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Il était l’un des artisans des événements du 17 octobre 1961

Ahmed Askri, une vie dédiée à la révolution

© Liberté

Par trois fois durant son parcours de révolutionnaire clandestin, Ahmed Askri a eu des sueurs froides, mais, ses ruses et son teint européen aidant, il s’en sort toujours à bon compte.

Il n’a pas beaucoup parlé sinon pas assez. La modestie et la discrétion n’étant pas son credo mais une nature chez lui, Ahmed Askri marche presque sur la pointe des pieds depuis près d’une soixantaine d’années. Depuis la fin de la révolution 1954-62. Cette révolution dans laquelle son nom est, pourtant, gravé en lettres d’or. 

Aujourd’hui, du haut de ses 92 ans, il se rend compte qu’au crépuscule de sa vie il lui reste encore un devoir à accomplir, et il ne veut plus s’y dérober. Il craint désormais, dit-il, que sa mémoire lui joue des tours, et ce ne serait pas pour rendre justice à l’Histoire. Cet Histoire d’Algérie qui, dans certains de ses chapitres, reste encore à écrire, comme c’est le cas des événements du 17 octobre 1961, à Paris, dont M. Askri a été, justement, l’un des architectes. 
Avec la cravate bien ajustée, l’homme qui nous attendait, en cette pluvieuse après-midi du début décembre, sur le seuil de son domicile, à Bouhinoun, où il réside depuis peu, n’a rien perdu de son élégance d’antan qui, au contraire, continue encore aujourd’hui de bien cacher son âge. Un homme debout, comme il le fut toujours devant le colonialisme français. Souriant, l’homme aux cheveux grisonnants paraît plus que jamais apaisé, mais sa crainte d’avoir des trous de mémoire remonte soudainement à la surface.

Elle le turlupine depuis plusieurs années déjà. “Les années défilent à une allure vertigineuse. Je ne les ai pas vues passer. Trop occupé par les aléas de la vie, je n’ai pas songé à écrire mes mémoires quand j’étais plus jeune”, regrettait-il pourtant dans l’épilogue du manuscrit de 145 pages qu’il tient entre les mains. Une crainte qui se dissipe, finalement, aussitôt qu’il replonge dans ses souvenirs. Ils remontent à profusion à la surface, il n’y a même plus besoin de s’arcbouter à ce manuscrit dans lequel il a passé ces trois dernières années à consigner ses mémoires de guerre. Soulagement. C’est comme si cela datait d’hier. Le regard dans le vide, Ahmed Askri voit défiler des scènes, des visages et des événements qu’il a cru avoir oubliés. “La guerre m’a finalement trop marqué pour pouvoir oublier”, se résout-il à admettre. La guerre, c’était en réalité toute sa vie. Mais l’un de ces événements qui l’ont marqué au fer rouge n’est autre que le 17 octobre 1961, qui compte parmi les événements majeurs qui ont changé le cours de la révolution. À ces événements, Ahmed Askri n’a pas seulement assisté, il en a été l’un des principaux acteurs. Il était alors chef de la superzone de la rive droite de Paris, ville qui était divisée en deux super-zones, séparées par la Seine. Dans le jargon de la Fédération de France du FLN-ALN, cette responsabilité s’appelait “chef de Amala”. Le huitième échelon dans la hiérarchie de l’organisation. “Un mois et demi avant le 17 octobre, notre supérieur, le chef de la wilaya, Baba Ahmed, voulait nous réunir, moi et le Amala de la rive gauche, un certain Ahmed, originaire d’Aïn Sefra.

Malheureusement ce dernier n’était pas venu à la réunion et le lendemain on apprend qu’il a été tué et jeté à la Seine. Ce fut l’assassinat de trop. C’était déjà fréquent que des Algériens soient tués et jetés à la Seine. Nous avons alors adressé des rapports à notre hiérarchie pour lui suggérer la nécessité d’une réaction, et voilà que la décision de Maurice Papon d’instaurer un couvre-feu à partir de 20h30 jusqu’à 5h pour les Algériens précipite les choses, car cela entravait grandement nos missions, réunions, surveillance… qui se déroulaient essentiellement la nuit”, raconte-t-il d’emblée. “La direction a répondu alors favorablement et nous a chargés d’encadrer la manifestation tout en nous donnant les directives à suivre : pas d’armes, pas de femmes, pas d’enfants… La veille j’ai réuni mes subalternes pour transmettre les directives. Et Mazari Amar, qui s’occupait de la rive gauche, a fait de même. Nous les responsables, étant sans papiers et sans fiches de paie, étions interdits de participer à la manifestation car nous pouvions facilement être arrêtés”, se souvient encore Ahmed Askri, qui avait alors Mokrane pour nom de guerre. “Pour ma part, on était 20 à 25 000 hommes. Nous avions choisi l’itinéraire menant de place de la République à l’Opéra pour traverser les grands boulevards et attirer l’attention des nombreux étrangers qui les fréquentaient.

Mais la manifestation ayant parcouru trois à quatre boulevards, voilà que, devant le cinéma Rex, un policier en faction tire deux coups de sommation et les autres policiers qui accourent vers l’endroit commencent à tirer sur la foule”, se remémore-t-il encore avec un pincement au cœur. “La situation dégénère. La confusion était telle qu’on ne savait ni qui était arrêté, ni qui était tué ou renvoyé en Algérie. On était pris de rage, mais finalement, à côté des événements de Belcourt, le 11 décembre 1960, ces événements du 17 octobre ont fortement contribué à changer l’attitude de beaucoup de Français et surtout à faire fléchir de Gaule et à l’amener à négocier avec le GPRA”, raconte Ahmed Askri qui, deux semaines après ces événements, il fut désigné chef de la wilaya “Une bis”, qui constituait, à vrai dire, la sixième wilaya de la Fédération de France et qui regroupait les Algériens éparpillés un peu partout loin des cinq wilayas structurées. Mais comment Ahmed Askri s’est-il retrouvé à un tel niveau de responsabilité dans la hiérarchie de cette Fédération de France que l’on surnommait la VIIe wilaya historique ? Ce fut au prix d’un militantisme sans relâche depuis son enfance. 

Ayant perdu son père à 13 ans, Dda Ahmed, comme la plupart des habitants de son village natal, Ighil Mahni, dans la région d’Azeffoun, aiment l’appeler respectueusement, quitte l’école et devient berger. L’un de ses deux grands frères étant déjà installé en France et l’autre ayant été mobilisé dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale, il ne restait que lui pour prendre en charge sa mère et ses deux sœurs. De cette tranche de vie déjà, M. Askri garde le souvenir encore vivace de Krim Belkacem et de ses hommes en kachabia et en armes qui venaient à Ighil Mahni, chez son oncle Mohand Abba, dit Moh Ava, une des grosses pointures du militantisme nationaliste des années 1940 et qui, selon Askri, était en quelque sorte le tuteur d’Aït Ahmed lorsque ce dernier poursuivait encore ses études. 

“Même Messali Hadj était déjà venu chez lui au village”, se rappelle Askri. “Nous étions enfants et étions déjà chargés de la surveillance lorsqu’il y avait des visites du genre”, dit-il. Ce qui n’était pas sans semer en eux les premières graines du militantisme. “Il y avait un adulte du nom de Saïd Ouchelli qui nous commandait et qui a fait de nous des agents de liaison entre les militants des villages environnants”, ajoute-t-il. À 16 ans, le jeune Ahmed avait déjà perdu son cheptel, décimé par une maladie. La quête de travail le conduit à Alger où il travaille dans un bain-maure, puis dans une boutique appartenant à son oncle, à El-Harrach. Là, il côtoie deux militants du MTLD, Hemadi Mohand et son cousin Mohand Abba, avec lesquels il se voit confier ses premières missions de militant nationaliste. 

En 1949, âgé alors de 20 ans, l’idée de partir en France germa dans sa tête. Ce qu’il concrétisa avec deux de ses amis d’enfance. Après un bref passage à Marseille où il convainc l’un de ses frères à rentrer au bercail, il s’installe à Paris où, à peine un premier emploi trouvé, il commence à établir des contacts avec les militants du MTLD à Belleville, où il se fait connaître sous le pseudonyme de Mokrane. Il devient vite un maillon fort dans la collecte des cotisations qu’il envoyait, durant les années qui ont précédé la guerre, à Ahmed Iguertsira, un des réputés militants nationalistes de son village Ighil Mahni durant les années. Dans la confusion des lendemains du déclenchement de la guerre, le 1er novembre 1954, Ahmed Askri décide de bloquer les cotisations. À l’instar des nombreux militants qui, en France, n’arrivaient plus à percer la brume de la propagande du MNA que Messali Hadj venait de créer suite au congrès d’Hornu, en Belgique, Askri décide de rentrer au pays pour s’informer. “Au village, j’ai rencontré Mohand Hemadi qui m’a expliqué que ce n’était pas Messali qui a déclenché la guerre mais le Crua.

Il m’a appris qu’aux militants qui sont allés lui demander sa position, il leur a même reproché la création du Crua sans le consulter. Alors, de retour en France, j’ai informé les militants et ils m’ont confirmé leur soutien à la révolution, et là on m’a directement confié la responsabilité de chef de cellule”, raconte-t-il. Responsable dans le 20e arrondissement de Paris, il participe à la reprise progressive du contrôle de la population algérienne au prix d’une traque sans merci des messalistes qui avaient, se souvient-il, leur refuge dans deux hôtels, l’un à côté de l’autre, dans le 19e arrondissement, puis par la suite, à la guerre déclarée, dans le 13e et le 18e arrondissements, aux harkis mobilisés pour combattre les militants du FLN qui inquiétaient sérieusement la France. Au fil des coups d’éclats qu’il réussissait et qui révélaient à la fois son géni et son engagement sans faille, Ahmed Askri gravit les échelons de la mythique Fédération de France jusqu’à se retrouver chef d’une de ses wilayas sur cette terre de l’Hexagone où l’environnement fut des plus hostiles aux Algériens. 

Par trois fois durant son parcours de révolutionnaire clandestin, Ahmed Askri a eu des sueurs froides, mais, ses ruses et son teint européen aidant, il s’en sort toujours à bon compte. Ses dernières sueurs froides, il les a eues lorsqu’un soir il rentre dans son refuge, un logement qu’une enseignante française avait mis à la disposition des militants algériens, et il constate que la police venait de quitter les lieux, laissant tout dessus dessous. 

Après une jeunesse passée dans la clandestinité, Ahmed Askri rentre enfin au pays après l’indépendance et ne remet plus jamais les pieds sur le sol français. “Le 13 janvier 1963, j’étais tout à ma joie de fouler le sol de mon pays enfin libre ! Enfin débarrassé du joug colonial lourd de plus d’un siècle”, écrit-il dans le brouillon de ses mémoires. À 92 ans, le fils d’Ighil Mahni dit se réjouir d’assister à l’annonce de l’ouverture, par la France, des archives de la guerre.

 

 

Par : Samir LESLOUS


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