A la une / Reportage

Tassili-Nord à Illizi, dans le grand sud algérien

Une histoire à revisiter, un trésor à explorer

Des paysages pour les férus de dépaysement. © Farid Abdeladim/Liberté

Sur ses quelque 250 000 km2, à peine 12 000 km2 du Tassili sont explorés à ce jour, soit une moyenne de 10% de la superficie globale.

Le Tassili Nord, dans la wilaya d’Illizi figure parmi les destinations les plus exotiques. Entre l’automne et le printemps, les paysages sont à vous couper le souffle. À mille lieues des froids polaires et des inondations qui s’abattent, en pareille période, sur plus du trois quarts de la planète, le grand Tassili se distingue, d’abord, par la clémence de son climat. Ici le froid, même parfois glacial, de la nuit laisse souvent place au soleil dès les premières lueurs du jour. Il se distingue ensuite par la particularité de ses paysages lunaires aux contrastes fabuleux. Mais aussi et surtout par ses sites chargés d’histoire. Visiter le Tassili, c’est indéniablement une remontée dans le temps, un voyage à travers les ères. À Illizi, nul besoin de faire des kilomètres pour contempler de beaux tableaux d’art néolithique gravés, depuis des millénaires, sur le massif rocailleux se dressant en digue géante pour contenir l’oued Djaret. Dans le grand Sahara, les cours d’eau sont alimentés, notamment, par les moussons estivales, entre juillet et août. Les pluies diluviennes provoquent souvent, des crues. Comme un tsunami sur terre ferme, les crues charrient tout sur leur passage. Ce qui, une fois à sec, se transforme en sédiments majestueusement transposés sur les bords des oueds. C’est ainsi que les oueds et autres canyons s’y sont formés. L’oued Djaret slalome entre les excavations d’une immense montagne rocheuse dont les couleurs se métamorphosent au gré des rayons solaires. Un vieil adage africain dit : “Un oued, même à sec, ne perd jamais son nom”. Voilà qui s’applique parfaitement à l’oued Djaret où arbres et arbustes fleurissent même après son tarissement. Un signe de la présence du liquide vital emmagasiné sous la terre sablonneuse. Plus profondément, les nappes phréatiques ne tarissent jamais. L’abondance de l’eau est telle que la présence de l’homme remonte à loin. En témoignent les gravures rupestres datant de l’ère bovidienne.

La Mecque des gravures rupestres
Selon de récentes statistiques locales, elles seraient plus de 6 000 œuvres, entre gravures et peintures rupestres, à avoir été recensées dans la région. Le style bovidien y est le plus dominant. Les autochtones qualifient, à juste titre, la région de “Mecque des gravures rupestres”. À quelque 300 kilomètres du chef-lieu Ilizzi, un grand canyon surgit, comme du néant, en plein désert aride, rude. Décor apocalyptique ! Il n’a rien à envier au mythique Grand canyon du Colorado. Sculpté, au fil des millénaires, par l’oued Tahaft dont il porte le nom, le canyon représente aussi l’autre galerie de l’art rupestre. Au pied des contreforts ombrageux du canyon, les grottes creusées par les crues abrite, en effet, un musée de gravures et peintures rupestres. Une fenêtre ouverte sur le riche passé de la région. Un gisement pour les explorateurs et autres scientifiques. Sous un ciel souvent sans couleur et l’air sec, le canyon, aux falaises escarpées, est aussi l’endroit idéal pour bien d’autres activités telles que le trekking, l’escalade, le bivouac, le pique-nique. Le canyon Tahaft est tout aussi une galerie de sculptures à ciel ouvert. Un trésor géologique, mais très peu exploré, hélas ! À la différence des sentiers plus au moins battus du Tassili N’ajjer (Djanet) et du Hoggar, de son nom authentique l’Ahaggar (Tamanrasset), le Tassili Nord reste, malgré toute sa diversité et sa richesse, méconnu. D’où tout l’intérêt de l’Éductour, organisé fin décembre dernier, par l’agence locale de voyage de tourisme, Aredje-Tours, filiale du groupe Acosco, gérée par le doyen des “voyagistes” locaux, Ahmed Zergat. L’initiative a été, toutefois, placée sous l’égide du Syndicat national des agences de voyage (Snav), mené par son tout nouveau président, l’expert en tourisme, Saïd Boukhelifa. Une belle aventure à laquelle étaient conviés également d’autres agences de la région et des agences du Nord et des représentants des médias nationaux.

Un circuit original
Le circuit improvisé s’étale sur un millier de kilomètres. Une véritable expédition. Le périple de trois journées pleines, passées en bivouac, était chargé de découvertes. Mais aussi de fortes sensations. De moments inoubliables. mais avant d’entamer cette expédition exploratoire, il fallait surtout tout préparer. Tout prévoir. De l’approvisionnement en carburant et autres accessoires nécessaires pour parer à toute éventuelle panne en plein désert, en passant par les équipements utiles à l’hébergement à la belle étoile, les vivres et surtout l’eau potable jusqu’aux petits ustensiles à thé, breuvage de prédilection des autochtones. En un mot, il fallait tout prévoir pour prévenir les aléas d’un périple imprévisible. Une étape importante du voyage dont seuls les professionnels locaux, aidés par les précieux guides du Sahara, connaissent le secret.
Même si la région, le Tassili Nord et l’Ahaggar compris, n’accueille plus de touristes à proprement dit- le dernier touriste étranger à y avoir posé pied remonte à 2010-, sinon quelques délégations professionnelles, cela n’a en rien altéré l’expérience acquise Par Ahmed Zergat qui n’a rien perdu de son savoir-faire. Avec lui et ses collaborateurs, rompus à ce genre d’activités complexes et compliquées, il n’a pas lieu de paniquer. Également épaulé par des collègues de la région dont le très ambitieux jeune Mohamend Zoungua, propriétaire de la plus ancienne agence de Tamenrasset, Akar Akar, héritée de son père Mokhtar, doyen des opérateurs locaux du tourisme, il n’hésite pas à explorer les confins méconnus les plus reculés de l’immense plateau du Tassili Nord. Son objectif est de développer de nouveaux circuits touristiques à proposer aussi bien aux potentiels touristes locaux qu’étrangers, dans cette contrée très peu explorée.

Les sherpas du désert    
Les mythiques bergers des troupeaux camelins, ovins et caprins -l’élevage bovin n’étant que très peu favorable-, et les chasseurs de la faune locale étonnement diversifiée, dont les mouflons et les gazelles, sont les rares téméraires à s’y hasarder depuis des lustres. Les bergers et les chasseurs sont ainsi les premiers explorateurs des immenses parcours sahariens à la géologie quasi identique, ce qui rend le repérage des lieux souvent très compliqué. Ce sont donc ces chasseurs qui deviendront, au fil du temps, les éclaireurs des immensités sahariennes. Les guides sont de véritables boussoles. Bon pied, bon œil, Hadj Tidjani, ancien berger, septuagénaire, était désigné l’heureux guide de notre caravane de puissants 4X4, seuls véhicules capables de défier le long parcours aussi sablonneux qu’abrupt. Bordé d’un côté par un long et haut massif rocailleux et, de l’autre, par un défilé de dunes à perte de vue, versant ouest de l’immense erg oriental, le plateau Tassili Nord se dresse comme un vaste tracé d’autoroute. D’où lui d’ailleurs le mot “nationale”, en référence à la route nationale, utilisé, à juste titre, par les autochtones pour désigner les pistes droites seules. Bivouac, pique-niques, expéditions en véhicules 4X4, rallye, ski sur sable ou encore randonnées chamelière ou pédestre, toutes les activités ou presque sont au menu. Sur les quelque 250 000 km2, à peine 12 000 km2 du Tassili sont explorés à ce jour. Soit une moyenne de 10% de la superficie globale. Le parcours est ainsi conseillé à tout aventurier assoiffé de nouvelles découvertes mais aussi à celui qui cherche à fuir le vacarme des métropoles. Ici, la solitude absolue est garantie. Les spécialistes dans le traitement du stress ne risquent surtout pas d’y trouver du boulot. Dame nature a tout prévu ou presque pour décompresser, bercer ses visiteurs. Au Grand Sud algérien, l’hospitalité et le sens de la solidarité sont partie intégrante de la culture locale. Un atout supplémentaire pour encourager le développement des activités touristiques. L’accueil des visiteurs n’est jamais un fardeau pour les autochtones, encore moins pour les professionnels locaux du tourisme, soucieux de (re)vendre la destination Sud-Algérie, il n’y a pas si longtemps très prisée par les touristes notamment européens, avant qu’elle ne tombe aux oubliettes. Cela fait, hélas, au moins une bonne dizaine d’années que la destination Algérie en général est carrément oubliée dans la cartographie mondiale du tourisme. L’argument de l’insécurité longtemps mis en avant n’est plus d’actualité. La faille se trouve dans le manque de volonté politique de compter sur le tourisme. Une ressource non-conventionnelle. Éternelle!

Une recette pour la relance du tourisme
Les professionnels du tourisme appellent les pouvoirs publics à s’impliquer dans la promotion du tourisme saharien. Selon eux, la région reste la meilleure, si ce n’est l’unique destination encore exploitable. Le tourisme balnéaire n’étant plus un créneau, forcément, porteur au vu du retard considérable qu’il accuse devant les multiples offres en la matière qui foisonnent aux quatre coins de la planète. La promotion de cette destination, l’une des rares au monde, insistent-ils, reste l’ultime gisement si l’on veut réellement compter sur le secteur du tourisme dans la construction d’une économie nationale diversifiée. Les plus avertis, les citoyens du Sud, notamment ceux des régions frontalières avec la Libye, le Niger ou encore le Mali dont la situation que tout le monde connaît, constituent un potentiel réservoir des groupes terroristes et autres contrebandiers et narcotrafiquants qui pullulent dans la région. “Si les autorités n’encouragent pas les investissements et la promotion des activités touristiques, seul créneau encore valable dans la région, elles doivent s’attendre à voir des jeunes désœuvrés et sans perspectives rejoindre Daesh”.


F. A.