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Arcatures sociologiques

Féminitudes en brisures

© D.R

De : Rabeh Sebaa

“Dans la féminité, il existe une part de divinité.” Ibn Arabi

À l’égard de ce qui leur tient lieu de système de valeurs, de code d’honneur ou plus précisément de déshonneur. Un système contrefait où la femme a toujours été l’objet de toutes les convoitises et de toutes les inénarrables bêtises. Comme celle qui a banalisé, depuis des lustres, les pratiques de cet inadmissible et répugnant crime de lèse-masculinité. Le crime de lèse-machisme et de lèse-virilité.

Non. Ce qu’on désigne, euphémiquement, par le plus vieux métier du monde n’est pas un problème de morale, de moralité ou de moralisme. Ni un quelconque affaissement des mœurs ou un amollissement du civisme. Il s’agit d’une question de société. Stricto sensu. Un phénomène à la fois sociologique, social et sociétal. Qu’il s’agit de regarder comme tel. D’appréhender, d’observer, de cerner, d’étudier, de comprendre. Sans récriminations. Sans condamnation. Loin de toute éructation. Et de toute gesticulation. Il y a, bien sûr, les affres de l’incontournable misère économique. Le désarroi incommensurable de toutes ces familles qui se retrouvent sans ressources. Sans assurance. Et sans la moindre espérance. Composant, chichement, avec les aléas versatiles de ce qui leur tient lieu d’existence. Mais il y a aussi, et surtout, ce mal-être caverneux qui habite l’horizon de toutes les nouvelles générations. Parmi lesquelles les filles sont toujours les premières à être visées. Les premières précarisées. Les premières fragilisées. Les premières déstabilisées. Livrées aux rugissantes aberrations d’une doxa qui ne sait plus à quelle fausseté se vouer. Sacrifiant à un condensé gluant d’hypocrisie et un chapelet glutineux de sournoiseries. Brandies, systématiquement, pour se voiler les yeux. Avant de les plonger dans les eaux glacées de l’innommé. Tout en autorisant de tristes individus à en faire leur exutoire favori. 

Proférant des injures malodorantes farcies d’insoutenables insanités. À l’endroit de femmes qui portent leur détresse en bandoulière et leur amertume comme boutonnière. Toutes ces femmes qui n’ont guère choisi d’être à la merci de détraqués pervers. Les premiers à leur crachouiller sur le corps. Une fois leur animalité assoupie. Et leur bestialité retournée dans sa tanière. Toutes ces femmes sont des citoyennes à part entière. Elles ont droit à leur emploi, à leur logement et à de la considération. À de l’attention. À de l’écoute. À des égards. Mais personne ne songe à leur concéder quoi que ce soit. Bien au contraire. Comme si elles étaient ce fameux patient désigné, comme disent les théoriciens du système, c’est-à-dire celui qui est à l’origine de la rupture de l’homéostasie. Brisant la cohérence du groupe. Mais tout le monde le sait, ces pauvres femmes ne brisent rien du tout. C’est plutôt elles qu’on brise. Pour quelques maigres pièces de monnaie grise.

On a beau l’appeler le plus vieux métier du monde, prostitution, travail du sexe ou par n’importe quelle autre désignation, qui sonne comme une accusation. Bourrée de péjorations. Cela n’enlèvera strictement rien à la détresse de celles qui sont contraintes de le subir. Souvent dans des conditions abominables. Elles sont de plus en plus jeunes et de plus en plus nombreuses à tomber dans les bras rocailleux de cette funeste déchéance. À s’engouffrer dans les dédales inextricables de cette pernicieuse décadence. Ça commence toujours par quelques balades furtives dans des guimbardes habituées aux terrains vagues. Avant de s’enfoncer dans les marécages bourbeux des réseaux. Dans le filet marécageux du milieu. Dans les rets touffus du proxénétisme fangeux. L’univers trouble des fauves nocturnes. Elles iront grossir la cohorte de celles qui peuplent les bouibouis sordides. 
Des tripots qui se multiplient à une vitesse qui donne le tournis. Covid ou pas Covid. Confinement, pandémie, la crise sanitaire est, pour elles, juste une hallucinante virtualité. Dans ces réduits qui suintent le soufre.

Spécialisés dans le commerce des tord-boyaux et des regards blessés. Le négoce des âmes embleuies. Et de la chair défraîchie. Exposées au premier libidineux qui trimballe ses fantasmes visqueux. À fleur de peau. Il y a aussi toutes les occasionnelles, les novices, les volantes, les hésitantes et les vadrouillantes. Toutes celles qui se crèvent à attendre les automobilistes dans des coins sombres. Celles qui s’exposent aux turpitudes des indécrottables frustrés. Risquant toutes sortes de déconvenue. Mais elles sont, chaque fois, prêtes à recommencer. Beaucoup le font pour manger. Ou pour nourrir une famille entière. Qu’une destinée mal lunée leur a subrepticement fourguée. Elles portent leur destinée dans les plis sombres de leur prunelle. Obligées d’affronter, les tripes noueuses, le machisme dominant qui habite leur mortifiante quotidienneté. Dans une société qui se voile les mirettes. Devant les reflets de son propre miroir. Comme pour d’autres phénomènes, qu’on désigne avec une lourde péjoration. Comme pour les filles-mères, la pédophilie, l’homosexualité, l’inceste ou le viol. Comme pour ce funeste corollaire de la prostitution qui est l’avortement. Tout le monde le sait. L’avortement est non autorisé. L’avortement est formellement interdit.

Mais il existe bel et bien en Algérie. Il est même une activité grassement rémunérée. Et elle l’est justement parce que tout le monde feint de l’ignorer. Il y a d’abord la fausse bigoterie collective, qui se drape sous un épais manteau d’hypocrisie. Et qui se met à implorer tous les saints à la seule prononciation du mot. Le renvoyant aux profondeurs sibériennes d’une morale aux convictions abusivement congelées. Considérant le seul fait d’en parler comme un irrémissible blasphème. Il y a ensuite les soi-disant balustrades juridiques qui ne balisent rien du tout. Même lorsqu’il s’agit de cas dramatiques. Même lorsqu’il s’agit de femmes ayant déjà un pied profondément enfoncé dans la mort. Ou immergées dans les méandres sinueux de l’enfer. 

L’enfer de la duplicité vêtue en pusillanimité. Car être femme dans une telle société n’est déjà pas une sinécure. Mais être femme enceinte, hors mariage, c’est se vouer tout simplement au poteau de torture. S’exposer à toutes à toutes sortes d’injure. Aux châtiments collectifs du parjure. Comme pour beaucoup d’autres questions de société, l’avortement est noyé dans les eaux bourbeuses du moralisme vaseux. Fondé sur l’esquive et les faux-fuyants. Sur les échappatoires et les subterfuges. Pendant que des dizaines de femmes meurent tous les jours. Dans des tripots sordides, peuplés de sinistres charlatans. S’érigeant en sauveurs. En rétablisseurs d’équilibre du social factice. Et où la femme est, immanquablement, la semeuse de tous les maux. Pour lesquels elle est, implacablement, niée, humiliée, injuriée, rabaissée, outragée ou violée. Quand elle n’est pas transformée en braise. Brûlée vive.

Et on a beau coller à cette fournaise le mot féminicide, cela ne changera strictement rien au fournil. Au chaufour. Chaque fois que le feu des pulsions libidineuses effarouchées épanche obscurément ses flammes. Instinctivement et indistinctement. Sur tout ce qui peut ressembler au corps frêle d’une femme. L’obscur objet du désir. Vivace et inextinguible. L’objet focal et inassouvi de ces sociétés qui s’auto-désignent par le couplage d’une ethnie et d’une religion. Et qui n’ont jamais cessé d’encrasser abondamment la première et à souiller profusément la seconde. Trop souvent en mortifiant la femme. Qu’on n’hésite pas à expédier en enfer. Pour assouvir des pulsions infâmes. Pour se prémunir de toutes sortes de fureur. Parfois travesties en crime d’honneur. En devoir atavique. Ou en écorchure à des traditions préhistoriques. Là où l’honneur a, depuis bien longtemps, pris la poudre d’escampette. Cédant la place à un chapelet de stupidités. Et à une kyrielle d’insanités. Pour se laver d’on ne sait quelle mauvaise conscience. Dans ces sociétés qui ont toujours le grégarisme à fleur de peau. L’hypocrisie en guise de pores de respiration. 

La fourberie comme pulsations cardiaques. Portant l’ostracisme anti-féminin comme une sinistre bannière. Tout en sécrétant une ambivalence épaisse à l’égard de leurs propres valeurs. À l’égard de ce qui leur tient lieu de système de valeurs, de code d’honneur ou plus précisément de déshonneur. Un système contrefait où la femme a toujours été l’objet de toutes les convoitises et de toutes les inénarrables bêtises. Comme celle qui a banalisé, depuis des lustres, les pratiques de cet inadmissible et répugnant crime de lèse-masculinité. Le crime de lèse-machisme et de lèse-virilité. Le crime de la discrimination qui est une véritable flétrissure de l’humanité. Un crime qui se perpétue scandaleusement dans toutes ces sociétés faussaires. Avec la complaisance effarante de ce qui leur tient lieu de système judiciaire. Ces mêmes sociétés qui avaient commencé par enterrer leurs filles. Toutes les filles. Et qui finissent par les calciner sans sourciller. 

Déléguant pour cette besogne ignoble de sombres individus sexuellement et psychologiquement désaxés. Incapables de maîtriser leurs bouffées de perversion. Leurs effluves de dépravation. Des individus qui bavent copieusement toute leur libido à la vue du moindre bout de chair. Et qui sont prompts à le transformer en torche, pour éteindre leur propre flamme. Ces sociétés sont les premières à bafouer les préceptes élémentaires, au nom desquels elles prétendent fonder leur encombrante morale. Des sociétés qui piétinent outrageusement les principes religieux qui leur ont, prétendument, permis de quitter le monde des ténèbres. Pour celui d’on ne sait quelle lumière. Et qui ne sont jamais parvenues à régler leur problème essentiel. Leur problème perpétuel. Leur problème éternel. Leur problème avec la femme. Ce réceptacle de tous les travers, de tous les maux, de tous les malentendus, de toutes les équivoques, de tous les avilissements, de toutes les abjections et de toutes les misères. Le point de fixation fondamental. 

Le nœud de toutes les envies, de tous les appétits, de toutes les passions, de tous les désirs et de tous les délires. L’exutoire de tous les sens, dans tous les sens. Ce panier à crabes de tous les fantasmes. La corbeille à désirs, qu’on balance aux flammes. Sans hésitation. Sans regret. Et sans le moindre état d’âme.

 


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