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A la une / Reportage

Reportage

L’escale de la détresse (DIAPORAMA-PHOTOS)

Environ 1 000 Nigériens sont confinés, depuis des mois aux portes d’Alger, dans un campement, dépourvu des conditions basiques de salubrité. Tolérée, mais pas particulièrement désirable, leur présence, de plus en plus grande, à Boufarik, mais aussi à Oran, Djelfa, Ghardaïa, Tamanrasset… cache une immense détresse. D’autant que pour de nombreux candidats à la migration vers l’Algérie, qui suivent des circuits informels pour contourner les check-points aux frontières, la traversée du désert s’est transformée en odyssée mortelle.

GALERIE PHOTOS

 


Au premier regard  de loin, le camp, configuré par une multitude de tentes dômes dressées les unes à côté des autres dans un alignement presque parfait, ressemble à un regroupement d’une colonie de vacances, dans un endroit certes insolite. Dès qu’on s’approche de quelques mètres, l’effet d’optique disparait et la réalité se profile dans la nudité de la misère et de la détresse. Sur la plate-forme de l’ancien marché de gros de Boufarik, un millier de migrants nigériens est installé, depuis bientôt une année, dans une extrême précarité. “Au départ, ils ont occupé la rue à l’entrée de la ville. Je me rappelle très bien. Ils étaient 7 hommes, 13 femmes et 31 enfants. Les services de l’APC les ont déplacés vers ce lieu”, rapporte un riverain. L’endroit est plus discret, à l’abri des regards, aisément contournable y compris par les habitants du quartier.
La présence de ces contingents de Subsahariens, incités à l’exode en Algérie par la pauvreté, est tolérée, mais pas forcément désirable.
D’autant qu’une organisation sociale, inhabituelle pour le commun des Algériens, anime cette base de vie, stigmatisée quelque peu par les locaux. Les Nigériens ont apporté avec eux les couleurs de leur pays, leurs habitudes, leur manière de vivre, de se comporter. Ils ont reproduit un schéma sommaire d’une communauté tribale de l’Afrique subsaharienne. En cette matinée du 21 mai, l’ambiance est plutôt tranquille. Un groupe de jeunes écoute de la musique africaine, diffusée par un vieux transistor.
Des hommes, munis de bèches et de fourches, ramassent les ordures, entassés en monticules aux abords du camp et déplacent la pierraille. Ils terrassent de nouvelles parcelles du site, pour le préparer à la mise en place de nouveaux abris, destinés aux compatriotes, qui arrivent.
Pratiquement tous les jours, de nouveaux Nigériens débarquent et plantent leurs tentes aux extrémités libres de l’agglomérat. Il nous semble voir beaucoup d’hommes et très peu de femmes et d’enfants, en ce milieu de matinée. L’explication nous est donnée par Saâdia Soleïman, qui porte son bébé de trois mois, arrimé dans le dos par un baluchon. “Les femmes, accompagnées par leurs enfants, vont en ville pour mendier. Les Algériens leur donnent de l’argent, mais pas aux hommes.” La jeune femme parle un français approximatif mais compréhensif.
Une qualité rare parmi ses congénères, qui ne s’expriment majoritairement qu’en haoussa, une langue tchadique parlée en Afrique de l’Ouest, au Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Ghana, Niger, Nigeria, Soudan, Tchad et Togo. Mère de quatre enfants, elle est arrivée à Blida, quatre mois plus tôt, accompagnée de sa mère, Hager. “Nous avons fui la faim et la misère dans notre pays. Mon mari est décédé durant ma grossesse.” Elle a donné naissance à sa petite dernière, Zeineb, en Algérie. “J’ai accouché dans le camp, sans aucune assistance médicale”, raconte-t-elle sans s’émouvoir de l’incongruité de son cas à une époque où les femmes enfantent en exigeant la péridurale.
Dans ce lieu, Saâdia ne fait guère figure d’exception. On nous évoque deux autres accouchements dans des conditions similaires. À la vue des bébés, posés à même le sol devant les tentes ou portés par leurs mères, le nombre des parturientes, qui ont vécu leur délivrance loin des maternités, devrait être nettement plus élevé. “Je sors dans la rue demander l’aumône. Dans deux mois, je repars au Niger. Je ne veux pas rester ici, car je n’ai pas de maison”,  assure Saâdia. Elle a parfaitement conscience qu’elle sera confrontée, au moment de partir, à une contrainte majeure : comment sortir Zeïneb du territoire national, sans document de voyage, ni même un extrait de naissance. L’enfant n’a pas d’existence légale dès lors qu’elle n’est pas inscrite à l’état civil du pays d’accueil ni enregistré à une représentation consulaire de l’État d’origine. Sauf si la petite smala quitte le pays par les circuits informels, tracés par les passeurs au profit des candidats à l’émigration clandestine.  Sur les itinéraires empruntés et les modalités suivies pour entrer en Algérie, les migrants nigériens, que nous avons rencontrés, se montrent évasifs. “Nous avons rallié Boufarik par bus, en plusieurs étapes, d’Assamaka (au Niger, ndlr), à Tamanrasset, puis Ghardaïa puis ici”, affirme Saâdia. “Nous n’avons pas les moyens de demander un visa et de voyager par avion. Nous venons par route”, renchérit Mahmane Mamane (51 ans). Tous les migrants, installés dans le camp de Boufarik, sont originaires de Zinder, deuxième ville du Niger après la capitale Niamey. L’agglomération, à vocation agricole (essentiellement production de mil) vit, depuis quelques années, au rythme des troubles socioéconomiques. La sécheresse donne de mauvaises saisons de récoltes. L’indigence, qui s’empare de la localité, pousse ses habitants à émigrer, par grappes, vers les pays frontaliers, quasi exclusivement l’Algérie. En novembre 2013, la forte médiatisation d’une odyssée tragique, la sort de l’anonymat. 93 natifs de Zinder, dont des femmes et des enfants, qui émigraient illégalement vers l’Algérie sont retrouvés morts de soif dans le désert.
Ils auraient été abandonnés par leurs passeurs après une panne de véhicules. Un drame de même nature est survenu, au milieu de ce mois de mai. Treize corps de Nigériens ont été découverts à quelques encablures d’In Guezzam. Les hôtes étrangers de Boufarik ont-ils suivi un itinéraire semblable ? Mamane dit non. “Les Nigériens, qui ont eu des problèmes, sont venus par le désert. Nous, nous avons suivi la route”, atteste-t-il imperturbable.
Il est néanmoins difficile de le croire, tant le mode d’emploi est identique à celui mis au point par les réseaux de l’émigration clandestine. D’autant que notre interlocuteur lâche, au détour de la conversation, des bribes de la vérité. Il reconnaît qu’ils se sont serrés à 30 à l’arrière d’un pick-up, à raison de 50 000 francs CFA par personne (environ 8 000 DA), pour parcourir les 1 200 km qui séparent Zinder de Tamanrasset, en passant par Arlit et Agades. “J’ai emmené ave moi mes deux femmes et mes trois enfants. Nous sommes partis à cause des mauvaises récoltes. Si la prochaine saison agricole est meilleure, nous retournerons chez nous”, affirme-t-il.
Le statut ambigu de ces migrants laisse supposer qu’ils n’ont pas traversé les frontières, en se conformant aux formalités des  check-points règlementaires. La plupart d’entre eux n’ont pas de documents de voyage conventionnels. Ceux qui possèdent des passeports ne justifient ni de visa ni de cachets des services de la Police des frontières marquant la sortie du territoire nigérien et l’entrée sur le sol algérien. À Tamanrasset, première escale obligatoire, les migrants obtiennent, de leur consulat établi dans cette ville, des cartes consulaires, valables une année. Dans l’absolu, ce document est délivré aux ressortissants en séjour de longue durée régulier à l’étranger, par leur représentation diplomatique.

En vertu de quel artifice du droit international codifiant la circulation des biens et des personnes, le consulat du Niger à Tamanrasset procède à l’inscription, sur ses registres, de ses ressortissants, lesquels ne semblent pas être en conformité avec les conditions de l’immigration légale ? Le chargé des affaires consulaires à l’ambassade du Niger à Alger, Boukar Hassan, fournit, à ce propos, une explication étonnante. “L’ambassade a arrêté de délivrer les cartes consulaires, depuis le 12 novembre 2013 pour décourager la migration clandestine. Le consulat de Tamanrasset continue, toutefois, à les donner”, note-t-il. Il soutient que cette structure, dont la compétence couvre toute la région du Sud, n’est pas soumise à l’autorité de l’ambassade. Étrange organisation qui échappe aux dogmes universels !
Mamane indique que seuls les migrants qui n’ont pas d’argent restent à Tamanrasset. Les autres poursuivent leur périple jusqu’à Ghardaïa, autre plaque tournante de cette immigration particulière. De là, les chemins se séparent. Oran, Djelfa, Alger, Blida… Chaque groupe met le cap vers la destination qu’il s’est fixée, au départ de Zinder. Tous ont le même objectif : améliorer leur niveau de vie sur une terre qu’ils assimilent, assurément à tort, à l’eldorado.
Le 22 mai, en fin d’après-midi, retour vers le camp de Boufarik. L’ambiance est nettement différente de celle de la veille. Des centaines de personnes évoluent dans moins d’un kilomètre carré, dans une cacophonie indescriptible. Les enfants courent partout, souvent à moitié nus. Pourtant la température ambiante n’est pas si élevée.
Des femmes plantureuses, vêtues de robes traditionnelles bariolées aux couleurs chatoyantes, préparent le dîner sur des feux de camp. Elles ne semblent nullement préoccupées par le danger guettant les enfants en bas âge qui jouent à proximité des flammes. D’autres se prélassent sous les tentes. L’absence d’hygiène interpelle. Les ustensiles de cuisine sont crasseux, les matelas et couvertures aussi. La nourriture est exposée sur le sol sans aucune protection. De nombreux enfants souffrent de diarrhée. La mère de Saâdia a contracté une maladie des yeux. Une jeune femme, se fait enlever les poux de la tête par une compatriote… Ce sont là quelques maux visibles, engendrés par des conditions d’insalubrité extrêmes. Les migrants ne bénéficient pas de couverture sanitaire. Les organisations humanitaires ne se soucient pas, jusqu’alors de leur sort, ni  leur devenir. La directrice du Croissant-Rouge algérien n’a pas répondu à nos appels. Le chargé de communication de l’Unicef n’a pas fait écho non plus au SMS que nous lui avons envoyés (après avoir tenté de le joindre plusieurs fois sur son portable), pour nous enquérir des actions entreprises ou envisagées par l’organisation en direction des enfants non scolarisés entraînés dans le circuit de la mendicité et sans identité pour ceux nés dans le campement.  Sur le terrain vague où celui-ci est implanté, il n’existe ni source d’eau potable ni toilettes. On nous oriente vers Mussa, présenté comme le chef du campement afin de nous édifier sur les arrangements pris pour satisfaire les besoins primaires. Il parle français et arabe, nous dit-on. C’est le premier venu à Boufarik. Mussa  nous rejoint, nous observe un instant, puis repart sans nous parler.
Il n’est pas le seul à manquer d’éloquence. Beaucoup de migrants se tiennent à l’écart, méfiants. Pour Mamane, la raison est évidente. Ils nous prennent pour des agents de l’État. “La police fait régulièrement des contrôles dans le camp. Ils ne laissent pas les hommes aller loin du camp. Les nôtres, arrêtés en ville, sont détenus de 10 à 15 jours en prison, puis sont relâchés. Nous circulons avec femmes et enfants pour éviter les arrestations”, témoigne-t-il. Le confinement serait motivé par une volonté de ne pas perdre la trace de ces étrangers, ni intégrés dans la filière de l’immigration officielle ni expulsés vers les frontières.  
Une dispute éclate entre Saâdia et une autre quadragénaire. La veille, la jeune maman nous a demandé de lui apporter une couverture pour Zeïneb. Nous ramenons une couette pour le bébé, de vieux jouets et des vêtements. À peine sortis du véhicule, les paquets nous sont arrachés des mains par une nuée d’enfants et de femmes. La fille de Saâdia alerte sa mère. La jeune femme accourt. Elle crie, dans sa langue maternelle après celles qui lui ont “volé” son dû. On lui réplique violemment. Elle s’empare de la couette, récupère quelques affaires en continuant à invectiver ses concitoyennes. Peu de dons parviennent jusqu’à ce cantonnement, pourtant assidûment fréquenté par des riverains.
“Ils font du business avec les Africains. Vous voulez savoir ce qui se passe réellement ici ?”, lance un jeune homme, résidant d’un quartier voisin. Prolixe en “vérités”, il nous informe que les denrées alimentaires sont vendues aux Nigériens le double voire le triple de leur coût véritable. Les taxieurs clandestins leur font payer le prix fort pour les transporter jusqu’à la gare routière. Chaque soir, les propriétaires de magasins de proximité viennent échanger le fruit de la mendicité (les pièces de monnaie) en billets de banque. “Ils ne leur donnent pas toujours l’équivalent”, certifie le jeune informateur, corroboré par son copain. “Ici, l’argent coule à flots. La semaine dernière, 11 millions de centimes ont été volés. On arrive à savoir comment ils (les migrants, ndlr) en ont autant”. Évidemment, il n’y a aucune certitude  sur les révélations du jeune homme, qui sont au demeurant dures à confirmer par des sources plus fiables. Elles semblent, toutefois, plausibles. Effectivement, les migrants se déplacent à bord de voitures banalisées. Nous l’avons constaté par nous-mêmes. Ahmed, chanteur à ses heures perdues, confie qu’il met son véhicule à la disposition des “Africains”, par compassion. “J’ai évacué des malades à l’hôpital en pleine nuit. J’ai accompagné aussi quelques Nigériens aux douches publiques, mais on ne les a pas laissés entrer. C’est malheureux. Ce sont des musulmans. Comment feraient-ils la prière sans se laver ?”, regrette-t-il. On dit que les Algériens font preuve de racisme envers ces étrangers, venus des pays de l’Afrique subsaharienne. S’agit-il de cas isolés ou d’une montée avérée de la xénophobie dans le pays ? Difficile de se prononcer sans une étude sociologique sérieuse.


S. H.