L’Actualité Saïd Djabelkhir, chercheur en religion

“Tout se joue à l’école, il faut un changement radical”

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Nissa HAMMADI Publié 11 Février 2021 à 01:08

© Louiza Ammi/Liberté
© Louiza Ammi/Liberté

En choisissant  la  voie  de  la  raison  dans  son  approche critique de la pensée islamique dominante, Saïd Djabelkhir savait qu’il évoluait sur un terrain miné. Sa persévérance a fait réagir les tenants d’un dogmatisme sclérosé.  Faute  d’argument  à  lui  opposer,  ces  derniers  préfèrent  la judiciarisation d’une question qui relève du débat d’idées.

Liberté :  Cela  vous  a-t-il  étonné  que  le   débat  académique  soit convoqué à la barre ?
Saïd Djabelkhir :  Effectivement,  je  suis surpris de  faire  l’objet  d’une  telle procédure parce que les juges ne sont pas compétents en matière de religion. Par exemple en Égypte, quand il s’agit de ce genre d’affaires, les magistrats demandent  toujours  des  rapports  détaillés  sous  forme  d’éclairage  de l’institution d’El-Azhar.  Le  juge  n’est  pas  formé  dans  le domaine religieux.

Je  m’attendais,  bien  entendu,  à   ce  que  je  sois  convoqué  par  le  juge d’instruction pour m’entendre sur le contenu de la plainte qui a été déposée contre moi, il y a de cela plus d’une année, mais je n’ai jamais été auditionné. Et c’est ce qui m’a un peu étonné, surtout lorsque j’ai appris par les réseaux sociaux que la plainte avait été acceptée et que  ma  comparution  devant le tribunal était programmée pour le 25 de ce mois.

À la suite d’une réunion avec mes avocats, hier, qui ont consulté mon dossier judiciaire, j’ai appris  que  le  juge  d’instruction  m’a  convoqué  quatre  fois  à travers le tribunal de Boufarik et une fois par télégramme. 

Mais je n’ai  rien  reçu.  Mon  affaire, enregistrée  sous le numéro 483/21, fait suite à  une  plainte  déposée  près  le  juge  d’instruction du tribunal de Sidi M’hamed avec constitution de la partie civile au nom de Bouyadjra Aberrezak, représenté par ses avocats Mes Hanana El-Hachemi, Hariti Mohamed, Rahal Akid, Aïssaoui Bilal, Laâlali Slimane et Djouani Nouredine.

Je suis accusé d’atteinte à  la  religion et  au prophète selon l’article 144 bis 2 du code pénal, et ce, sur la base de quatre de mes publications sur Facebook. Seulement, le PV d’instruction est négatif, car aucune de ces publications n’a été trouvée sur mon compte Facebook.

Le  discours  religieux  radical  bénéficie-t-il  encore  d’une  importante audience en Algérie ?
Hélas oui, et ce, pour plusieurs raisons. Il y a  d’abord  l’influence de l’école et des programmes scolaires, et là, nous avons besoin d’un changement radical, car notre école est encore loin d’être une école républicaine  au  vrai  sens du terme. En effet, depuis l’indépendance, nous n’avons  pas  encore tranché la question de savoir si l’école doit former des citoyens ou des croyants.

Vous avez aussi l’influence des médias dont certains deviennent de moins en moins  professionnels  et  versent  dans  le  sensationnel, l’émotionnel  et  le religieux. La plupart des médias vendent  le  religieux  comme  un  produit de consommation et non comme une matière sur laquelle on doit réfléchir pour se forger une opinion libre. Il y a aussi l’influence  des  réseaux  sociaux et du discours  religieux  officiel  qui  demeurent  très  loin  des  besoins  et  des questionnements de l’homme moderne, ici et maintenant.  

Comment contrer le courant radical et l'inquisition ?
Pour contrer ces idées, la base de départ se trouve à l’école, et c’est là qu’il faudrait opérer un changement radical. Tout se joue à l’école, car c’est l’école qui forme le citoyen sur les valeurs républicaines, celles du respect des droits de l’Homme, du respect des libertés individuelles, de l’altérité, celles du respect de la différence et du droit à la différence, de la diversité et du vivre ensemble en paix.

Il y a aussi le travail remarquable d’éclairage, de tanwir, d’explication et de pédagogie que font les jeunes et certains intellectuels sur les réseaux sociaux et même sur le terrain à travers les différentes structures de la société civile, associations, collectifs, groupes de dialogue et de débat et autres. Il faut dire qu’avec des moyens rudimentaires, le travail de ces jeunes commence à porter ses fruits.

En outre, il y a un très grand travail d’ijtihad, c’est-à-dire un effort de réflexion nouvelle sur les textes fondateurs de l’islam qui doit être fait, car les lectures traditionnelles ne répondent plus aux attentes, aux besoins et aux questionnements de l’homme moderne. Cet effort de réflexion est avant tout un devoir religieux et il doit être opéré sur la base des nouvelles disciplines scientifiques et surtout les sciences humaines : histoire, sociologie, psychologie, linguistique, anthropologie, philologie, codicologie, étude critique et historique des textes, etc.

Et c’est à partir de là qu’on pourra construire une nouvelle lecture des textes religieux qui concrétisera un islam des lumières, c'est-à-dire un islam qui ne sera pas en contradiction avec les valeurs de la modernité que je viens de citer précédemment.  
 
Quels sont les obstacles  récurrents  que  vous  rencontrez dans votre quête d’un renouveau de la pensée islamique ?
Le plus grand obstacle que je rencontre personnellement est la réaction de l’orthodoxie, c'est-à-dire les tenants de la lecture traditionaliste qui prétend détenir la vérité absolue dans la lecture et l’interprétation des textes religieux, alors que nous savons tous qu’il n’existe pas de vérités absolues dans le domaine de la recherche. En effet, quand on est chercheur, on doit toujours nuancer et relativiser les idées qu’on propose.

La notion de “alim” ou “savant” en islam nous donne l’impression d’être devant une personne qui ne dit que des vérités absolues et qui ne se trompe jamais, alors qu’en réalité, il n’en est rien. Les compagnons du prophète, eux-mêmes, se trompaient parfois et leurs avis religieux divergeaient, c’est bien la preuve que leurs avis n’étaient pas absolus, et d’ailleurs, jamais un compagnon n’a prétendu détenir à lui seul la vérité absolue.

Quelles seraient  les  conditions  d'un  islam  compatible  avec  la modernité ?
Pour que l’islam soit compatible avec la modernité, il faudrait que la lecture et l’interprétation de ses textes fondateurs ne soient pas en contradiction avec les valeurs essentielles de la modernité, c'est-à-dire la citoyenneté, les droits de l’Homme, l’État de droit, les libertés individuelles, l’égalité devant la loi, le droit à la différence et le respect de la différence, et enfin, le vivre ensemble en paix. Et pour réaliser cela, il faudrait impérativement relire et réinterpréter les textes religieux qui sont en contradiction avec ces valeurs.

Les  pays  musulmans  pourront-ils  un  jour  séparer  la  religion  de  la politique ?
La question à mon avis n’est pas “est-ce qu’ils le pourront ou pas”, la question pour moi est : est-ce qu’ils ont le choix de le faire ou de ne pas le faire ? Je pense que les musulmans ne pourront jamais vivre en paix s’ils ne font pas la séparation claire et nette entre la religion et la politique.

À  mon  avis, il  y  va  de  la  survie  des  sociétés  musulmanes, car si elles ne procèdent pas à cette séparation, elles ne sortiront jamais du cercle vicieux et elles  continueront  à  vivre  les  conflits  interreligieux  et  les  bains  de  sang qu’elles ont déjà vécus à cause de l’instrumentalisation politique de la religion, que ce soit par les systèmes politiques ou par les islamistes.
 

Entretien réalisé par : NISSA HAMMADI

 

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