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Lettre ouverte au Ministre de l’Enseignement Supérieur

Naufrage abyssal et opérations de maquillage

© D.R

Par : Rabeh Sebaa
Professeur en sociologie à l’université d’oran

Ce naufrage abyssal qui engloutit l’université, au plus profond de sa submersion, tout ce qu’on trouve de mieux, pour faire semblant de lui sortir la tête de l’eau, c’est de jeter, encore une fois, de la poudre aux yeux. De la mauvaise poudre, de surcroît. Du fard superfétatoire. En mettant en exergue des opérations de maquillage et des artifices d’ornement accessoires, destinés à l’autocontentement. L’Université algérienne froissée n’en a guère besoin.”


Monsieur le Ministre,

Il m’a été donné d’adresser une lettre similaire à vos prédécesseurs. Demeurée, chaque fois, lettre morte. Sans l’ombre de la moindre suite et sans même un faux-semblant de réaction. Bien au contraire. Les choses signalées, soulignées, déplorées ou dénoncées ont continué inexorablement à empirer. Au point de virer au tragique, par moments. 

Ma conscience d’enseignant-chercheur, effaré par la descente aux enfers de notre université, me somme de vous adresser, de nouveau, quelques-unes de mes inquiétudes, de mes appréhensions et de mes prémonitions. Car malgré l’aridité pédagogique constante et l’insignifiance scientifique persistante, sur fond de médiocrité triomphante, qui ont élu durablement domicile à l’université algérienne, rien ne semble atténuer son démantèlement, pour ne pas dire son anéantissement. 

Et malgré ce naufrage abyssal qui l’engloutit, au plus profond de sa submersion, tout ce qu’on trouve de mieux, pour faire semblant de lui sortir la tête de l’eau, c’est de jeter, encore une fois, de la poudre aux yeux. De la mauvaise poudre, de surcroît. Du fard superfétatoire. En mettant en exergue des opérations de maquillage et des artifices d’ornement accessoires, destinés à l’autocontentement. L’Université algérienne froissée n’en a guère besoin.

En effet, au lieu de s’atteler aux véritables problèmes, tant décriés par les enseignants, les chercheurs, les étudiants ou les travailleurs, que vous connaissez de près et fort bien, on s’évertue à les appesantir, à les aggraver et à les alourdir. En jetant de l’huile sur le feu, attisé des insuffisances, des carences et des déficiences. Élargissant, un peu plus, le spectre béant de la nullité et les sphères spongieuses de l’incompétence. 

Comme si la cote d’alerte n’était pas sérieusement, et depuis longtemps, dépassée. Et comme pour cacher la clarté aveuglante d’un soleil vif, on lui trouve un vaporeux tamis. Sous la forme d’un hâtelet de revues prétendument scientifiques qui viennent d’être classées, depuis quelques jours, dans les catégories C et B. Alors qu’elles sont, du point de vue de la grande majorité de la communauté universitaire, loin de répondre aux éxigences scientifiques et académiques minimales. Pire. La plupart d’entre elles sont connues pour leur insignifiance saisissante et leur absence d’envergure révoltante. Leur existence même sur la scène universitaire est un affront manifeste au bon sens.

Cette nouvelle salve de “canonisation” de ces revues traduit, de façon détonante, la démarche prévalant dans cette opération cosmétique. Et trahit, de façon criante, la reconnaissance, voire la bénédiction de la faiblesse de niveau de ces revues domiciliées dans la plateforme dénommée ASJP (Algerian Scientific Journal Platfom). Une machinerie aussi pesante que grinçante. Entièrement dédiée au recueil de quelques balbutiements de recherche décousus, proposés par des doctorants. Dans le seul but de décrocher le sésame, sous forme de publication exigée pour la soutenance de toute thèse de doctorat. Lequel doctorat n’est pas exempt de problème, ni dans la préparation des concours, ni dans leur déroulement, ni dans le cursus de formation, comme vous le savez fort bien. Les éclaboussures qui entachent, chaque fois, ces concours de doctorat l’illustrent clairement.

Dans le funeste registre de ces éclaboussures, nombre de ces revues déjà “classées” se sont transformées en fonds de commerce, en espaces de négoce, en monnaie d’échange et en ticket de faire-valoir, éloignés de toute considération scientifique et piétinant le plus élémentaire des principes déontologiques. Cette mascarade insoutenable est connue de vos services qui ont même fait semblant d’enquêter sur des revues qui négocient, marchandent et vendent littéralement des articles pour soutenance ou habilitation. Sans aucune suite. Et sans la moindre velléité de mettre fin à cette burlesque cavalcade. Bien au contraire, on “classe” à tour de bras. On classe en brassant du vent.

La direction générale de la recherche scientifique et du développement technologique est la première à en faire le constat. Reconnaissant publiquement que depuis leur création ces revues ne contribuent, aucunement, à faire avancer le savoir d’un iota. Cela ne l’empêche guère de continuer, pourtant, à multiplier les réunions de “formation” et les “opérations” de classement de ces coquilles vides. Dans cesdites opérations de classement, il est admis que la forme prime sur le contenu ou le fond. Car les critères exigés pour ledit classement sont, totalement, étrangers à toute considération scientifique ou académique. Seule la mise en forme codifiée de la “revue” aspirant au classement est prise en considération. Au point de friser, parfois, la plus désopilante des caricatures. 

Une sorte d’entreprise de grimage, à large échelle, sans le moindre interêt scientifique mais dont l’impact négatif est lourd de conséquences sur, au moins, une double dimension :
1- Depuis l’instauration de cette plateforme de revues, il n’existe plus de comités de rédaction, véritable cheville ouvrière d’une revue digne de ce nom. Remplacés par de virtuels éditeurs associés et de brumeux rewievers, auxquels l’éditeur en chef dicte, dans la plupart des cas, le contenu du rapport d’appréciation, pour tel ou tel article, déjà présélectionné et parfois assorti d’une promesse de publication écrite ouvrant droit à nombre de gratifications. Principalement, pour ne pas dire exclusivement, destinées à la soutenance, à l’habilitation ou à la promotion au grade de professeur. 
Les publications à teneur scientifique et académique, notamment en sciences expérimentales,  sont proposées à des revues étrangères non prédatrices et éloignées de toute gestion de carrière. Les chercheurs algériens sérieux et crédibles, et il en existe, fort heureusement, le savent pertinemment. Ils ne publient jamais dans ces “revues-carrière”. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les sommaires et les auteurs qui les alimentent pour tout saisir. On comprend alors aisément que c’est une autre manière, plus pernicieuse, de tuer les sciences sociales et humaines. De les enfoncer encore plus dans les profondeurs de la fange de l’insignifiance. Un assassinat des sciences sociales et humaines, institutionnalisé et officialisé par la multiplication et le “classement” de ces semblants de revues, authentiques condensés d’insignifiance.
2- Des sommités scientifiques, reconnues internationalement, sont tenues, le cas échéant, de se soumettre, au même titre que des apprenants et doctorants, au passage obligé de la moulinette ASJP, avec tous ses grincements et ses miaulements. Et attendre le verdict confus de quelques rewievers, scandaleusement incompétents. Le statut de rewiever, réclamé avec insistance par beaucoup étant, dans la majorité des cas, juste un plus, sur un CV, encore une fois, pour l’avancement de la carrière et non pour une quelconque passion de la lecture ou de l’écriture.
Cette pratique récurrente conforte, tout en l’aggravant, la configuration actuelle de l’Université algérienne, en donnant à lire les velléités de sa laborieuse et introuvable “recherchabilité”. 
Tout en mettant en exergue son incapacité à résoudre sa triple et structurelle disparité :
1- La séparation de corps, au sens physique du terme, de l’enseignement et de la recherche, au sein de l’université elle-même. Alors qu’en toute logique, ils sont supposés se sustenter mutuellement, s’enrichir et se complémentariser. La réalité des faits montre qu’enseignement et recherche évoluent, depuis plusieurs années, en forme de ciseaux, rendant l’écart entre les deux lames de plus en plus ouvert. Ce qui est fort préjudiciable à la cohérence et à la cohésion d’un enseignement universitaire se nourrissant de découvertes et d’avancées épistémologiques.  
La multiplication effrénée de ces revues béatifiées s’inscrit en droite ligne de cette première séparation qui revêt l’allure d’une irrémediable fêlure.
2- La pléthore exponentielle de structures institutionnelles qui se juxtaposent ou se côtoient, sans se fréquenter. Un agrégat d’isolats budgétiphages (centres, laboratoires, unités de recherches, PNR, projets...) où très souvent les programmes, les thématiques, les sujets et les problématiques se chevauchent, se télescopent, se répètent avant de s’évanouir, sans produire la moindre connaissance à laquelle ils sont censés devoir leur existence. 
Des structures de recherche séparées de la moindre volonté de rechercher une amélioration de la connaissance dans le renouvellement du mode d’appréhension du réel. Consacrant ainsi une paresse de l’esprit institutionalisée et généralisée. Comme le sont ces revues dites scientifiques se sustentant copieusement de la pensée balbutiante du tout-venant, en situation d’apprentissage. Un apprentissage lui-même problématique, car battant dramatiquement de l’aile depuis des lustres. Puisque le volet pédagogique est, de notoriété établie, devenu le parent pauvre de l’université depuis des années. Avant d’être piteusement achevé sur l’autel d’un système hybride désigné euphémiquement par les trois lettres LMD.  
3- La séparation de l’univers de la recherche dite scientifique avec l’observance d’un code déontologique minimal. Nonobstant l’existence formelle d’une charte et d’un comité d’éthique. Cette séparation, qui ne relève pas forcément du registre moral, revêt la forme d’un déficit éthique drastique. Ce déficit habitant durablement la plupart des institutions ou structures  dites de recherche, à présent prolongé par la multiplication de ces revues prétendument scientifiques, et dont certaines sont gérées comme des épiceries de quartier, sont sans le moindre impact épistémologique tant sur l’enseignement que sur la recherche. Mais obturent lourdement, en revanche, le processus d’objectivation de la conscience scientifique critique et, par conséquent, la bonification du savoir académique qui se sustente des connaissances éprouvées à l’aune d’une praxis ancrée dans les méandres du réel sociétal. Cette triple séparation, à présent nourrie par une vaste entreprise d’ornementation aux relents âcrement bureaucratiques, constitue une triple infirmité majeure contrariant fortement l’émergence d’une Université algérienne conforme aux exigences universelles. Croyez, Monsieur le Ministre, en l’expression de ma considération.


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