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UN MOIS APRÈS LA REPRISE DE L’ACTIVITÉ À LA GARE ROUTIÈRE DU CAROUBIER

UN BILAN EN DEMI-TEINTE DES TRANSPORTEURS

© Billel Zehani/Liberté

Un mois après la levée du gel sur l’activité de transport de voyageurs inter-wilayas, la reprise reste difficile. À la gare routière du Caroubier, les commerces (restaurants, cafés, kiosques à journaux et épiceries) se montrent plus ou moins satisfaits, même si la machine n’est toujours pas bien huilée.

Assis à l’arrière d’un bus, bavardant avec ses collègues, Moncef garde un œil sur son autocar stationné sur le quai réservé à la liaison Alger-Blida, au milieu d’un va-et-vient incessant d’autres bus assurant la desserte entre la capitale et les autres régions du pays, en dépit du peu de voyageurs présents sur place. “Je démarre dans cinq minutes, mais je n’ai que trois voyageurs pour le moment”, dit-il l’air las d’exercer un métier “livré à l’anarchie” et mis à genoux par la pandémie de Covid-19.

“Heureusement que j’ai un métier manuel qui m’a permis de tenir le coup durant la période de confinement”, ajoute-t-il, regrettant que la majorité de ses collègues aient perdu leur emploi. Moncef est mécanicien, un métier qu’il exerce occasionnellement, mais cela fait deux décennies qu’il est chauffeur. Fort d’une expérience de 40 ans, dit-il fièrement, son ami Malek attend une meilleure reprise de l’activité pour reprendre la liaison Alger-Tamanrasset. 

“Pour le moment, tout est à l’arrêt. Les gens n’ont pas de quoi payer leur billet et beaucoup d’entreprises n’ont pas repris le travail”, explique-t-il dépité. Pour subvenir aux besoins de sa famille, Malek dit avoir bataillé pour se faire une place parmi des dizaines de chauffeurs assurant la desserte Alger-Blida. “J’ai de la chance de bricoler, en attendant de reprendre mon poste.

J’ai des collègues qui n’ont pas de quoi s’offrir un sachet de lait pour leurs enfants”, dit-il en montrant la photo d’un de ses collègues qui s’est donné la mort, après avoir perdu son emploi durant la période du confinement total à Blida, laissant derrière lui une femme éplorée et deux enfants en bas âge. 

“Il n’a pas résisté à la pression”, explique Malek, en appelant Khaled, un autre chauffeur de bus. La trentaine passée, issu d’une famille nombreuse, Khaled est toujours célibataire. “J’ai déjà une famille à charge. Pourquoi me marier ? Je dois aider mon père”, explique-t-il. “J’ai été obligé de vendre des poussins devant chez moi pour avoir de quoi vivre”, ajoute  Khaled, montrant  des bus qui quittent les quais de la gare presque vides. 

Des images observées au quotidien. Pendant ce temps, Moncef quitte la gare, faisant signe que son bus part avec seulement le même nombre de voyageurs à bord, un quart d’heure auparavant, pressé par un des agents de la gare qui veillent au respect des horaires d’arrivée et de départ de chaque bus. Avant de partir, Hocine vide son cœur : “Comment voulez-vous travailler dans cette anarchie.

Tous les soirs, je dois passer à la pompe pour dépenser pas moins de 2 800 DA en carburant. Mon patron n’est pas content de la recette et je pense tous les jours à garer son bus. Je dois faire quelques arrêts supplémentaires sur le chemin pour rattraper le déficit.” Son ami Khaled ne fera pas mieux, un quart d’heure plus tard. Et il ne sait pas comment son patron payera les salaires des chauffeurs et les autres charges.

Pour chaque  bus, l’entreprise  débourse  entre 9 000 et 12 000 DA  par mois pour le droit d’accès au quai, pour avoir droit respectivement à trois et quatre départs par jour de la gare routière, explique, en effet, Khaled. Sans l’entraide entre chauffeurs, la situation aurait été pire, selon les témoignages de ces professionnels du transport, dont beaucoup ne sont pourtant pas déclarés à la Sécurité sociale, pour compenser leurs maigres salaires et faire face à la cherté de la vie.

“Nous n’avons rien vu des 30 000 DA promis par le gouvernement. L’argent est allé dans les poches des patrons !”, dénonce encore Malek. “Un chauffeur préfère sacrifier son assurance pour un salaire plus important. Chacun a des conditions de vie qui ne lui laissent pas d’autre choix”, insiste-t-il.

Le situation n’est  pas réjouissante pour les sociétés de transport. La reprise de l’activité demeure mitigée pour eux aussi, faute de voyageurs. Le protocole sanitaire imposé à ces entreprises assurant les longs trajets n’ont fait que les décourager davantage.

“Nous avons une cinquantaine de bus, mais une trentaine sont complètement à l’arrêt. Nous assurons le service avec une quinzaine de bus qui travaillent à 50% de leurs capacités, à cause des mesures sanitaires”, affirme le gérant d’une société de transport desservant les wilayas de l’est du pays, qui a requis l’anonymat. Combinés à une timide mobilité des gens, les transporteurs peinent à couvrir leurs frais (salaires, gasoil, charges sociales et fiscales). 

“Nous avons  une  charge  salariale  nette  qui  avoisine  les  400  millions de centimes. Avec le nombre réduit des voyageurs, nous avons  été  obligés de parquer plus de la moitié de nos bus, parce que nous n’avions pas de quoi payer les salaires et les autres charges. Nous essayons de tenir le coup, en attendant le déconfinement total, mais c’est difficile”, affirme Smaïl, propriétaire d’une société moyenne de transport entre Alger et quelques villes du sud du pays.

Les   mesures  de  confinement,  qui  ont   chamboulé  les  habitudes   des voyageurs, constituent toujours un frein pour une réelle reprise de l’activité, même si les autorités les ont totalement levées dans certaines wilayas et allégées dans d’autres, comme la capitale où le couvre-feu a été repoussé la semaine dernière jusqu’à 22h. 

“La majorité des gens aime voyager la nuit, mais  le dernier bus quitte le quai avant 22h. Le problème se pose surtout pour  les  voyageurs  qui  arrivent au milieu de la nuit à la gare routière  de  Kharrouba et  qui  doivent  attendre  la levée du jour dehors”, regrette Rabah, receveur et chauffeur occasionnel entre Alger et Ouargla. Si les autorités ont décidé de laisser entrer les voyageurs dans la partie couverte de la gare routière, les commerces, eux, n’ont toujours pas reçu l’autorisation de rouvrir la nuit, selon lui.

“Pour le moment, nous ouvrons à partir de 5h ou 6h et nous fermons à 21h”, déclare Djamel, propriétaire d’un magasin de restauration rapide. 

À l’intérieur de la gare  routière, nous  sommes  loin  de  l’effervescence des grands jours d’il y a dix mois. Peu de familles et beaucoup de  jeunes  sont assis sur les escaliers menant au premier étage où se trouvent les sièges de quelques sociétés de transport, fermés dans leur quasi-totalité, et quelques commerces, dont un vaste salon de thé tristement vide.

En bas, sur les quais, l’ennui de l’attente semble s’être emparé des receveurs et des chauffeurs qui guettent le moindre voyageur muni d’un ticket, l’accostant parfois devant les guichets où il n’y a pas la bousculade habituelle des temps d’avant pour réserver une place. 

Plus d’optimisme chez les commerçants
Renouant lentement avec la clientèle, les commerçants installés à l’intérieur de la gare routière sont plutôt satisfaits, même si certains d’entre eux sont loin de voir le bout du tunnel. La reprise de l’activité est difficile. Les clients ne se bousculent pas devant les magasins, comme il y a un an.

Les cafés, autrefois pleins, sont déserts, les cafetiers sont contraints de faire dans la vente à emporter. Certes, les mesures sanitaires interdisent de s’attabler, mais peu de clients ont ce vieux réflexe de siroter un café ou un thé avant d’embarquer dans un bus pour un long trajet.

L’augmentation des prix des produits n’encourage pas non plus les clients, qui rebroussent chemin. Une bouteille d’eau pour 60 DA ou un paquet de biscuits à 100 DA pour tous les voyageurs, dont beaucoup sont des étudiants, des jeunes à la recherche d’un emploi ou des familles nombreuses qui doivent gérer leur budget de voyage au centime près.

Nabil, la trentaine, est salarié dans une boutique de confiserie et biscuiterie. Malgré dix mois de chômage forcé et une activité qui tourne au ralenti, il dit être content de pouvoir reprendre du service. “On aimerait bien prolonger les horaires de départ des bus, au moins jusqu’à minuit”, dit Nabil en servant les rares clients qui viennent s’acheter une bouteille d’eau, des limonades ou des biscuits.

“Pendant le confinement, nous avons perdu tous les produits périssables, à cause de la fermeture de la gare”, explique encore Nabil. “Je suis resté dix mois au chômage. J’ai cherché du travail dans les chantiers dans ma région, à Béjaïa, en vain”, explique-t-il. “Pourtant, chez nous, ce ne sont pas ceux qui construisent des maisons qui manquent”, ironise-t-il.

Si certains commerçants sont propriétaires de leurs locaux, d’autres sont des locataires qui déboursent entre 20 et 25 millions de centimes par mois. Durant les dix mois de fermeture, ils continuaient de payer le bail, en plus des factures d’eau et d’électricité.

Quittant l’arrière-boutique pour quelques instants, le propriétaire d’un salon de thé se dit lui aussi content de revenir travailler, malgré une situation financière difficile. “C’est mieux que de ne rien faire”, dit-il. “Vu les conditions sanitaires, les clients prennent leur café et s’en vont”, explique-t-il encore, montrant les tables entassées dans un coin d’une salle vide. 

En invitant les passants à acheter ses sandwichs, un restaurateur dit aussi se sentir mieux depuis la réouverture de la gare routière début janvier. Malgré un bilan d’activité mitigé, la satisfaction se lit sur son visage.

“Nous avons bien travaillé durant la semaine des vacances scolaires (du 28 janvier au 6 février) grâce aux familles et aux étudiants qui ont transité par ici. Mais depuis dimanche (7 février), nous sommes quasiment revenus à la situation d’il y a un mois”, explique Hafid. Les horaires d’ouverture et de fermeture de la gare routière sont pour beaucoup dans le redémarrage de l’activité commerciale sur place, insiste ce restaurateur.
 

Reportage réalisé par : LYÈS MENACER

 


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