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Chronique

Littérature d’expression algérienne une redécouverte de soi

© D.R

De : Rabeh Sebaa
Arcatures sociologiques

“Cet exil intérieur les arrachait au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs de la langue bannie.” Kateb Yacine La langue algérienne doit donner des ailes colorées à ses mots. La langue algérienne doit briser ses suffocantes muselières. La langue algérienne est vivante et entière. L’algérien est une langue d’avenir car elle est d’une souplesse syntaxique et d’une capacité d’absorption lexicale très rare.

Le paysage littéraire présent en Algérie se compose de trois grandes formes d’expressionalité. Portées par trois types d’écriture. En arabe et en français, rejoints récemment par tamazight. Notamment le kabyle. Le grand absent de ce triptyque est, paradoxalement, celui qui est socialement le plus présent. Et le plus prégnant. La langue du plus grand nombre. L’algérien, en l’occurrence. Confiné dans l’étouffante exiguïté de la notion de dialecte, de darija ou âamiya. Des notions qui charrient, présomptueusement, une forte et malodorante péjoration. La marque de mépris pour les langues non souverainisées, les langues non officialisées, bref les langues minorisées.

C’est le dessein, pour ne pas dire la mission politico-sémantique de ces notions patoisantes et affreusement mutilantes. Alors que les langues reconnues politiquement sont, immanquablement, affublées du statut de conjoint du pouvoir. L’algérien ne l’est pas. Mais n’est pas un dialecte non plus. Il n’est pas un patois, n’est pas un jargon, encore moins une quelconque sous-langue. Le confiner dans cette étroitesse, c’est reprendre l’argument fallacieux des promoteurs de l’arabisation pressée, qui avaient reconduit, par paresse de l’esprit, la notion de diglossie, forgée par Fergusson. Considérant qu’il pouvait exister une partie haute et une partie basse dans une même langue. Une partie écrite et une partie orale. Une partie académique et une partie endémique. Une partie pour la connaissance et le savoir et une partie pour la rue. Cette notion de diglossie est depuis longtemps frappée de caducité en linguistique et en sociolinguistique. Consacrant, depuis, la réhabilitation académique de l’algérien comme langue à part entière. Avec un passé linguistique avéré et une luxuriante mémoire inaltérée.

L’existence du melhoun, depuis des siècles, est une parfaite illustration du génie de la langue algérienne. Des qacidat d’une grande beauté ont été écrites sur l’amour, la guerre, le courage, l’honneur ou la bravoure. Des qacidat qui n’ont pas pris une seule ride. On peut toujours les lire ou les écouter avec la même délectation. C’est le cas également du chaabi, du hawzi, du aâroubi ou de la musique savante qui est el andaloussi. L’écriture en algérien intègre toutes ces dimensions. La sensibilité des quotidiennetés, mêlée à la force de l’imaginativité. Le melhoun, qui sort des entrailles du terroir, assure la dimension esthétique à cette écriture, tout en restant à la fois audible et accessible. Sans prétention rhétorique élitiste. Ce qui montre très bien que l’algérien n’est pas un arabe dégradé. Une langue arabe secondaire. Non, l’algérien est une langue à part entière. L’algérien est une langue avec sa grammaire, sa syntaxe, sa sémantique et toute sa personnalité linguistique. Une personnalité historique qui a été injustement minorée pour des raisons idéologico-politiques. Il est, à présent, temps de se débarrasser de cette gangue d’opacité mortifère ou plus précisément mortifiante. Une gangue à la fois mystificatrice et castratrice, qui veut assexuer la langue algérienne. Comme elle l’a fait pendant des décennies pour les langues de matrice ou de souche amazighe. Au point d’incarcérer abusivement et arbitrairement des amazighophones. Juste pour un délit de parole. La langue algérienne ne doit pas subir le même sort. La langue algérienne doit donner des ailes colorées à ses mots. La langue algérienne doit briser ses suffocantes muselières.

La langue algérienne est vivante et entière. L’algérien est une langue d’avenir car elle est d’une souplesse syntaxique et d’une capacité d’absorption lexicale très rare. Il suffit d’entendre la multiplicité colorée de ses sonorités. La plupart des autres langues sont prisonnières de la rigidité de leurs règles grammaticales et syntaxiques. Ce n’est pas le cas de l’algérien. L’algérien est ouvert à toutes les réceptions, à toutes les variations et à toutes les déclinaisons. Les linguistes avertis savent que dans l’algérien il existe des mots de l’époque punique, libyque, des mots arabes, turcs, espagnols, italiens, français et, bien évidemment, beaucoup de vocables puisés dans les différents idiomes amazighs. C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet de réhabilitation d’une littérature d’expression algérienne. Plusieurs textes, dans différents domaines comme la littérature, la poésie, le théâtre…, ont été écrits en algérien, mais demeurés confinés dans la suffocante obscurité des tiroirs. Interdits de lumière. Leur publication ouvrira la voie à l’objectivation d’une littérature d’expression algérienne. Une littérature qui viendra conforter celle qui existe déjà en arabe, en français et en kabyle. Une littérature qui élargira le champ de tous les possibles et de toutes les audaces littéraires. Toutes les audaces de dire. Toutes les audaces d’imaginer. Et toutes les audaces d’écrire. Autrement et pluriellement.

Des audaces étouffées par le poids de l’oppression idéologique qui a, dès les premières heures de l’indépendance politique, imposé le choix de l’arabe formel orientalisé. En recourant à une sorte de coopération ethnique avec les pays du Moyen-Orient. Une présence durant plusieurs années dans les cycles primaire et secondaire, qui a totalement démantelé puis perverti le système éducatif algérien. Et qui continue à causer d’incommensurables dégâts. On a voulu sacrifier la sensibilité de l’algérien, langue locale, à une supposée souveraineté de l’arabe conventionnel. Une volonté d’étouffer les langues de la quotidienneté au profit d’une langue de la formalité. Jusqu’à présent la langue arabe est la langue du formel. Et rien d’autre.

La vie de tous les jours, les peines, les joies, les rêves, les amours, les mouvements citoyens se vivent en Algérie dans l’éventail des langues du quotidien. Dans les ressentis de l’Algérien. Le fait qu’il n’existe pas de publications en algérien indique le poids et la force de l’interdit qui a frappé cette langue. La force matérielle des instruments institutionnels, opposée à la fragilité des élans littéraires, poétiques et imaginationnels. Un combat inégal ayant pour objectif de confiner les élans libres et désordonnés de la création hors de toute possibilité de promotion. Une volonté délibérée de la castration. C’est pour cela que braver l’interdit pour aller à l’assaut du possible procure plus de jouissance d’être. Notamment lorsque la jouissance d’être et d’exister est bafouée au nom de dogmes et de vérités fondées sur un moralisme frelaté. Une lutte pour le droit d’exister dans la dignité et la liberté. Mais également une exigence de réhabilitation de la beauté. La beauté de vivre, d’aimer, d’écrire et de rêver. Quelle que soit la graphie. Toutes les graphies de l’univers sont porteuses de beauté. L’écriture en caractères tifinaghs, arabes ou latins rend le texte, non seulement plus beau, mais plus accessible au plus grand nombre. Et surtout tourner le dos à un faux débat, aux relents polémiques, qui pollue copieusement l’écriture algérienne au détriment de son universalisation. La littérature d’expression algérienne sera écrite en caractères arabes, latins et tifinaghs et en d’autres caractères. Peu importe. Mais qu’elle soit écrite.

Il est, à présent, admis par tous les linguistes sérieux que la langue maternelle ou native joue un rôle fondamental dans le développement de la connaissance, de l’expression et, partant, de la personnalité de l’enfant. Les langues maternelles, natives, premières ou langues de socialisation… réfèrent au même objet, en l’occurrence la ou les langues apprises et parlées à la prime enfance. Ou encore, celles du pays de naissance. L’usage habituel du singulier pour ces langues est indubitablement réducteur, dans la mesure où l’on peut apprendre deux, voire trois ou plusieurs langues maternelles. La situation se complique quand la langue de l’apprentissage scolaire n’est aucune de celles-ci. L’enfant est mis en situation d’apprentissage contraint d’une nouvelle langue, comme l’arabe conventionnel pour l’école algérienne. Au détriment de toutes les langues minorées, leur minorisation volontairement institutionnelle ou institutionnellement volontaire crée une situation de double contrainte. La contrainte d’une mise en situation de double apprentissage simultané : apprentissage de langue et apprentissage de contenus de savoir. Apprendre une langue pour pouvoir exprimer des contenus de savoir scolaire, eux-mêmes soumis à l’apprentissage.

Un double processus qui contrarie le développement de l’intelligence et de la personnalité de l’enfant et, par conséquent, le développement de son langage. Ce dernier est, comme on le sait, une faculté humaine qui se distingue des langues constituées. Les recherches les plus éprouvées admettent la nature biologique du langage. Son façonnage par le processus de socialisation aboutit à la formation de sonorités alliant sons et sens, qui prennent ancrage dans l’“habitus” environnant. Les premiers balbutiements, les babillages et les gazouillements sont de l’ordre du naturel. Au même titre que d’autres mécanismes de survie ou de conservation mis en branle en fonction des contextes. C’est pour cela que la langue native est porteuse d’expressivités intrinsèques que ni l’arabe ni le français ne peuvent formuler.
Car les langues de la sensibilité battent en brèche, de plus en plus ouvertement, les pseudo-langues de la souveraineté. Les langues natives qui retrouvent, grâce à cet élan littéraire, leur place. Des langues qui expriment et décrivent leur quotidienneté avec les mots des mères et des pères. Avec les mots des frères et des sœurs. Avec les mots des voisins. Avec les mots des passants. Car les langues natives ont le bonheur d’être les paroles de tous les passants. Il s’agit, à présent, de mettre un livre écrit en algérien entre les mains de chaque passant. Pour en faire un lecteur réhabilité. Par un champ littéraire d’expression algérienne exaltée. Une littérature capable de réinventer un lectorat enchanté.

 

Conférence-débat
Rabeh Sebaa animera une conférence-débat autour de son roman Fehla aujourd’hui, samedi 30 octobre, à 14h, au Théâtre régional d’Oran.


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