvegarde d’El-Mahroussa, ont concocté elles aussi un riche programme pour son 1 006e anniversaire. Tout le monde fait quelque chose pour La Casbah, mais personne n’est en mesure de faire tenir debout ses murs qui tombent en ruine. Djamaâ Ketchaoua, le palais des Raïs, le Bastion 23, le palais de Khadaoudj El-Amia, la Citadelle ainsi que palais Dar El-Hamra ont fait l’objet d’une prise en charge, les autres travaux de rénovation et de renforcement n’ont pas été achevés dans la majorité des quartiers. Une simple virée dans La Casbah est édifiante. “Chaque mur qui tombe, c’est une partie de notre mémoire qui disparaît, sans qu’un geste soit fait”, déplore le vieil Ali. Artisan, il passe tout son temps à narrer les légendes de cette cité antique tout en tricotant les chéchias d’époque. “Nous nous efforçons de transmettre nos connaissances à la future génération afin de garder cet héritage, sinon tout va disparaître avec nous”, raconte Ali.
Autour de nous, des employés tentent de dégager les gravats et la terre encombrant une  “douira” située à la rue Père et fils Boudrais, à Bir Djabah. Couffin après couffin, ils débarrassent la maison appartenant à un Casbahdji. “Notre maison a été sérieusement endommagée après le tremblement de terre ; nous sommes obligés de faire des travaux de confortement sinon elle va s’écrouler sur nos têtes. Pour l’esthétique, je n’ai pas d’argent pour acheter la faïence d’époque, sauf si la wilaya accepte de nous aider”, déplore Mohamed. La famille Zarouki, locataire de Dar Amar, située à la même rue, est aussi dans le désarroi. “Notre bâtisse était ouverte à tout le monde ; des artistes aux moudjahidine. Le chanteur Amar El Aacheb vivait dans une de ces chambres ; même Ali La Pointe a séjourné ici”, raconte le fils Zarouki. Il poursuit désespéré : “Nous faisons de petits travaux d’entretien chaque été, mais nous avons besoin de consolidation. Nous espérons une aide de la commune.”
La Casbah tout entière est un chantier à ciel ouvert. Le quartier de Bir Jabeh, Sidi Bougdour, le cimetière de deux Princesses, la rue Nafissa croulent sous les décombres. À la rue Thèbes, les travailleurs de l’APC tentent de rafistoler la canalisation d’eau qui a explosé il y a quelques jours, rendant le passage impossible. “C’est difficile de travailler dans ces conditions. Le plus difficile est de transporter tous ces gravats dans des couffins. On aurait voulu avoir des ânes pour nous faciliter la tâche”, a souhaité un employé.
Le cimetière de deux Princesses d’Alger, classé patrimoine national, se trouve dans le quartier de la rue Sidi-Abdellah. À l’intérieur du monument, les deux tombes, auparavant lieu de visite, n’existent plus. Ali révèle que le monument a été détruit à l’époque du terrorisme. “Les terroristes ont dévasté le site, prétendant que la religion interdit ce genre d’endroits de rituels.” À quelques encablures du cimetière, s’élève la façade d’une vieille “douira”. “Voilà ce qui reste de la maison de l’acteur Rouiched”, se lamente Ali.
Il ne subsiste que la façade de la demeure, quelques arcades du patio ainsi que la faïence sur des murs qui risquent de s’effondrer d’un moment à l’autre. “C’était une très belle maison à trois étages avec un grand patio”, s’indigne le vieil homme. Du quartier de Sidi M'hamed-Chérif  jusqu'à Bab Djedid, en passant par la rue des bouchers “l’Hamine”, la rue Nafissa, le spectacle est également affligeant. À la rue de La Casbah, restaurée en 2001, un habitant du quartier s’écrie : “Ne vous fiez pas aux apparences, ce n’est pas de la restauration, ils ont juste badigeonné la façade des bâtisses en prévision de la visite du président de la République. Regardez, voilà une maison dont le propriétaire a refusé ce ravaudage, il avait exigé de vrais travaux de renforcement et de restauration.” À la Basse-Casbah, l’histoire est enterrée sous les ruines. “La légende dit que le dey d’Alger, lors de l’invasion française, s’est enfui de la Citadelle en descendant 367 marches de la rue de La Casbah jusqu'à “K’sar el hamra”, raconte Ali. Au quartier de Sidi Abderrahmane, il propose de nous faire visiter une résidence qui a gardé son cachet d’autrefois. C'est la maison de l’hadj Zoubir, située à l’ex-rue du Croissant à la Basse-Casbah. Le propriétaire dit qu’elle appartenait, à l'époque ottomane, au consul d'Angleterre.
Le grand couloir ou “s’quifa” s’achève par une cage d'escalier étroite qui mène au patio. “Dans les grandes maisons, les patios se trouvent à l’étage”, précise el hadj Zoubir. La bâtisse de trois étages est composée d’un “fernak”, (débarras), un “djeb” et un patio avec des arcs décorés en faïence verte d'époque. Les deux chambres du premier étage donnent directement sur la cour interne.
Deux autres chambres situées au deuxième étage sont dotées de deux “manzah” (chambre d’enfant) ; le dernier étage est surmonté d’une terrasse. El hadj nous dira : “J'ai essayé de redonner à ma maison une âme. J'ai travaillé avec les matériaux de construction d'époque. Il m’a fallu beaucoup de temps pour arriver à ce résultat.” La terrasse embrasse la baie d'Alger et surplombe d’autres petites terrasses collées les unes aux autres, et en contrebas plusieurs maisons en travaux. “La perle d'Alger se perd devant l'indifférence des politiques et des opportunistes qui ont envahi les lieux”, se plaint l’hadj. La question de dépopulation est plus que d'actualité ; les habitants de Sidi Ramdane, Sidi M'hamed Chérif, de Souk el djamaâ ont quitté les lieux pour être remplacés par d'autres. “Certaines personnes profitent de l’occasion en acceptant d'être relogées tout en plaçant dans leurs demeures, qui menacent de tomber, des cousins ou des locataires”, raconte un Casbahdji. Voilà ce qu’est devenue la cité de Dzaïr Ben Mezghena : un tas de ruines, une cité de transit et une journée de fête.

Nabila Afroun