L’Actualité Dr Mahmoud BoudarÈne, psychiatre

“Une société sans empathie sécrète la violence”

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Mohamed MOULOUDJ Publié 25 Mai 2021 à 09:46

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L’émancipation de la femme peutcontribuer à l’apaisement de la société et à l’atténuation de la violence sociale”, soutient le psychiatre Mahmoud Boudarène.

Liberté : Des enseignantes ont été brutalisées dont certaines violées, récemment à Bordj Badji-Mokhtar et d'autres agressées à Biskra. Cette violence s'ajoute à celle quotidienne que subissent les femmes dans la rue, au travail, dans leurs foyers... Que renferme cette violence ?

Dr Mahmoud Boudarène : Il faut souligner que ces femmes ont été agressées parce que ce sont des femmes, ici des femmes qui, de surcroît, vivent seules, sans la présence de l’homme. Cela fait d’elles des personnes vulnérables, sans protection, des proies potentielles, mais sans doute aussi — je pense que c’est une arrière-pensée qu’il faut évoquer — des femmes aux mœurs légères. Il s’agit d’un préjugé, un cliché communément répandu et qui prévaut dès lors qu’une femme travaille et évolue seule et librement dans la cité, sans la présence de l’homme, son tuteur et son protecteur. Chacun sait que dans notre société, la présence de la femme dans l’espace social, dans la rue, au travail, à l’université…, est vécue comme une espèce d’intrusion et une agression d’autant plus intolérable que celle-ci (la femme) manifeste une certaine indépendance d’esprit et revendique plus d’autonomie et de liberté. Par ailleurs, je constate que l’agression de ces enseignantes n’a pas soulevé l’émoi que nous avions observé, il y a quelques années, quand les deux enfants de Constantine avaient été tués. On s’en souvient, la population avait été gagnée par l’effroi et les pouvoirs publics s’en étaient indignés (?). La peine de mort avait été demandée pour punir les coupables, la lapidation et/ou la pendaison sur la place publique avaient été exigées par une population “chauffée à blanc”. Le code pénal avait été amendé et l’article 293 bis ajouté au code pénal pour y inclure la peine de mort à l’encontre des assassins d’enfants. Sans doute, il faut punir les agresseurs d’enfants mais j’aurais voulu que la même émotion gagne la société et qu’une réaction plus déterminée des pouvoirs publics se manifeste à la suite de l’agression des neuf enseignantes. Cela n’a pas été le cas, je le déplore. Je crois que c’est dans ce silence de la société et la formelle réaction de l’État qu’il faut tenter de décoder les motivations qui ont amené à cette agression et le sens à conférer à cette violence à l’endroit de ces enseignantes. Force est de croire que ce silence vaut banalisation de cet événement. 

Dans quel état psychologique se retrouve la victime qui souffre en silence ?

Je crois que la pire des choses est de laisser la victime souffrir toute seule en lui imposant le silence ou en ignorant son malheur. C’est l’enfermer dans son traumatisme et la déposséder de sa souffrance, et c’est valider l’agression dont elle a été victime. Dans le cas de toutes les violences faites aux femmes, le pire est de leur jeter à la figure une présumée responsabilité dans ce qui leur est arrivé. Le traumatisme psychique est plus intense et son impact sur l’avenir psychologique plus important. Une agression reste dans l’absolu une violence. Elle a sans doute son impact, toutefois, celle-ci peut être digérée parce qu’elle n’inscrit pas la victime dans la faute (commise). Cette agression “supplémentaire” — le déni de la souffrance de la victime — prend une allure dramatique, en particulier quand elle est justifiée et qu’elle projette la personne agressée dans une présumée culpabilité. Justifier une agression perpétrée sur une femme parce qu’elle travaille ou parce qu’elle est dans le désir d’investir l’espace social est incompréhensible aux yeux de celle-ci et cela est d’autant plus traumatisant. Cette attitude culpabilisante de la communauté crée le chaos dans la vie psychique de la victime et compromet, quelquefois de façon définitive, son avenir psychologique. Il est arrivé à des femmes, selon leurs témoignages, d’être l’objet de réprobation, voire de condamnation quand elles sont allées déposer des plaintes pour avoir été victimes d’agression. Si tu n’avais pas été dehors, tu ne te serais pas fait agresser ou encore si ton mari ne t’avait pas laissée travailler, tu n’aurais pas été objet de harcèlement sexuel. Nous avons entendu dire que ce qui était arrivé à Chaïma, cette jeune fille qui avait été brûlée, était la faute de ses parents qui l’avaient mal élevée. Ce genre de propos, quand ils sont tenus par ceux qui doivent faire preuve d’empathie ou assurer la protection des personnes, sont dévastateurs. Ils constituent l’autre violence, beaucoup plus grave que celle infligée par l’agression première. Des propos qui invitent celle-ci à subir et à se taire, le prix à payer pour prétendre accéder à l’espace social et vivre dans la dignité. Un prix trop cher payé.

Au-delà de celle qui cible la femme, la violence s'exprime de diverses manières dans la société. Quelles en sont les causes et comment y remédier ?

Si les femmes sont victimes de violence, c’est parce que la violence est aussi dans la cité. Elle en est le bouc émissaire et la victime. Des femmes avaient été agressées, il y a plusieurs années, à Hassi Messaoud ; il n’y a pas si longtemps, à l’est du pays, une femme avait été immolée par un individu ; je viens d’évoquer la jeune Chaïma ; aujourd’hui il s’agit des enseignantes de Bordj Badji-Mokhtar et de Biskra. Des agressions perpétrées à l’endroit des femmes par des individus qui ont franchi les interdits sociaux et violé les interdits institutionnels, pour des raisons qui ont sans doute un lien avec la personnalité propre à chacun des individus, mais qui ont également un lien avec le climat de violence qui a pris possession de la société. L’occasion fait le larron. Les passages à l’acte de ce genre se multiplient, comme si leurs auteurs s'autorisaient à disposer de leurs victimes et de la vie de celles-ci. L’agresseur s’attribue ce droit, divin ou coutumier, tutoriel — que sais-je encore ? Une violence insidieuse, “spécifique”, (re) prend possession de la société. Pour (ré)infiltrer aisément le corpus social, elle se drape des oripeaux de la tradition ou de la religion, une légitimation morale qui autorise toutes les dérives. Une logique à laquelle il faut mettre fin en réduisant, faute de pouvoir l’arrêter, la violence sociale qui s’est emparée de notre communauté. L’État doit faire en sorte que les ingrédients, le terreau — qui font le lit de cette violence sociale —, disparaissent. Les Algériens ne sont pas heureux parce que leur destin leur échappe. Ils ont un sentiment d’indignité parce qu’ils n’ont pas accès à la décision (politique) concernant leur avenir et celui de la communauté. Une situation qui les dépouille de leur humanité et leur fait perdre l’élémentaire sentiment d’empathie. Une société sans empathie sécrète la violence.

Quel rôle peut jouer l’école dans la sensibilisation contre les violences faites aux femmes ?

L’école a un rôle important à jouer, à condition de la libérer de la matrice idéologique qui s’en est emparée. C’est à cette institution de la République que revient la mission d’insuffler à l’élève, citoyen de demain, les valeurs d’égalité entre les deux sexes ; et c’est sur les bancs de l’école que le garçon doit apprendre à respecter la fille qui est à ses côtés quotidiennement. L’école doit cesser de distiller le venin de l’intolérance vis-à-vis de la femme en faisant d’elle un être pervers et un diable qu’il faut combattre en permanence. Cet acte pédagogique doit être répercuté et amplifié par les organisations de la société civile qui activent sur ce terrain ; les pouvoirs publics doivent assumer cette démarche et mettre à la disposition de ces actions les moyens de communication de l’État, en particulier les médias lourds parce que ceux-ci entrent dans les foyers. Enfin, il faut réprimer durement tous les actes de violence commis à l’encontre des femmes. De ce point de vue, l’introduction dans le code pénal de la notion de violences faites aux femmes, dans ses chapitres consacrés aux crimes et délits contre les particuliers, constitue une avancée considérable, quand bien même existeraient encore des entraves à son application sur le terrain. La société algérienne ne trouvera pas son épanouissement et ne s’apaisera pas tant qu’elle continuera à humilier les femmes en les forçant à se soumettre à leurs homologues masculins.

L'émancipation de la femme peut-elle conduire à l'atténuation de la violence ?

L’émancipation de la femme peut contribuer à l’apaisement de la société et à l’atténuation de la violence sociale. Encore faut-il comprendre le sens à donner à cette émancipation. Ce qui est sûr, c’est que cette émancipation doit concerner simultanément toute la société. Le désir d’émancipation de la femme ne suffit pas à lui seul pour faire avancer toute la communauté. Son homologue masculin doit être dans cet état d’esprit. Il doit accompagner la femme dans son désir d’être son égale. Ce mouvement d’évolution doit naturellement traverser toute la société, faute de quoi le désir d’émancipation de la femme sera au mieux une chimère, au pire une caricature qui va l’emprisonner dans les clichés que j’ai évoqués au début de cet entretien. Toutes les sociétés évoluent ; elles le font à leur rythme, selon l’audace dont font preuve les gouvernants. La décision politique est indispensable pour faire avancer les choses et la place de la femme dans la société dépend de la volonté des pouvoirs publics à la promouvoir et à la protéger. En Algérie, nous sommes dans la contradiction permanente. La Constitution fait de la femme l’égale de l’homme, elle lui donne l'accès au travail, au même titre que l’homme et lui réserve la possibilité de s’investir dans l’action politique ; le code de la famille en fait une mineure qui dépend d’un tuteur. Ces contradictions constituent un frein pour son émancipation, lequel frein ne peut être desserré par la femme seule, quand bien même elle serait dans ce désir. 

 

 

Entretien réalisé par : Mohamed Mouloudj

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