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Arcatures sociologiques

De la fabrication du mythe à la banalisation du rite

© D.R

CHRONIQUE De : RABEH SEBAA

Encore des milliers cette semaine. À l’assaut des châteaux en Espagne. Dans une Espagne où il n’existe plus de châteaux à construire. Ni même la moindre masure à bâtir. Il n’existe même plus l’ombre de la moindre parcelle de rêve à obtenir. Des enfants, des femmes et des vieillards, happés, encore une fois, par l’irrépressible vertige de l’incertain. Sacrifiant collectivement au rite de l’immolation par l’eau. Qu’on s’est trop vite habitué à noyer sous le mot harga. Avant de détourner le regard. Comme pour l’immolation par le feu ou encore la scarification. Ces conduites, plus récentes en Algérie, où elles sont diversement lues et interprétées. Notamment l’immolation par le feu, qui est considérée comme une atteinte à la double sacralité de la vie et celle de l’enveloppe corporelle. Une double sacralité réservée au domaine du divin.

Puisque seul Dieu est censé donner ou ôter la vie. Il y a donc transgression. Dans les deux formes d’immolation. Par l’eau ou par le feu. Ces conduites se voulant ostensiblement l’expression d’une confrontation à soi et aux autres. 
Dans leur immense majorité, ces conduites de “jeu avec la mort” ou d’altération du corps par l’eau ou par le feu ne peuvent être intégrées dans la nomenclature des pathologies mentales. Ce sont plutôt des tentatives d’appel ou de rappel à la vie par une tentative d’incliner à une redéfinition du lien social. La dimension pathologique de ces conduites s’entend d’abord au sens du pathos et donc de la douleur qu’elles expriment à l’endroit de soi et en direction de la conscience d’autrui.

Plutôt que de réduire ces conduites à une ligne de franchissement entre le normal et le pathologique, comme on est souvent tenté de le faire, il importe d’en interroger la signification et de comprendre en quoi le recours à la mort, par l’eau ou par le feu, est un signe du vouloir-vivre.
Dans un ouvrage fabuleux, intitulé justement Le normal et le pathologique, Georges Canguilhem l’exprime de façon magistrale : “L’état pathologique peut être dit, sans absurdité, normal dans la mesure où il exprime un rapport à la normativité de la vie. Il n’y a point de vie sans normes de vie et l’état morbide est toujours une certaine façon de vivre.” (Fin de citation.)
La morbidité émanant du corps malmené par l’eau ou par le feu devient ainsi le lieu de toutes les quêtes. Mais aussi l’ultime moyen de reprendre possession de son vouloir vivre.

Ces harraga ou ces mahrouguin, qu’on désigne précisément par un mot de combustion, le savent bien. Le mot harga signifie brûlure, le harrag brûleur et le mahroug brûlé. Dans tous les cas, on est dans l’éclipse par l’embrûlement. Immolation par le feu ou immolation par l’eau. Toutes les deux consacrent le rite sacrificiel par l’embrasement.

Une forme de ritualisation du sacrifice par l’enflammement. Embrasé ou glacé, liquide ou incandescent. Peu importe. Un sacrifice de soi pour interpeller autrui. Un sacrifice individuel pour alerter le groupe. Un sacrifice d’un être seul pour ameuter la société entière. Qui se bouche hermétiquement les oreilles. Et la conscience. L’immolation par le feu, qui est considérée socialement comme une atteinte à la vie, s’est banalisée à mort. Pourtant religieusement interdite. Car elle entame la sacralité réservée au domaine du divin. Seul le Ciel est censé décider de la vie sur terre. Décider de tout. Des maladies, des départs, des retours, des disparitions, de la mort et même de la fin d’une pandémie planétaire qui tient l’Humanité à la gorge. Le Céleste surdétermine le terrestre.

Selon nos incurables radoteurs. Mais, paradoxalement, l’immolation par le feu ou par l’eau, dans une société qui prétend avoir la solidarité à fleur de peau, se réduit à la profération de quelques pâteuses onomatopées. En guise de religieuse admonestation. Puis plus rien. Les deux rites sacrificiels transmettent, pourtant, un message aux autres. Des signaux symboliques. Comme relation existentielle au monde. Comme des sollicitations symboliques du recours à la mort dans une quête de possibles. Les possibles du vivre. La peau, cramée par un feu désordonné ou jetée dans les bras de vagues déchaînées, devient l’unique recours pour une réinsertion dans le lien de la vie. Il ne s’agit donc pas d’une volonté de mourir, mais bien de la volonté de souligner la valeur d’exister. Et le bonheur de vivre.

Arriver à ses fins et non à sa fin
La devise des harraga (brûleurs) et des mahrouguin (brûlés) est : “Yakoulni el hout ou mayakoulinich eddoud” (je préfère être mangé par les poissons mais pas par les vers) ou bien “Takoulni ennar ou mayakoulnich doud ettedmar” (je préfère être mangé par le feu mais pas par les vers de la dépression). Dans les deux cas, c’est le refus d’être jeté en pâture aux vers. Les vers dans toute leur lugubre matérialité. Mais aussi et surtout dans toute leur dimension symbolique et métaphorique, c’est-à-dire les vers de l’ennui, les vers du dénuement, les vers de la déchéance sociale, les vers d’un régime pourri, les vers d’un pouvoir corrompu, les vers qui naissent déjà voraces dans tous les fruits amers de toutes les quotidiennetés blafardes. Les vers qui poussent au départ. Par les flammes ou par les vagues. Le mythe du départ par le feu ou par l’eau se fait rite. Rite de fabrication du sens qui ne trouve souvent sa réelle signifiance qu’après le passage à l’acte ou son aboutissement. Arriver à ses fins et non à sa fin.

Ce jeu avec la mort est plutôt une tentative de rappel de la vie. De rappel à la vie. La vie qui a perdu son sens dans ce pays dépecé et désossé, jusqu’à la moelle, par des engeances effrontées. Ayant pour seule vocation de piller de façon éhontée. Saignant la peau d’un pays où tout incite, pourtant, à aimer et à rêver. Des rêves que ces milliers de paumés consumeront dans le creux des vagues ou dans le tourbillon des flammes. Comme l’ultime désir du vouloir-vivre. Ces corps malmenés par l’eau ou par le feu deviennent ainsi le lieu de toutes les quêtes. Mais aussi l’ultime moyen de reprendre possession d’un vouloir vivre. Exprimé en guise de protestation. Et en cri d’indignation. Devant tant de provocations et d’humiliations. Devant tant de déni de la vie. Qui pousse à se jeter dans les bras agités des vagues ou dans la gueule embrasée des flammes. L’immolation par l’eau ou par le feu sont sœurs jumelles. Elles plongent des destinées frêles au cœur de l’incandescence. Brûlante ou glaciale. Peu importe. Et ni l’interdit religieux criant ni la morale sourde et aveugle n’arrêtent ce saut vers l’improbable. 

Loin de cette morale religieuse qui les broie au nom de règles dont la particularité est de n’en avoir aucune. Pressés jusqu’au dernier zeste de vie. Ils ne tiennent plus. Ils n’en peuvent plus. Ils étreignent le néant pour se soustraire au vide. Ils tournent le dos à la vie de trop l’aimer. Ni la loi, ni le froid, ni même l’émoi des êtres chers ne les font hésiter. Ils préfèrent tous partir avec un peu de dignité. Au lieu d’être livrés irrévocablement à une mortifiante vacuité. À la féroce impudence des cerbères arborant cyniquement l’emblème de l’impunité. Tous ces enfants qui s’engouffrent dans l’abîme de l’incertain ont un rêve.

Le seul. Le même. Vivre. N’importe où, n’importe comment. Mais vivre. Loin des journées sans quotidienneté. Loin du zombretto qui tord effroyablement les boyaux et étrangle la lucidité. Loin de la colle qui déglingue irrémédiablement le cerveau. Loin du pays qui leur tourne indignement le dos. Loin de tous ces adultes frelatés. Occupés à compter, à démembrer, à élire, à amasser, à ramasser et à inventer la poudre. D’escampette. Car chacun a la partance qu’il peut. Les uns en première classe, les autres au fond d’une cale obscure. Ou alors sur un radeau médusé. Quand ce n’est pas sur le dos remuant de flammes précipitamment attisées. Ils partent car personne ne leur a jeté un regard. Ouvert un bras. Tendu une oreille. Ou une main. Ni même un doigt. Tous ces enfants préfèrent étreindre l’horizon en chaussant promptement des vagues déchaînées. Ou en s’habillant instantanément de flammes consternées. Ils tirent leur irrévérence. Sans clauses et sans glose. Comme on tire un rideau épais. Sur une lucarne déjà close.

 


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