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A la une / Reportage

Retour sur les lieux de naissance du “fils du pauvre”

Sur les traces perdues de Feraoun

Il constitue sans doute l’un des plus illustres écrivains algériens. Mouloud Feraoun dont nous célébrons cette année le centenaire de sa naissance a marqué de nombreuses générations. Retour sur les lieux de sa naissance et de ses débuts comme instituteur…

“C’est ici qu’il habitait, dans cette maison. Elle est juste derrière la classe où il enseignait. Dommage qu’elle soit à l’abandon !” Nna El-Djoher, comme on appelle affectueusement ici les vieilles gardiennes de la mémoire et de la tradition, à près de quatre-vingts ans, toujours bon pied bon œil, garde un souvenir encore vivace du plus illustre instituteur qui y enseigna ici à la seconde moitié des années quarante : Mouloud Ath Chabane, plus connu sous le nom de Mouloud Feraoun.
À Taourirt-Moussa-Ouamar, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Tizi Ouzou, village perché à flanc de colline, très célèbre pour y avoir vu naître “l'enfant terrible” de la Kabylie, le défunt Matoub Lounès, dont la sépulture sise juste en haut de cette école, est devenue le lieu de pèlerinage de nombreux curieux et admirateurs, la bâtisse aux tuiles rouges qui abrite encore la classe où enseignait le célèbre écrivain n’a pas beaucoup changé. Des tables à encrier y sont disposées, un chauffage à mazout au fond de la classe et une armoire encastrée dans le mur, alors que le pavé, impeccable, témoigne du passage des colons. “C’est dans cette classe qu’il a enseigné plusieurs années”, se souvient Nna El-Djoher, affable et gracieuse malgré le poids des ans. Nna El-Djoher habite ici depuis que sa fille y a été affectée en qualité d’enseignante. De nouvelles classes y ont été construites, mais l’architecture de l’ancienne école ne semble pas céder aux caprices de l’usure du temps. Seule la maison, sise juste derrière la classe, où Feraoun a probablement commencé à gribouiller ses premières notes du Fils du pauvre à la lumière de la lampe à pétrole, porte la patine du temps passé. La porte et les fenêtres, moisies, sont hermétiquement fermées, donnant sur une petite cour broussailleuse transformée en cimetière de tables de classes cassées. L’entrée principale donne sur un jardin escarpé, en jachère, où l’herbe le dispute aux frênes, arbres souvent évoqués par Feraoun, notamment dans ses correspondances. “Tout est abandonné”, déplore Nna El-Djoher, sous l’œil attentif d’Aïni, une jeune fille, au teint slave, proche de la vingtaine qui partage son temps entre sa formation et son activité à la fondation Matoub-Lounès dont le siège est attenant à l’école.
Deux générations que tout sépare, l’histoire et sans doute beaucoup d’histoires, mais qui gardent un point commun, en plus de la culture, de la langue : la fierté de se remémorer à chaque instant que deux célébrités et non des moindres sont d’ici, de cette terre qui est sous leurs pieds. “Ce devrait être un musée”, glisse Nouredine Medrouk, membre actif de la fondation Matoub-Lounès qui scrute cette maison aux murs, par endroits
lézardés, rongés par la moisissure et dont une
partie du toit est éventrée.

La famille fidèle
Ce souci de perpétuer le mythe, c’est aussi la préoccupation permanente de la fondation Mouloud-Feraoun. Créée au début des années 1980, cette fondation qui a eu, à ses premiers balbutiements, à défier les autorités, s’emploie depuis, avec les moyens de fortune, de vulgariser l’œuvre de Feraoun mais aussi de faire connaître le personnage. Ce 15 mars, à l’occasion de la célébration de l’anniversaire de la disparition de l’auteur des Chemins qui montent et l’année du centenaire de sa naissance, la fondation a organisé une cérémonie à Tizi Hibel, village de naissance de l’écrivain, à 2 km au sud-est de Taourirt-Moussa. Plusieurs dizaines de personnes ont participé à la célébration. Des personnes de tout âge, vieux, jeunes, jeunes filles, mais aussi des enfants, venus marquer cette journée, à l’école du village, située juste à un jet de pierre en contre-bas de la maison de naissance du célèbre instituteur, aujourd’hui fermée. Une maison coincée entre plusieurs masures qu’on peut gagner laborieusement, en empruntant une ruelle en pente et sinueuse. “C’est ici qu’il est né”, explique Ali Feraoun, son fils, aux curieux du jour. Au menu de cette célébration, un dépôt d’une gerbe de fleurs sur la tombe de l’écrivain, située à la sortie nord du village, une prise de parole à l’école et enfin une distribution de prix de poésie à de jeunes écoliers. D’autres festivités ont été programmées, mais ailleurs, notamment à Tizi Ouzou. “Feraoun était un citoyen modeste, un homme, un parcours, une histoire. Qui n’a pas lu ses œuvres ?” s’enorgueillit le maire du village. “Nous voulons transmettre son message et faire connaître son œuvre. Il est issu d’une famille pauvre. Il était très marqué par la rudesse des montagnes”, explique, de son côté, Abdelkader Derridj, membre de la fondation. Mais, c’est Chenane Makhlouf, aujourd’hui âgé de 66 ans, qui passe pour le gardien de la mémoire de Feraoun. Rien qu’à l’évocation de ce nom, ses yeux brésillent. La silhouette frêle, la diction facile, Makhlouf, le “loup blanc” du village comme il se plaît à se définir, est toujours preste à raconter quelques facettes de l’écrivain. Il ne l’a pas connu, mais il a eu la chance d’avoir connu certains de ses contemporains. C’est le cas de Dda Ali, mort depuis plusieurs années déjà, mais qui était un grand ami de “Fouroulou”. Ils avaient chauffé les bancs d’école ensemble.  “Dda Ali nous racontait que Feraoun était un élève très assidu, très porté sur le savoir”, se souvient Makhlouf. Il leur racontait que même ayant quitté le village très jeune, Feraoun revenait souvent chez ses parents. “Il était très attaché à l’environnement de la montagne.” Mais là où il est passé, que ce soit à l’école de Taourirt-Moussa, à Taourirt-Adane, à Fort National (aujourd’hui appelée Larbaâ-Nath-Irathen) ou encore à Clos-Salembier (El-Madania) à Alger, Mouloud Feraoun a laissé ses empreintes et a marqué ses contemporains bien qu’aujourd’hui ils se réduisent comme peau de chagrin. “Je l’ai eu comme instituteur à l’école de Taboudrist, à Aït Hellal, non loin de Béni Douala, entre 1939 et 1940”, se souvient encore Hadj Hcene Danane, âgé aujourd’hui de 86 ans. “C’était un type très modeste. Il était très sociable. D’ailleurs, il lui arrivait souvent de fréquenter le café du village et tout le monde le respectait. Être instituteur à cette époque-là n’était pas à la portée de n’importe qui”. “Les mercredis, jour de marché, se souvient encore ce retraité de la banque, il partait souvent au marché et faisait des offrandes à beaucoup de familles, notamment les plus pauvres.”
Mais les traces du Fils du pauvre se perdent au fil du temps. Seuls ses livres racontent l’homme. Il reste que plus d’un demi-siècle après sa disparition à El-Biar sous les mains assassines de l’OAS, Mouloud Feraoun continue à jouir d’un immense respect chez lui, dans son village merveilleusement décrit dans le Fils du pauvre, et dans sa Kabylie. La Kabylie dont il s’est évertué, toute sa vie durant, à en décrire l’âme dans ses œuvres. Lui dont le souci constant est de faire connaître les siens, ceux du village qui, en dépit de sa pauvreté et de ses petits travers, constitue “un havre contre lequel viennent s’échouer et la grossièreté urbaine et la vanité du monde”, comme le professent les membres de la fondation.
À l’ombre de deux grands arbres d’eucalyptus, à la sortie de Tizi Hibel, face au majestueux Djurdjura, il repose désormais pour l’éternité. À côté de sa femme Dehbia, morte en 2008, de sa fille et de son frère. “N’est-ce pas qu’il était généreux, lui qui souffrait de la misère des autres. Lui qui était prêt à mourir pour les autres et qui est mort si stupidement.” C’est son épitaphe, extraite des Chemins qui montent. Les chemins qui l’ont conduit au firmament…


K. K.