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A la une / Reportage

Les visiteurs de Tiferdoud ont improvisé leurs propres spectacles

Raconte-Arts, l’autre festival !

Les jeunes artistes se sont produits avec beaucoup d’élégance. © Lydia Saidi/Liberté

Raconte-Arts, ce n’est pas que le programme officiel retenu par les organisateurs. Dans les ruelles et petites places du village, de jeunes visiteurs et artistes amateurs ont décidé de faire autrement : tenir leurs propres spectacles. Reportage.

Tiferdoud. Place du cimetière. À 1 197 mètres d’altitude, trois jeunes musiciens sont venus égayer la vie dans… le cimetière du plus haut village de Kabylie. Une bien drôle d’idée ! “À chacun sa conception de la vie, de la mort aussi”, lance un vieux monsieur visiblement charmé par le trio amateur. Sandra vient de la région des Aït Ouacif.
Akcil et Soummer de Boudjima. Les trois copains n’ont pas encore vingt ans… mais ils chantent du Slimane Azem. Ils viennent tout juste d’avoir leur bac. Une foule nombreuse les entoure, les yeux rivés sur la jeune Sandra, vêtue d’une robe kabyle, accompagnant ses deux camarades à la flûte traversière. Le public, l’air intrigué, s’échange des regards, puis lâche des murmures : “Elle est éblouissante.” Les vents hurlants de Tiferdoud se mettent alors à souffler sur la place exposée aux montagnes du versant sud-est d’Aïn El-Hammam. “Les morts semblent du même avis”, ironise une dame, berçant son nourrisson au rythme de la gratte de la guitare. Mais voilà que d’une petite ruelle, menant vers le côté nord-est du village, surgit une trentaine d’adolescents, filles et garçons, en file indienne. Des instruments de percussion à la main, ils improvisent à leur tour un spectacle. Tant pis pour le programme officiel. C’est dans les petites places et ruelles du village que la jeunesse tient son festival. À la bonne heure ! Et il fait déjà noir. Des groupes de visiteurs enjambent à vive allure une montée qui mène vers le Centre, avant de disparaître au seuil d’une porte. “Il se passe quoi là-haut”, se demandent les uns et les autres. Personne ne semble avoir la réponse. Mais un chant doux en provient. Et tout le monde accourt.
Dans la cour d’une ancienne habitation, une vieille dame, en tenue traditionnelle, se tient sur un escalier, roulant son bendir (tambourin). Elle chante le destin incroyable d’une femme née dans les années 1930 dans le village de Tifra, à Tigzirt-sur-Mer, en Grande-Kabylie, et dont la vie s’annonçait difficile dans les montagnes. Son père  avait cependant accueilli sa naissance avec joie en faisant venir, pour “l’heureuse” occasion, des Idebbalen (des musiciens traditionnels). Personne à l’époque n’aurait fêté la naissance d’une fille, un tel “honneur” étant réservé exclusivement aux garçons. Dans les années 1950, âgée alors d’une vingtaine d’années, elle émigre en France avec sa famille. C’est un tout autre destin qui l’attendait : une vie artistique, entre chants, poésies et peinture. Il s’agit de Fatma Tiliket. Le public est bercé par la mélodie. Ému par l’histoire.


Les jeunes s’en sont donné à cœur joie : un momrent de pur bonheur. © Lydia Saidi/Liberté

Ça trinque et ça chante à toutes les tables
Mais tout ne se passe pas qu’à l’intérieur du village. Voici des jeunes filles et des garçons, avec leur guitare et leur sac-à-dos, qui font de l’auto-stop, à la sortie de Tiferdoud. Ils veulent rejoindre Tachekirt, un village limitrophe. Là-bas, il paraît qu’il y a un bar-restaurant avec une terrasse donnant sur le fameux sommet Azro N’thor, un pic de plus de 1 800 m d’altitude. Dda Larbi, assisté par son fils, accueille ses clients, notamment des touristes tunisiens, français et espagnols. Sur la fameuse terrasse, la bière à pression coule à flots. Le barbecue fume sans cesse. Ça trinque et ça chante à toutes les tables. On est bien “chez B.B.”. C’est ainsi qu’on surnomme l’établissement. Il a d’ailleurs une drôle d’histoire. Plutôt une anecdote que les gens de la région racontent avec fierté à tous les visiteurs. En face du bar-restaurant, se trouve une station-service. Le riche propriétaire, au retour d’un pèlerinage à La Mecque, décide de financer la construction d’une grande mosquée, juste à côté. La maison de Dieu aussitôt opérationnelle, il tente de peser de tout son poids, de son argent aussi, pour faire procéder à la fermeture de l’établissement où l’on sert de l’alcool. Mais c’est mal connaître la population locale. “L’islamisme, ça ne prend pas en haute altitude”, oppose Hami Hassen, un ancien maire RCD de la commune d’Abi-Youcef, venu s’assurer que tout le monde est bien accueilli. Pour prendre un verre aussi.
Ici, les habitants de la région ne laissent presque rien au hasard. À chaque fois qu’un groupe d’étrangers à la région se déplace dans les coins alentour, de jeunes villageois volontaires veillent de loin sur leur sécurité. Sans se faire remarquer. Quelques-uns ont d’ailleurs pris place à une table. Ils s’assurent que personne n’embête les visiteurs, surtout les jeunes femmes. Quelques-unes se déplacent d’ailleurs sur la terrasse, pieds nus et en robe d’été. Elles dansent en mode hippie. De vieux messieurs les admirent du regard. Ils applaudissent. Ils chantent, eux aussi, lorsque des airs kabyles sont fredonnés par de jeunes musiciens.

Chez Kamel Amzal, l’hospitalité est légendaire
Mais voilà que parmi tout ce beau monde, se trouve une star de la chanson kabyle moderne. Sous son béret, Akli D. tente de cacher sa grosse chevelure. Peine perdue. Ils l’ont tous reconnu. De sa table, il lève sa chope de bière et salue ses fans. Il se produit dans quelques instants sur scène. Au moment de quitter les lieux, une foule monstre l’attend déjà sur un terrain vague aménagé pour le spectacle. Et c’est avec quelques verres dans le nez qu’il affronte son public ce soir. Le présentateur n’a pas encore prononcé le nom d’Akli D., que des applaudissements fusent de partout. Pourquoi ? Que se passe-t-il ? Le public réagissait, en fait, au mot d’ouverture du spectacle, prononcé par Makhlouf, le jeune présentateur. Une jeune femme, parmi la foule, fait l’effort de traduire le petit discours à ceux qui n’avaient pas saisi le sens : “Je vous parle, ce soir, en tamazight, parce que nous tenons à nos racines. Mais ici, en Kabylie, nous sommes la pluralité et la tolérance.” Le public est touché. Un moment après, Akli D. fait son entrée sur scène. La foule s’enflamme. Au bout de la première chanson, un gros nuage de poussière se lève sous les talons des danseurs. Mais ça ne danse pas que dans le grand terrain vague. Tout le monde n’est pas accaparé par les seuls grands spectacles. Non loin de là, de jeunes gens ont décidé de faire autrement. Sur le terrain multisports du village, ils ont improvisé des séances de danse de différents styles.
Le principe étant que chacun partage son talent avec les autres. Même des enfants ont eu droit à des cours de danse improvisés sur place. Par petits groupes, filles et garçons, on s’initie même au swing. C’est le bonheur total, et presque personne ne se rend compte que c’est bientôt l’aube. Des visiteurs aventuriers et des artistes amateurs se mettent alors à chercher un endroit où passer ce qui reste de la nuit.
Certains dorment déjà à la belle étoile. D’autres ont plutôt trouvé refuge chez quelques familles de la région. C’est le cas de la famille du défunt martyr de la démocratie, Kamel Amzal. Sa maman, Nna Ghenima, et ses deux frères, Mohand et El-Hachemi, ont ouvert grandes leurs portes. Ils accueillent ce soir un groupe de visiteurs et mettent à sa disposition tout un étage de villa. Surprise : Akli D. est venu poursuivre la soirée chez la famille Amzal. Le groupe de visiteurs est convié dans le grand salon à y prendre part… jusqu’au petit matin. Quelques heures de sommeil, puis du café et de la galette au réveil. Et pour mieux hydrater ses invités, Mohand est allé chercher de l’eau de source à la montagne. Et c’est déjà une autre journée de fête qui commence…


M. M.  


 


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