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ARCATURES SOCIOLOGIQUES

ENTRE DÉSINCARNATION ET DÉSENCHANTEMENT

© D. R.

CHRONIQUE De : RABEH SEBAA

Des centaines de milliers de jeunes. Dans un état effroyable. Leurs parents aussi. Il y a ceux qui arrachent les résultats, à la hussarde. Ceux qui font le pied de grue devant des lucarnes blafardes. Ou qui implorent obstinément une connexion ringarde. Quand le téléphone ne sait plus à quelle borne se vouer. Avant que des youyous désordonnés se mettent à fuser. 
Accompagnés d’exclamations de joie, de cris de déception et de pleurs de démonstration. Profusément exprimés ou sourdement réprimés. Les larmes de tous ceux dont les espoirs ténus se fracassent impitoyablement sur les parois abruptes d’une liste accablée. Une liste désemparée. Quand l’alphabet laisse des blancs. Quand l’une de ses lettres est outrageusement parcimonieuse sur l’espace incurvé de quelques syllabes effarées. Séparant en quelques secondes des amis qui ont passé une année à partager, à espérer et à rêver. Aujourd’hui, au pied de cette liste vilipendée, leurs chemins vont se séparer. Ils s’embrasseront peut-être pour la dernière fois. Les uns partiront probablement à l’université où les attendent d’autres déboires, d’autres galères et d’autres déconvenues. D’autres rempileront avec d’autres dépités. Mais les uns comme les autres auront connu les premières épreuves de ce rite initiatique. Ce rite de passage à l’âge adulte. 
Une épreuve qui les sort de la tiédeur moite de l’enfance. Qui les amène à mesurer la gravité et la sévérité du mot avenir. Mais, pour aujourd’hui, ils se suffiront de savourer ou d’encaisser. De laisser éclater leur joie ou de ruminer leur calvaire. Dans ce brouhaha tout en fébrilité, qui plane sur la tête de tous les quartiers. Un mélange particulier de bonheur et de tristesse qui donne à la proclamation des résultats de cet examen singulier une atmosphère de kermesse. Une ambiance de fugitive et bruyante liesse. Où tout le monde partage la joie de tout le monde. Où tout le monde compatit à l’amère désillusion de tout le monde. 
Un moment où le dialogue est facile et l’échange spontané. Chacun évalue, chacun apprécie et chacun donne son avis. Sur un système éducatif traversé par toutes les incohérences et toutes les inconséquences du monde. Un système qui a rempli, ces gamins, comme des sacoches. Durant des années. Avant de leur demander de se vider en quatre jours. En les sommant de se désemplir par régurgitation. De recracher littéralement tout ce qu’on leur a servi autoritairement. Il s’agit donc principalement d’un exercice de mémorisation. 
Ce fameux parangon du hifd, si bien décortiqué par mon illustre collègue feu Djamel Guerid. Et qui est la seule moisson attendue par ces correcteurs hérissés. Des correcteurs qui ne s’embarrassent aucunement de nuances. Il leur faut retrouver métriquement les programmes officiels. Tels qu’ils ont été servis. Sans le moindre écart. Sans la moindre velléité d’esprit critique. Cuirassant cette tare du remâchage avec une foi d’acier. Pour que les lycéens, devenus étudiants, cultivent religieusement le bachotage, jumelé intimement au radotage et adossé solidement au copiage. Dans ce sanctuaire aux pieds d’argile, entièrement dédié au rabâchage. Un système éducatif fondé, dès l’origine, sur la dichotomie entre intelligence sociale et intelligence scolaire. La première n’étant aucunement intégrée dans les opérations d’apprentissage des contenus de savoir. Toute la formation de l’appareil cognitif s’élabore autour des mêmes schèmes du remplissage. Un ensemble de moules conventionnels qui contribuent à une ossification de la pensée, désertée par toute raison dissonante. 
Abandonnée par toute logique discordante. Car c’est à l’école primaire et durant les études secondaires, ensuite, que se construisent les bases fondamentales de toute connaissance et de tout savoir, source d’épanouissement de la personnalité. La psychologie de l’enfant et l’épistémologie génétique, ensuite, l’ont magistralement démontré pour des générations entières. Et nul besoin d’un rapport épisodique d’une commission improbable, pour une réforme introuvable, d’un système inqualifiable, pour le démontrer. Un système éducatif qui cultive l’insignifiance en la reproduisant sur le mode des schémas élargis. Conforme aux attentes molles d’une société qui s’accommode, depuis des lustres, de la dévalorisation soutenue de l’enseignement dans tous ses paliers. Du primaire à l’université. Tout en confortant officiellement les insuffisances, les déficiences et l’incompétence de leur encadrement. 
C’est ainsi que des correcteurs de ce même baccalauréat ont été offusqués, choqués. Froissés et offensés. Simplement parce que quelques candidats ont écrit, sur leur copie, quelques phrases en langue algérienne. Des correcteurs scandalisés de voir la langue algérienne reprendre ses droits dans un espace d’où elle a été brutalement exclue. De la voir retrouver le chemin de ses marques dans un examen d’où elle a été violemment bannie. De constater que sur plusieurs copies de cet examen emblématique, des candidats ont osé écrire en langue “basse”. 
En langue mineure. En non-langue. Ces satanés candidats ont osé écrire en algérien. Quel scandale ! Et voilà nos correcteurs furieux. Ces enseignants sont vexés, car seule la langue arabe conventionnelle, la langue du formel, a droit de cité. Considérant que l’algérien n’en est que la version périphérique. Sa version dégradée. Sa version honteuse. Piqués de voir des copies tatouées par des mots vivants. Des mots jaillissant des entrailles d’une société qui refuse de se terrer dans la fixité lugubre d’un monolinguisme mortifère. Car les langues maternelles, natives, les langues premières, sont les langues de socialisation. Ce que ces enseignants n’ont pas les moyens de comprendre. Alors que l’enfant algérien est mis, dès sa première année de scolarisation, en situation d’apprentissage forcé d’une nouvelle langue. Une langue extérieure. Cet apprentissage linguistique a pour finalité l’accès à des contenus de connaissance, sous forme de messages pédagogiques scolaires. Dans ce cas de figure, là où les langues maternelles déjà acquises sont en situation de relégation, c’est-à-dire frappées d’inutilité. 
Leur minorisation volontairement institutionnelle ou institutionnellement volontaire crée une situation de double contrainte. La contrainte d’une mise en situation de double apprentissage simultané : apprentissage de langue et apprentissage de contenus de savoir. Apprendre une langue pour pouvoir exprimer des contenus de savoir scolaire, eux-mêmes soumis à l’apprentissage. Un double processus qui contrarie le développement de l’intelligence et de la personnalité de l’enfant algérien. Notamment le développement de son langage. Ce dernier est, comme l’a si bien montré Edwar Sapir dans le relativisme linguistique, une faculté humaine qui se distingue des langues constituées. Les recherches les plus éprouvées admettent la nature biologique du langage. Son façonnage par le procès de socialisation aboutit à la formation de sonorités alliant sons et sens, qui prennent ancrage dans l’“habitus” environnant. 
Mais quand une ou plusieurs langues natives sont contrariées, comme c’est le cas dès la première année de scolarisation dans l’école algérienne, jusqu’au baccalauréat, puis à l’université, des mécanismes de défense se mettent en avant pour esquiver les difficultés. Cette défense se traduit par l’effort de mémorisation sans compréhension. En d’autres termes, mémoriser sans discerner. Étant donné que le premier apprentissage scolaire s’effectue dans une langue extérieure, en l’occurrence la langue arabe du formel, prescrite politiquement comme “surnorme” et donc imposée à l’école, au lycée et aux sciences sociales et humaines à l’université. Le projet originel d’une refondation linguistique du système éducatif algérien, qui a d’emblée écarté les langues natives en focalisant sur l’arabe scolaire, a ouvert la voie à l’écart et par la suite à la distance entre intelligence linguistique sociale et intelligence linguistique scolaire. 
Les déséquilibres consécutifs à l’approfondissement de cette distance se trouvent au centre, non seulement des difficultés de l’apprentissage scolaire, décomposé, mais au cœur de la crise qui habite durablement le système éducatif algérien. Un système éducatif décharné qui tient gauchement la main à une université désincarnée. Un couple irrémédiablement désappointé. Un couple irrévocablement désenchanté.


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