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A la une / Actualité

L’AUTRE Algérie

SI PRÈS DE LA MER, UNE ALGÉRIE NUE

© D. R.

Par : Kamel DAOUD
         ÉCRIVAIN

Ciel brûlant, mer offerte. Elle revient du Nord où une solitude l’a refroidie souvent. C’est là, sur le sable, qu’on le retrouve, l’œil vigilant, torse nu, coupe de cheveux en forme de couteau de boucher, short et voix haute, démarche virile et insolence appuyée. C’est le loueur de sable, d’eau, de mer et de parasol. Le tout à la fois. Arrière-petit-fils du butin, du socialisme aussi, du bien vacant surtout. À chaque saison d’été, on revient, dans les actualités, à ce duel entre le “parasolier” et le régime, un transat sauvage et un nouveau ministre, la loi et la prédation. Négociations, interdictions, bras de fer, transats et gendarmes, ombres et lois de saison. Cela commence en juin. En septembre, on conclut que c’est lui, le “parasolier”, qui a gagné. Encore une fois et depuis des années. En vérité, le parasolier est une jonction de l’intérêt et de la débandade, du pouvoir et des faiblesses du pouvoir. C’est que si près de la mer, tout est flou : le parasolier est un harraga en puissance, un mafieux ancien, un flibustier, un pirate, mais aussi un concurrent du régime, son lointain fils cadet. D’où à la fois la concurrence entre les deux, mais aussi la complicité passive, la compréhension mutuelle. Il y a partage de naissance ou de bénéfices ou des deux. Le parasolier est une sorte d’ancien moudjahid qui n’a pas fait la guerre, de bénéficiaire d’Ansej, mais qui ne demande que du sable, de propriétaire terrien, mais avec de la mer sous le pied. On peut se disputer avec lui et refuser de lui payer le soleil et la plage, mais il fait souvent peur. On le sent fort d’une milice, d’un État dans l’État, de complicités tentaculaires. Sur la plage, on est à demi-nu et lui, il est à demi armé. Le rapport de forces est en défaveur du baigneur et de sa famille. C’est alors qu’on cède : on se sent à la limite entre la loi et la loi de la jungle, alors, on préfère ne rien tenter. On paye ou on revient sur ses pas.
La plage est un territoire étrange : les islamistes s’y battent pour habiller les femmes (et même les hommes). L’État pour y imposer une autorité, le parasolier pour y affirmer un droit féodal. La nudité y est celle de la force. Y plane une atmosphère de menace et d’insolation ; on est trop près du corps et de la fuite du corps. La mer, c’est un peu l’Europe qu’on fantasme. La plage, c’est un peu l’Algérie qu’on subit. Le moyen de quitter le pays en y restant. De voyager sans bouger et surtout de tourner le dos au pays sans le nier. C’est là que la terre et le corps se révèlent dans la fragilité et la violence. Plages sales, accaparées, volées, bétonnées, salies jusqu’à l’outrage, fermées, violées ou voilées. Offertes aux égouts ou aux poubelles ou au plus fort. On peut y aller et fermer les yeux. Ou les ouvrir et en pleurer. La mer n’y est belle que veuve d’hiver. Quand elle est seule sous sa pluie. Quand il faut froid, elle a un museau blanc et regarde le ciel noir. Son côté fauve réapparaît et se résorbe. Comment un harraga l’interprète-t-il dans ses plans de fuite ? Un bête à vaincre d’un seul geste. Comme lorsqu’on égorge un mouton qui sautille. Une dune d’eau. Un mur qui se meut. Étrange inversement des récits de naufrage : les harraga meurent quand il fait trop beau. Contrairement aux anciens marins. Car c’est quand il fait beau qu’on tente le départ et la mort à la fois. La mer est une fille aussi. Une Espagne aquatique. À demi-nue. Aimée, désirée, mais insultée, outragée, violée quand elle est seule, harcelée si elle n’est pas “gardée”. On lui dédie des chansons, mais aussi, on lui reproche le manque de vertu, le vice solaire et la nudité, le bikini et la perte de l’hymen et de la virginité. Cependant, aucune religion n’a jamais pu convertir la mer. Les monothéistes sont piétons. Le ciel n’a jamais pu avoir le pied marin, etc. La mer reste sauvage et unie. Sa force vient d’un seul muscle bleu.
En été, avec le confinement, voir voler un avion fait se lever des têtes. C’est un évènement. Une rareté dans le ciel métallique. Les Algériens affluent vers les bords de la mer quand elle est accessible. Sauf que le pays n’a pas inventé les loisirs comme ailleurs. Les tarifs d’un transat sont ceux d’une croisière. La nudité est pénible, surveillée, chargée du sens d’un attentat contre les socles de la nation et contre les saisons de pluies, les offres sont misérables comme celles de passeurs de frontières. C’est qu’on n’aime pas beaucoup les touristes chez nous. Alors, quand on tente d’en devenir un chez soi, dans son pays, on éprouve de la difficulté, on se met en colère, on éprouve l’étroitesse et l’insulte, on se sent dépouillé ou en passe de l’être. Bronzer n’est pas un exercice de délaissement, mais une baisse de garde. Ici, la plage est un lieu sans murs, sans la tribu qui protège, sans la loi qui sécurise, sans les marqueurs de la généalogie, sans les vêtements qui rassurent. On se sent exposé. Rien ne prépare l’Algérien, dans sa vie nationale, au délassement et au relâchement. Les vacances sont à inventer dans le pays qui aime l’histoire de sa guerre. Le corps, même né longtemps après l’indépendance, garde la rigidité de la peur et de la colère. Quand il va à la plage, il va vers une tranchée ensoleillée. Un balafre possible. Si près de la mer, le pays des laideurs qui blessent et des beautés qui survivent aux massacres.


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