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Conditions de détention des militants et activistes

Témoignages glaçants

© D.R

Surpopulation, matelas au sol, crasse, couffins interdits, visites limitées, les détenus d’opinion et leurs familles décrivent des conditions d’incarcération inhumaines.

Soulagement de courte durée. Libéré le 2 janvier 2020 après deux mois d’incarcération, Mohamed Tadjadit, 26 ans, surnommé “le poète du Hirak”, a été placé à nouveau en détention préventive le 23 août dernier à la prison d’El-Harrach pour des opinions exprimées sur les réseaux sociaux. Une fois de trop pour sa famille, rudement impactée par l’épreuve. À la douleur de la séparation s’est greffée l’angoisse de le savoir emprisonné dans des conditions très austères. Le droit de visite est réduit depuis la crise sanitaire à une séance tous les quinze jours, réservé à seulement deux personnes, et pour une durée qui ne dépasse jamais vingt minutes.

“Nous sommes séparés par une vitre. Difficile de le réconforter dans ces conditions”, confie Yacine, frère de Mohamed Tadjadit. Les couffins sont interdits, mais chaque détenu a le droit de faire ses provisions dans le magasin de la prison dans la limite de 3 000 DA par semaine dépensés de son compte ouvert par l’établissement pénitentiaire auprès du Trésor public. L’argent sert généralement à acheter des produits d’hygiène corporelle ou des denrées alimentaires non périssables. De la purée industrielle mélangée avec du lait en poudre dans un récipient de fortune est une parade efficace à la faim inassouvie par les repas servis par l’établissement pénitentiaire, relatent les prisonniers à leurs proches. “Le menu de la prison se compose souvent de pâtes noyées dans beaucoup d’eau.

Les détenus n’ont pas droit non plus aux fruits de saison. Quand on leur sert la loubia, c’est un festin. 3 000 DA par semaine ne suffisent pas à couvrir tous leurs besoins, surtout s’ils sont fumeurs”, témoigne Yacine Tadjadit, qui soutient que son frère est doublement pénalisé parce que “privé depuis plusieurs semaines de son droit de recevoir les mandats envoyés par sa famille. Ma mère s’inquiète beaucoup pour lui”. Cette dépense, minime pour certains, peut causer un déséquilibre financier à d’autres familles aux revenus plus modestes. Surtout si à cela viennent s’ajouter les frais conséquents d’un avocat, de déplacement ou d’absence au travail.

Les visiteurs arrivent, en effet, fréquemment en avance pour ne pas rater l’horaire du parloir. Il faut ainsi prévoir une journée entière pour pallier les impondérables de circulation et les démarches administratives. Avant une condamnation définitive, les détenus ne sont pas soumis aussi au port de la tenue carcérale. Ils portent leurs propres vêtements fournis par la famille. Depuis la pandémie de Covid-19, ils n’ont droit qu’à un quota limité tous les deux mois. “Une fois, on nous a même demandé de couper une serviette payée à 1 500 DA en deux. Mon frère se plaint en outre de la surcharge des cellules. Ils sont soixante dans une salle qui ne peut contenir que 25 personnes au maximum.”

Le poète qui a connu l’échec scolaire, le chômage et la harga est entré en grève de la faim le 27 décembre dernier pour protester contre la prolongation de quatre mois supplémentaires de son mandat de dépôt sans que les procédures avancent. “Il vit son incarcération comme une grande injustice”, lâche dans un soupir son frère. Yasser Kadiri, 26 ans, étudiant en biochimie mastère 1, n’aime pas trop évoquer ses conditions d’incarcération pour ne pas alarmer davantage sa mère. “Notre mère essaye d’accepter cette détention injuste. Yasser n’est pas un politique. C’est un rappeur, un artiste qui participait chaque année aux festivités de Racont’Arts dans la wilaya de Tizi Ouzou. Il aspirait seulement au changement”, raconte sa sœur Nour El-Houda. Elle ajoute : “Yasser est patient et sage.

On ne peut pas savoir ce qu’il endure vraiment. Il nous dit seulement qu’il n’arrive pas à dormir à cause de la lumière allumée constamment. À midi, on leur sert généralement des légumes secs, c’est mangeable, mais le soir, les pâtes ne passent pas. Alors, avec l’argent qu’on lui transfère, il achète de la purée en poudre, du fromage ou de la tomate pour faire de la salade.” Durant sa première détention qui a duré du 5 mai au 5 août 2020 à la prison de Timimoun, Yasser Kadiri a eu droit à une visite tous les quinze jours et à deux appels téléphoniques. Moins de vingt jours après son élargissement, son implication dans le Hirak lui a coûté un retour en prison. “Au début, ils étaient 200 à manifester le vendredi, puis après le scrutin présidentiel de décembre 2019, certains ont estimé que maintenant qu’on a un chef d’État, ils devaient se retirer. Il en restait seulement moins de 15 à maintenir le cap, et certains vendredis, ils se retrouvaient à trois”, affirme Nour El-Houda. 

Des conditions de détention dégradantes
Sa deuxième affaire est dans la phase de l’instruction. Yasser est assisté par un avocat bénévole résidant à Adrar qui défend également une dizaine de hirakistes poursuivis par la justice dans la région. La famille déplore le fait de n’avoir pas pu lui faire parvenir assez de vêtements de rechange à cause des restrictions liées à la prévention contre la Covid-19. “Depuis le mois d’août, il n’a reçu qu’un survêtement chaud. Il n’a pas droit non plus au couffin, ce qui chagrine particulièrement notre mère.”

Les conditions dégradantes de détention sont également dénoncées par Abdelkrim Zeghilèche, directeur de la Radio-Sarbacane, élargi le 23 décembre dernier, après six mois passés à la prison de Constantine. “De l’extérieur, on a du mal à imaginer la vie carcérale. J’étais dans la salle 6B qui disposait d’une cinquantaine de lits superposés pour 107 prisonniers dont la majorité avait en guise de couchage que des couvertures. Une fois que le gardien ferme la porte, vous devez vous débrouiller seul. Mais il y avait un code entre les détenus qui faisait qu’on cédait les lits aux personnes les plus âgées”, soutient-il.

Ce qui l’a le plus choqué durant son séjour en prison, ce sont les toilettes turques devant lesquelles se dressaient un simple mur de moins d’un mètre. “Du genre quand vous passez aux toilettes, vous avez 107 détenus qui vous font face”, s’indigne Abdelkrim Zeghilèche. Ce manque d’intimité aggravé par la surpopulation carcérale a eu des répercussions sur le fonctionnement de son organisme. “Je me suis retenu les cinq premiers jours, puis je me suis arrangé pour ne pas manger. Du coup, le jour où j’ai entendu un responsable prétendre à la télévision que les conditions de détention sont bonnes, j’ai eu envie d’arracher l’écran.” Le militant décrit une cellule de 30 mètres sur 6 ou on gèle en l’hiver et on étouffe en été.

Manque d’intimité et surpopulation carcérale
Cette surcharge ne permet pas l’accès hebdomadaire au magasin de l’établissement pénitentiaire approvisionné en limonades, dattes, sucre, fromages, gâteaux secs, dentifrice, shampoings, timbres, enveloppes, cigarettes et chique. “Grâce à l’aide d’un gardien, je m’y rendais deux à trois fois par mois avant que le stock de provisions ne s’épuise.” Malgré de multiples convocations devant le juge, le militant politique ne s’attendait pas à se retrouver en prison.

“Ma famille s’est peu à peu habituée aux policiers qui pointaient à chaque fois devant la porte de notre domicile. Moi-même, j’étais convaincu que, comme chaque fois que j’étais placé sous mandat de dépôt, ça allait finir par une amende. Mais quand la sentence de la condamnation est tombée, on a pris conscience de la gravité de la situation et de ce qui m’attendait.” Il poursuit son récit sans aucune interruption, comme s’il voulait exorciser son traumatisme. Pour des raisons sanitaires, la prison de Constantine ne fournissait pas non plus les journaux aux prisonniers. “Nous étions complètement coupés de l’extérieur. Aucun moyen de s’informer. On ne disposait que de la télévision interne de la prison qui diffusait des films turcs et égyptiens et, parfois, des matchs de football.

Et là, c’était un silence de cathédrale dans la cellule. Je pouvais lire tranquillement. Sinon, les prisonniers de droit commun parlent beaucoup politique, mais la politique de trottoir. Genre on ne connaît pas le père de Bouteflika et ça glorifie beaucoup Boumediene et Gaïd Salah. C’est ancré dans les mentalités de cette catégorie.” Zakaria Boussaha, jeune militant de la commune de Sidi Amar à Annaba, qui a purgé sa peine de 8 mois de prison, le 14 décembre dernier, apporte, de son côté, un témoignage édifiant sur le traitement dont il a été victime à l’établissement pénitentiaire d’Allalick.

“J’ai rejoint la prison le 14 avril à 16h30, et immédiatement après, j’ai été mis en isolement préventif pendant 15 jours. Il n’y avait même pas un minimum de conditions de vie. J’ai été transféré dans l’aile des définitivement condamnés pour des affaires de terrorisme et de drogue. Suite à quoi, j’ai entamé une grève de la faim de 11 jours en guise de protestation contre les charges retenues contre moi et les conditions de détention.

À la fin de ma grève, on m’a mis cette fois-ci avec deux détenus condamnés pour des actes terroristes. C’était le début des violences verbales et physiques de la part des gardiens et d’autres choses dont je ne veux pas parler par peur de représailles”, confie l’ex-détenu qui poursuit : “Ensuite, on m’a changé à quatre reprises de cellule. Les repas étaient infects.

On était entre 50 et 60 dans une salle qui ne pouvait contenir pas plus de 44 personnes. Je me suis plaint à l’administration et mes avocats ont protesté contre mes conditions d’incarcération à plusieurs reprises. En vain.” En liberté depuis quelques jours, Zakaria Boussaha n’a pas été épargné pour autant par les convocations de la police. Il en a reçu déjà deux, entre le 23 et le 27 du mois en cours. 

 

Par : Nissa H.


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