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L’Autre Algérie

Le rêve collectif et ses mille morceaux brisés

© D. R.

Par : KAMEL DAOUD
ÉCRIVAIN

Les rêves algériens, quels sont-ils ? Le plus connu est celui de prendre la mer, puis la terre qu’il y a derrière et y rester comme si on était né et même le croire. L’autre rêve est le paradis. Rêve de l’âge mûr, des bras baissés, genoux au sol, front collé au ciel des prières. Il se nourrit de soupirs, de fatalismes, de proximité avec l’âge de retraite ou de névroses sexuelles. 
De crises et de cris aussi car, peut-être, parfois c’est parce qu’on en doute qu’on veut que tous y croient et qu’on menace ceux qui n’y croient pas. C’est un rêve un peu mainstream, nourri de prêches et de frustrations, d’espoir et d’écologie pour après la mort : femmes, visage d’un Dieu, fleuve de vins et éternité sans factures, arbres géants et peaux en cristal. Depuis peu, ce rêve a remplacé les plus anciens. Ceux de la liberté. Ceux nourris par Boumediène et le socialisme. À l’époque, le rêve était le socialisme accompli, l’égalité du pain et du ventre, une graisse abdominale équitablement répartie entre tous, l’auto-suffisance qui a conduit à trop de suffisance et “l’avenir”, culte collectif et slogan d’un parti unique pour un but unique. Ce rêve démodé l’a été par le temps, la religion et le retour triomphal du rêve du paradis, la corruption et les faux bilans annuels.
D’autres rêves ? Devenir maire, wali, ministre ou Président. Mais depuis qu’on sait que cela mène à la prison, peu y vont par amour. Ce rêve reste pour ceux qui sont trop rusés pour le paradis et trop lâches pour la mer. Alors viendra à naître en eux une sorte de monologue sur les attraits érotiques et patriotiques du “Pouvoir”. Mais “Changer le pays” est surtout un choix vestimentaire, disent les mauvaises langues. Ce rêve, quand on le réalise, vous fait perdre le silence, le sommeil et l’adresse de votre maison natale.
On peut aussi rêver de ne rien faire, renoncer, épouser une femme et un tapis, ses cheveux et ses chaussures, se retirer et rester calme, en mode algues sous l’eau, lire son journal, attendre le virement et prier 5 fois par minutes à chaque pas. C’est le vieux rêve de la paix qui remonte au colonisés puis encore plus loin aux vaincus, tous les vaincus de notre longue histoire de guerre et de pertes des puits, du bétail et de nez. 
On peut rêver de réussir, mais là, c’est déjà rêver de nager ou ramer. Ou rêver du rêve de son père et de sa Mère, mais c’est déjà partir en Norvège. Ou rêver d’une terre dans un désert à Timimoun, mais c’est comme renoncer, épouser le Sud pour contrer le Nord, se rétracter vers l’infini pour fuir le trop mal fini du pays. Ou rêver de prendre un morceau du pays et l’interdire aux autres. Sous forme de lots de terrain, d’Autonomie, de ferme ou de seuils d’immeuble ou cages d’escalier ou terrasse ou buanderie. Le rêve est alors un bien-vacant. Tout simplement. Quelque chose qu’on prend parce qu’on l’a pris. 
On peut rêver de liberté, mais cela ne suffit pas pour l’avoir. Juste en ressentir le manque et le cri. La liberté est un travail, pas une chanson. On peut rêver de rêver. C’est alors qu’on fait des films (hors guerre et hors catégories vétérans), des livres, des danses ou des loteries pour la carte verte américaine. Ou rêver de ne plus rêver. S’amoindrir comme une mèche et refuser le deal. Alors on meurt, on tue ou on prend un café seul ou on se tait quand tous crient. C’est une forme de rêve contre-rêve.
Tout est question de rêves alors. Celui qui détaille le plus le sien, à coups de versets ou de lois, de tarifs ou de puissance de moteur pour sa chaloupe, à coups de pied ou de ruse, c’est lui qui vaincra et réunira une foule, et fera croire qu’il va l’épouser. Aujourd’hui, le rêve, le bonheur sont définis par les courtiers du paradis. Ils sont en pole position. Suivent les gardiens du rêve des martyrs : ils sont les plus riches et les plus puissants. Puis les rêves de chaloupes, très nombreux, mais trop coûteux. Et enfin, les autres rêves : d’amour, de virement, de Sahara, de renoncement, de silence ou de ses propres parents.
J’oubliai le rêve de guerre : puissant, visible dans les stades et aux frontières, dans l’usage de la langue et la façon de conduire, dans la coupe de cheveux et la haine de la France que l’on aime en la haïssant d’amour. Il peut réunir les autres comme un anneau : on y rêvera alors de paradis, de refaire la guerre à la France en libérant la Palestine qui se trouve à Oujda et on pourra de suite aller vers l’Espagne en épousant la Norvège et y attendre un virement en comparant la neige et Timimoun. Délire. Mais les rêves sont des délires sains et le délire est un rêve malade. 
De tout ça, on aboutit à l’essentiel de la question : le rêve algérien est à redéfinir, sainement, clairement, sans la dictée des névroses et des morts, de la rancune ou du vide. Un rêve sain, possible, humble et à portée de main, pour tous et pour chacun en particulier. Les pays qui ne rêvent pas d’eux-mêmes ne font pas rêver les leurs ni les autres. Proverbe d’un pays rêvé.

 


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