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L’Autre Algérie

La majorité qui perd l’usage d’écrire son nom

© D. R.

Par : Kamel DAOUD
ÉCRIVAIN

Dans un bureau de poste algérien, un matin entre décolonisation et banalisation. Lieu où aboutit la vie hydrocarbure nationale, le baril de pétrole converti en veines humaines. Champs de la vieillesse qui attend son heure ou des pauvretés qui n’ont d’autre issue que Dieu ou le virement. Les Algériens savent attendre, souvent dans une salle, un médecin, un chef ou un dictateur. Ou leur tour pour être l’un des trois. Ou une vignette ou une audience. C’est un vieux métier dans ce pays si jeune : attendre pour que le temps tienne sa promesse. Car on a attendu un pays mille ans déjà. Mais aussi, attendre est comme se mettre nu chez nous, devenir ancien et colérique, gâté et révolutionnaire. 
Dans la salle de la poste, face au guichetier penché sur son écran souverain, les femmes sont d’un côté de l’entrée, les hommes de l’autre. Face aux guichets, le peuple vigilant surveille les incivismes possibles, les resquilleurs et les passe-droits rusés et millénaires. C’est le bon côté du peuple algérien, son droit depuis peu, sa bravoure. Mais il y a aussi le mauvais côté : chacun cherche, dans son silence, comment ne pas attendre, comment “griller” la chaîne, faire signe au guichetier, inventer une relation, un lien de sang ou de tribu, évoquer une maladie, un pied traînant, un handicap ou une urgence. Le temps (d’attente) est intolérable pour chacun et pourtant, tous se revendiquent de la vertu et de la primauté de l’éternité : par versets, soupirs, fatalisme religieux, ils s’adossent à Dieu ou au destin qui est son secrétaire général. C’est ce qui fascine dans la coupe verticale dans le corps idéal du “peuple” : il est à la fois vaillant, fier, soucieux de la justice, mais aussi tricheur, tenté par le contournement éternellement égoïste comme un caillou qui veut vivre seul, silencieux comme un puits qui veut un drapeau pour devenir une nation.
Passons. 
Entre femmes muettes, habillées de tristesse et de couleurs sinistres, et hommes contemplant presque leur pierre tombale, deux scènes interpellent. D’abord l’homme qui, dynamique, presque jeune du muscle malgré ses soixante-dix ans visibles, ferme dans le ton et habile dans le jugement, qui gambade entre les deux genres. Il va des femmes aux hommes, vérifiant le ticket d’attente, répondant aux demandes d’information, renseignant et acquiesçant. 
C’est le fameux retraité, emploi informel, que l’on retrouve dans presque tous les bureaux de poste algériens. Il “remplit” les chèques, les formulaires, décide des priorités et s’interpose quand il s’agit de faire passer un Algérien à mobilité réduite ou à ruse habile dans le pays pour qui être estropié, c’est être un héros. À la fin, dans le geste vif et faussement discret, il enfouille dans sa poche la pièce de cent dinars ou moins que lui donne le client. 
Il est “le pouvoir”, plus que Tebboune ou ses actionnaires. Il peut vous faire gagner du temps, vous faire éviter l’attente ou vous aider face à l’illettrisme ou à l’angoisse du formulaire. Fascinant comment ce genre de personne a pu s’installer, s’incruster, devenir un pivot dans les bureaux de poste, acquérir du pouvoir et se faire créer son salaire à partir des molécules et de l’air du temps. 
Scène deux : pour attendre au bureau de poste, il faut souvent un ticket qu’on retire en appuyant sur un écran tactile. Très souvent, c’est lui, le vieil homme, qui le fait, le plus haut galon du pays, les prescripteur. Pour les plus vieux, les femmes illettrées, mais très souvent pour les plus jeunes, habillés de survêtements et d’insolences. Car il s’avère que les jeunes Algériens, aujourd’hui, ne savent pas renseigner un chèque, poser la bonne question ou remplir un formulaire simplement. 
C’est un vieillard qui le fait pour eux. Le cliché des années 70, du vieux monsieur qui demande au plus jeune, premier-né de la révolution agraire, d’inscrire son nom sur une feuille, s’est inversé. Trente ans plus tard, par cette simple brèche, on devine, l’œil collé à la scène, que l’École algérienne, piégée entre le culte des morts et la Basmala et les polémiques finement fabriquées par les prêcheurs et les néo-Turcs, a presque tout perdu, vit le modèle libyen plutôt que celui de la Nahda, s’enfonce et “s’illétrise”. De jeunes Algériens, cheveux soignés comme des Joconde capillaires, restent muets et gênés derrière un vieux monsieur qui leur remplit leur “chèque-secours”. Ils sont maladroits à ce moment, démunis, sans courage et presque nus comme des analphabètes ressuscités. 
C’est le peuple du futur. Que l’Algérie du chouroukisme, de la fatwa, du gel pour cheveux et des vanités nationales a fabriqué. C’est ce qui rend triste : l’illettrisme des Algériens. Ni arabophones, ni francophones, ni phones. Juste gênés, maladroits, pitoyables, face à un vieillard de soixante-dix ans qui  leur remplit leur chèque dans un bureau de poste. On peut faire oublier qu’on ne sait pas écrire avec un match de foot, un but de Belaïli, Facebook ou un rire, mais face à un formulaire, il n’y a rien à faire. C’est un vieux monsieur qui le fait à la place du futur en Algérie. Ceux qui veulent bâtir une Algérie nouvelle l’oublient avec faste. Et ceux qui veulent construire une démocratie avec une radio imaginaire et des tweets et du victimaire numérique l’oublient aussi. 
L’autre Algérie ne sait même plus écrire son nom, alors que l’Algérie de l’entre-soi crie à la démocratie ou à la renaissance. L’Algérie réelle, jeune, ne sait même plus libeller un chèque et on voudrait en faire la Suisse ou Singapour. L’un avec des décrets, l’autre avec des selfies.


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