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DJABELKHEIR N’EST QU’UN DÉBUT…

© Louiza Ammi/Liberté

Par : KAMEL DAOUD
         ÉCRIVAIN

La condamnation de cet universitaire au brillant parcours rappelle la réalité
du terrain, là où sont les pouvoirs aujourd’hui, comment ils s’organisent, avancent et s’allient. On ne verra d’ailleurs jamais un prêcheur islamiste en attaquer publiquement un autre, mais il est d’usage que les “démocrates”
sont cannibales, aiment se dévorer les uns les autres, férocement. L’effet d’escamotage est alors parfait.

Il y a quelques années, lorsqu’un agitateur islamiste appela à la mort de l’auteur de ces lignes, la Justice avait conclu à un premier verdict de “six mois de prison ferme” vite contesté par cet “imam” instigateur de crime. Au second procès, la cour, à Oran, déclara simplement son incompétence. Pour ceux qui voulaient bien regarder au-delà des émotions ou des indignations, il y avait-là la révélation que face à l’islamisme, la justice algérienne, du moins par la personne de certains de ses magistrats, laissait entrevoir un délit de connivence, une preuve de recul face à la peur ou le signe d’un changement qu’on ne voyait pas encore à l’œil nu. On accusa, commodément, le Régime de penchant théocratique ou de compromission face à l’islamisme alors que pour l’auteur, il y avait plus à déchiffrer.
Il y a quelques années, ce courant qui a un but politique clair, un mode opératoire et une expérience de survie, atteignait déjà, sans qu’on l’admette, les sphères des instruments du pouvoir et de l’État. On admettait que l’école algérienne était ce que le clairvoyant Amine Zaoui qualifie aujourd’hui du plus grand parti islamiste algérien. On savait le caritatif infiltré, l’associatif déjà sous quasi-monopole et le préscolaire un domaine de quasi-exclusivité pour ce courant. C’était au tour de la Justice, par des magistrats, avocats et autres employés, de céder à la contamination. La génération Bengrina Boys, imbibée aux TV poubelles, complotiste, sectaire, arrivait déjà au pouvoir. Non celui qui obsède l’épopée stérile de certains démocrates en mal de stigmates d’opposants, mais les vrais pouvoirs : réseaux, syndications, institutions de reproduction idéologique, formation, universités, médias, haute administration…etc. 
Aujourd’hui, avec la condamnation de l’universitaire Djabelkheir à trois ans de prison, sous plainte “organisée” d’avocats aux penchants d’inquisiteurs connus, on est encore une fois confronté à cette réalité qu’on refuse car elle incommode, car elle révèle nos échecs et nos erreurs, nos lâchetés et nos faux calculs d’exilés mentaux dans notre propre pays. Les islamistes passent à l’offensive, s’organisent à la lumière du jour et repartent à la conquête de la propriété du pays. Ils le font derrière l’écran trompeur des agités numériques qui croient être propriétaires du soulèvement du 22 Février, de quelques ex-journalistes convertis en agitateurs de foules et derrière cette affirmation idiote que “les islamistes n’existent pas puisqu’on ne les voit pas dans les marches du vendredi”. L’écran fonctionne bien car il plaît au mythe du nouveau militantisme du selfie, du martyr par le mandat de dépôt et du leadership numérique en boucle dans deux boulevards algérois.
Donc les islamistes n’existent pas, sont inoffensifs, on doit même les “protéger” selon un figurant numérique connu. Ils ne sont pas aux universités, aux commandes, dans les associations, dans les syndicats, maîtres des écoles et des horloges, couturiers de nos femmes et chefs cuisiniers de nos interdits alimentaires. Non, c’est juste une obsession de l’auteur et de quelques autres.
La vérité est que ce courant est aujourd’hui doublement sollicité : par des agitateurs opposants qui y voient ce qui leur manque comme muscles, poids de foules et complices pour mettre à terre “le Pouvoir” et aussi par ce “Pouvoir” à moitié identifiable qui, faute de vis-à-vis, y entrevoit un possible allié pour la future stabilité, un bras social manquant après la mort des partis de soutien. Dès lors, chez les premiers on verra naître la vocation de l’idiot utile, servant de bélier aux mains de ceux qui veulent “un État civil, pas militaire” en taisant que “civil” voudra dire islamiste. Et chez les seconds, ministres, walis ou autres, c’est la mode de l’exercice de repentance médiatique, de la contrition, à la moindre déclaration contre le monopole religieux de ce courant, la moindre incartade ou mauvaise interprétation de propos ou de décision administrative. Les islamistes, on les craint et on aime les séduire, comme un mâle de fantasme, une brigade de contrepoids.
Un Pouvoir qui croit en ralentir le raz-de-marée par le compromis, et des “démocrates”
qui croient l’effacer en fermant les yeux et ouvrant leur écrans pour compter leurs abonnés. 
La condamnation de cet universitaire au brillant parcours rappelle la réalité du terrain, là où sont les pouvoirs aujourd’hui, comment ils s’organisent, avancent et s’allient. On ne verra d’ailleurs jamais un prêcheur islamiste en attaquer publiquement un autre, mais il est d’usage que les “démocrates” sont cannibales, aiment se dévorer les uns les autres, férocement. L’effet d’escamotage est alors parfait. 
Aujourd’hui, c’est donc l’islamologue Djabelkheir qui est condamné au nom de l’article 144- bis 2. Un tribunal national à venir est inauguré sans qu’on en mesure la catastrophe pour nos descendants. Y passeront créateurs, dissidents, libres esprits, femmes et hommes de la culture humaine, écrivains, musiciens, danseurs…etc. L’article en question et déjà le paragraphe 01 de la future Constitution théocratique algérienne qui nous attend tous apparemment.
Cette fois, les islamistes démontrent qu’ils ont bien compris la leçon du passé, ils ne sont plus hirsutes et hurleurs. Car aujourd’hui, ils agissent comme de rusés communistes des années 70, des “soutiens critiques” habiles et efficaces, des entristes. Là où des démocrates, aujourd’hui, agissent comme le FIS des années 90, avec occupation des espaces publics et tapages urbains, menaces et confrontations inutiles. 
Revenons à ce qui peut prêter à la polémique si stérile : bien réfléchir à la revendication d’un État civil non militaire ? Renoncer à l’exigence de la démocratie ? C’est plus complexe selon l’auteur. Car ceux croient qu’on va l’obtenir en marchant (et on a droit aux manifestations libres sans se prendre pour le peuple dans sa totalité) confondent la réalité avec leur croyances magiques militantes. Ils oublient qu’ils n’ont ni la démographie, ni l’organisation, ni les forces pour décider du futur État si le présent pouvoir en vient à tomber hors des négociations, réformes, transitions douces. Ils auront, au mieux, le choix entre l’exil ou le tapis.
Car une démocratie se prépare. Comme aujourd’hui certains préparent une théocratie, malgré les contraintes. Cela se prépare avec l’école, en investissant la Justice, l’associatif, le pays réel, les syndicats, la culture et les médias, le village, le hameau et le corpus religieux aussi à arracher à ceux qui en détournent la vocation. Sinon, c’est comme vouloir construire une usine de cartes-mères d’ordinateurs ou de l’insuline, dans un village où les mieux formés des futurs employés savent à peine écrire. Le projet est beau, moderne, brillant sur maquette mais irréaliste sur le terrain. La démocratie, c’est un chantier, pas un slogan.
Avec la condamnation de l’universitaire Djabelkheir, c’est la réalité qui se révèle, crève l’écran de nos écrans et surgit en déchirant nos selfies, nos tweets à la maigre pensée et la fabrication de rimes pour slogan. C’est le véritable rapport de force qui s’offre à voir, le champ réel des conquêtes de cette idéologie fasciste. On continuera à voir dans ce courant une onde mineure et c’est utile pour bien dormir. Cela évitera de voir que les nouveaux inquisiteurs ont compris, offrent à qui veut voir le visage qu’il veut voir : modérés, radicaux intransigeants, modernistes et conciliants. Selon les désirs d’aveuglement de leurs interlocuteurs. 
L’islamologue Djabelkheir doit aujourd’hui être bien seul. Les “soutiens” numériques lui sont inutiles et il ne s’inscrit pas le casting de la martyrologie “hirakiste” qui l’ignorera dans le catalogue de ses “saints”. Il devient sans la solitude, le futur de nous tous. Il donne à voir, par son malheur, la nature de la véritable dictature contre laquelle il faut lutter, celle qu’on veut ignorer, celle qui s’installe et aura son assemblée nationale, ses élus, celle qui a déjà le reste du pays. Continuons alors à prendre des selfies et à innocenter nos bourreaux. Continuons à offrir le pays à certains, en croyant l’arracher à d’autres. Continuons à blanchir certains, à noircir les opinions des autres qui ne font pas partie du nouveau parti unique démocrate et à confondre nos égos et nos réalités, identitaires et ambitions, souches et malheurs. Il en naîtra un jour un Iran sunnite au Maghreb du nord. 
Quant à Djabelkheir, que l’auteur admire pour son humilité, sa retenue face à la pente du spectacle de soi, sa pondération et sa liberté, il aura le choix de continuer ou pas. Dans sa solitude, il est accompagné de la généalogie de ceux qui, depuis des siècles, ont dit non à la soumission, à l’extinction de la liberté de pensée et au monopole inquisiteur sur une religion, ses corpus, ses œuvres et son champ de foi et d’interrogation. Son procès démontre que certains sont déjà propriétaires d’une religion mais, aussi, qu’être libre est un acte de vie, pas un saccage, ni un égo, ni un slogan.


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