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ARCATURES SOCIOLOGIQUES

Comme une promesse de bonheur

© D. R.

CHRONIQUE De : RABEH SEBAA

“Ce qui embellit le désert, dit le Petit Prince, c’est qu’il cache un puits quelque part.” Antoine de Saint-Exupéry

Ces jardins de Taghit, qui ont traversé les âges pour nous transmettre ces parcelles de mémoire vibrante, sont une invitation à un voyage exaltant, dans quelques venelles de l’éternité.

Une pépite en ondulations. Voluptueusement assoupie au pied du Grand Erg occidental. Un bouquet de jardins entrelacés. Une oasis qui ressemble à un écrin lumineux. Et où la magnificence le dispute à la féérie. Un jardin de palmiers altiers et de seguias claires. Savamment distribuées par une mechta qui effleure délicatement la chevelure des sources fougueusement enchevêtrées. Libérant, ensuite, une kyrielle de raies ruisselantes qui serpentent le long de la palmeraie pour irriguer généreusement une constellation de jardins, appelés affectueusement jnanate. Jnanate est le pluriel de jnane, l'équivalent de boustane en arabe classique. Le jnane est le jardin dans toute l’expression de sa généreuse beauté. Nourricier et exaltant à la fois. Source de nourriture et de ravissement. De subsistance de d'émerveillement.
Plusieurs de ces jnanate comprennent des bhirate ou petits vergers judicieusement alignés et, par endroits, s’entremêlant les uns aux autres. Sans clôtures ni séparations de distinction. Ces jardins nourriciers, gorgés de fruits à chaque saison, voient fleurir simultanément lauriers roses et blancs, grenadiers, figuiers, abricotiers, orangers ou encore ces fleurs typiques du Sud et ces fleurs sauvages, encore inconnues de la botanique conventionnelle.
Des fleurs peu connues en dehors de la région et que les autochtones appellent par leur nom et savent quelles vertus médicinales elles recèlent. Ces populations issues des Beni Goumi, Laghnenma, Doui Mnîi, et Ouled Jrir et d’autres d’origine lointaine, plus au Sud, ont cohabité et partagé une culture et un savoir-faire qui a traversé une temporalité souvent contrariée. Mais ce fabuleux jardin de palmiers est devenu le creuset de leurs joies et de leurs peines, mais également de leur entente depuis des lustres. Un jardin de palmiers qui réitère régulièrement l’expression de son apothéose à chaque automne. Pour la saison de la récolte des dattes composées de plusieurs variétés. Une saison propice à la fête et pour célébrer les retrouvailles de plusieurs tribus. Une célébration du partage au cœur des jardins et qui a donné naissance au Moussem de Taghit qui se tient à chaque automne. Ce festival des arts et des cultures ayant la datte et le palmier comme symboles-pivots de la fécondité du désert. Le miracle de la fertilité au cœur de l’aridité.
Au cœur de la palmeraie touffue, se côtoient une multitude d’arbres fruitiers, de plantes et de fleurs entourés de quelques minces et courtes bordures en toub ou en branches de palmiers séchées. Mais qui laissent un passage bien visible et l’accès à ces jnanate toujours fort aisé. Car ces jnanate de Taghit sont des jardins vivriers, mais également un lieu de plaisir, de détente et de réjouissance. Les chioukh de la région y déclament leurs poèmes, les artistes laissent les pérégrinations de leurs instruments s'émerveiller devant tant de splendeur et de douceur d’une atmosphère qui incite à savourer chaque instant passé dans ces endroits à la magie sans cesse renouvelée. La cérémonie du Lbass pour les nouveaux mariés se déroule toujours dans un jnane choisi parmi les plus fleuris.Le rituel du Lbass qui consiste à mettre au jeune marié de nouveaux habits, coiffés d’un burnous blanc, se déroule au mileu de la végétation ornée par les fleurs de la saison. C’est un rituel d’initiation au passage à l’âge du mariage. Les nouveaux habits du marié sont les habits d’une nouvelle vie et d’une responsabilité nouvelle. Le jardin restera ainsi comme une pierre blanche, dans l’itinéraire du futur père de famille qui se souviendra, pour le reste de sa vie, de “Jnane ellbass”. Le jour de la cérémonie, le thé du jardin, préparé à l’aide d’un babor en cuivre pour l’eau bouillante, se parfume avec la menthe, la chibba ou le chih cueillis sur place. D’autres plantes comme el ouazwaza, ou el gartoffa sont présentes et s’intègrent immanquablement aux repas préparés sur place. Méchoui ou parfois mkhalâa, pâte fine farcie de poireaux et viande séchée, et qui se marie délicieusement au thé brûlant au son des murmures de la seguia et de chants d’oiseaux dont les nids sont souvent à portée de main. Ce jardin de palmiers fiers, qui se love sous les mollets fermes du grand Erg, s’étire jusqu’à la station les gravures rupestres, un musée en plein air exhibant sept mille ans d’histoire de l’art. Cette station de Taghit, qui remonte à plus de quarante mille ans avant Jésus-Christ, recèle des dessins représentant des vaches, des chèvres, des serpents ou d’autres animaux qui sont gravés sur de grosses pierres sombres qui s’étirent sur le flanc de monticules nonchalamment allongés. Les écritures, qui sont en signes inconnus et pour les plus récentes en tifinagh, témoignent d’une florissante civilisation néolithique. 
Des silex taillés ou des fossiles de vestiges marins donnent à ces jardins des airs de mystères qui gardent jalousement leurs secrets dans le silence sidéral de l’incommensurable immensité, bien enfouis dans les abysses de la grandeur. Ces jardins de Taghit, qui ont traversé les âges pour nous transmettre ces parcelles de mémoire vibrante, sont une invitation à un voyage exaltant, dans quelques venelles de l’éternité. Une éternité qui n’arrête pas de survoler un océan de dunes indomptées, formant des vagues ondulées à perte de vue. Comme un toit ocre composé de poudre d’or, de poussière ambrée de grain minéral, d’une finesse inouïe.
Cette toiture d’or coiffe délicatement le Qssar, érigé sur un éperon rocheux et aux bras largement ouverts enlaçant la Grande Dune et trônant sur les belles hanches de l’oued Zousfana.  Et ce n’est guère un hasard. Car les maisons du Qssar et ses remparts sont composés de mottes de terre provenant de l’oued et mélangées à de la paille elle-même, issue des champs bordant les jardins.
Non loin desquels, les bains de sable, avec immersion dans ce grain minéral doré, sont supposés atténuer les douleurs de plusieurs pathologies. Parfois, ces bains de sable sont pris juste pour le plaisir. Un mot qui se confond avec l’atmosphère de ces jardins envoûtants quand ils accueillent une tegssira entre proches et amis.
À cette occasion, une partie du jardin est couverte de tapis multicolores, mais la gtteffa est toujours présente. Avec ses petits losanges rouge et noir, ce tapis de laine épaisse est un symbole de fête dans la vallée de la Saoura. Quand il se déploie sur la belle poitrine d’un jnane, le bonheur rôde. Et le jardin se met à vibrer sous les sonorités du luth et du violon, non loin d’un mouton qui tournoie sur les braises. Ces méchouis d’une saveur inégalée donnent à la tegssira au jardin un goût de paradis. Tant les mots jnane et jenna sont proches, au point de se confondre.
Et il plane effectivement un air de paradis sur ces jardins de Taghit, de Beni Abbès ou de Timimoun. Tant la sérénité y est prégnante. Une sérénité propice à la méditation et au recueillement. Bien à l’abri des bruits et du tumulte qui écorchent la quiétude de l’âme.
Des adeptes du soufisme y trouvent leur havre de détachement et de placidité. Tout comme les chioukh qui viennent composer leur qassidate de melhoun ou les mettre en ordre avant de les déclamer. Beaucoup de ces qassidate ont pour objet ces jardins précisément. Vantés pour leur beauté, inspirant les amoureux transis, mais également comme lieu de rencontres des amoureux à l’abri des regards. Le jardin devient le lieu d’une passion naissante ou le réceptacle d’une flamme dévorante. 
Les jardins se retrouvent ainsi dans bien des chansons narrant ces rencontres au milieu des fleurs et des chants d’oiseaux. Ces mêmes oiseaux que les enfants vont chercher au milieu de ces jardins et qu’ils connaissent tous par leur nom comme Assrand, El Hadhoud, Ezrarêe, Oumississi, El Bortal… et savent même quel type de vers de terre ces oiseaux préfèrent et à quel endroit du jardin les trouver. C’est aussi cela le rôle culturel de ces jardins qui allient tegssirate pour les plus âgés et techrak pour les moins grands. Souvent ces mêmes gamins rencontreront, plus tard, leur dulcinée dans le même jardin, ou célébreront la cérémonie du Llbass pour leur mariage non loin de l’endroit où ils tendaient leurs pièges aux oiseaux, près d’une foggara. Ils passent d’un piège à l’autre. Et c’est, à présent, eux qui tombent dans les filets d’une belle oiselle. Peut-être même celles qu'ils ont rencontrées pour la première fois dans ce même jardin. 
Le jardin devient ainsi le lieu de toutes les symboliques. Mais il demeure fondamentalement source de joies. De la cueillette des fruits à celle des fleurs, en passant par le Moussem, le jardin est signe de vie. 
Et c’est sans doute pour cela que le jardin, au Sud, n’est jamais associé à un événement triste. Tout ce qui a trait aux négativités sociales se déroule ailleurs. Jamais un rite funéraire, par exemple, ne se tient dans un jardin. Mais une rencontre amoureuse, un mariage, une tegssira, un méchoui, un Llbass en sont les maîtres-mots et les repères. Et c’est sans doute pour cela que le jnane et la jenna forment un très beau couple.

 

 


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