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L’éCOLE

ALERTE AU VIRUS “MADE IN ALGERIA”

© D. R.

Par : AHMED TESSA
        PÉDAGOGUE, AUTEUR

“Il ne sert à rien de retaper/restaurer une maison dont les fondations sont vermoulues. Elle finira de tomber en ruine, un jour ou l’autre. L’architecte nous conseille de construire une nouvelle maison avec des fondations solides. C’est exactement la situation que vit l’école algérienne. Sa refondation — et non sa réforme, dépassée — doit être une priorité. Cela passe par l’application des normes universelles qui conditionnent la bonne santé d’un système scolaire.”

Si le Covid-19 touche essentiellement les adultes, il y a un autre virus bien pire et dont les  victimes sont les enfants scolarisés. La souche de ce virus “made in Algeria” a pris naissance chez nous, les adultes. Notamment dans le laboratoire du ministère de l’Éducation nationale, il y a de cela quelques décennies. Sournois au début, ce virus a pris de la vigueur au fil des années pour envahir toute la population scolaire (cadres, enseignants, élèves et parents) — en somme, toute la société. Inédite dans les annales de la pédagogie universelle, cette épidémie a atteint son pic au cours de cette année scolaire 2020-2021. L’observateur avisé en connaît ses séquelles : à court terme, elles pénalisent l’enfant contaminé en étouffant ses capacités intellectuelles créatrices. Et à long terme, ce virus dévitalise la société dans son ensemble et “médiocrise” les institutions de l’État. Pour plus de clarté, nous allons tenter d’opérer une analyse de ce virus comme le font les virologues et autres spécialistes pour lutter contre la Covid-19. D’abord, la dénomination : il s’agit du virus de l’ignorance sacrée, labellisé “virus algerianus”.
Ce virus s’affiche dans un pays (et un secteur) où règne, en maîtresse des lieux,  l’ignorance/méconnaissance des normes élémentaires de la psychologie de l’enfant et du b. a.-ba de la pédagogie scolaire — celle du cycle primaire notamment. Depuis le lancement de la Réforme en 2003, nous assistons, médusés, à l’élaboration de programmes d’enseignement obèses, gonflés à outrance, pour remplir le cerveau/entonnoir de nos enfants. À la clé, une prolifération de matières/disciplines, de livres et de cahiers qui “scoliosent” nos enfants. La Réforme de l’École (2003) a été le foyer/cluster qui a offert de la vigueur au virus de l’ignorance institutionnalisée. Les contraintes rédactionnelles nous empêchent de rentrer dans le descriptif détaillé de ce cluster. 
L’histoire des peuples nous a fait connaître cette méthode du “cerveau/entonnoir à remplir”. Elle a été expérimentée par la pédagogie noire des dictatures politico-culturelles. Leur but étant d’endoctriner les enfants et de les formater en militants de la “cause”.
Exemple parlant. Prenons les manuels des élèves de 1e et 2e années primaires — pour ne citer que ces deux niveaux. À un âge où l’enfant est encore immature pour maîtriser la graphie des mots et la lecture, le MEN propose des textes longs avec un lexique que seuls des lycéens peuvent déchiffrer. La psychologie nous recommande d’enseigner les apprentissages scolaires à partir de 7 ans et ce, de façon progressive. La vraie pédagogie, elle, nous apprend qu’il faut toujours partir du plus simple et monter en cadence en fonction du niveau scolaire (et mental) de l’enfant. Rien de cela chez nous en Algérie.
Dès le préscolaire, nos enfants sont “torturés” pour satisfaire aux normes démentielles prescrites par la pédagogie officielle… noire.
Maintenant, parlons des indices visibles de cette épidémie. Seuls les témoignages des victimes peuvent nous les décrire. Sofia est élève de 2e année primaire : “Maman, c’est quoi un ‘imtihane’ ?” Comme tous les enfants de son âge, elle affronte le dur contact avec la langue écrite dès son entrée à l’école, le 4 novembre 2020. Or, elle n’a pas eu le temps de finir sa première année de scolarité, coupée par la Covid-19 et avec une absence scolaire de plus 8 mois. Figurez-vous qu’on lui propose de lire  des textes insipides et inaccessibles, ainsi que des exercices à écrire (et répondre). En maths, il lui est proposé des “iftikakes” ou décompositions de nombres, afin de réaliser des opérations de calcul. De la “démence” chez les concepteurs ? Sa maman, scolarisée avant la Réforme et dotée d’un niveau universitaire, dit qu’elle a eu ce genre de leçons de langue et de maths, une fois arrivée au collège. Folie quand tu nous tiens ! 
Pire que tout, il y a la violence morale (et parfois physique). Sofia apprend qu’elle doit se préparer aux “imtihanes” sinon, dit-elle, “la maîtresse va me frapper et que je vais redoubler ma classe”. Devant la peur panique de sa fille, la maman est stressée, angoissée. Elle ne sait que faire face à cette machine scolaire infernale qui s’emballe. Sa fille ne dort pas ; elle a mal au ventre dès son réveil. Elle refuse de prendre son petit-déjeuner. Elle maigrit à vue d’œil. Témoignages à l’appui, beaucoup de parents et d’élèves (pour ne pas dire la majorité) sont dans ce cas. L’ignorance crasse qui inonde notre société a changé le terme de composition (ikhtibar) en examen (imtihane). Tout le monde s’y met pour donner un cachet d’examen décisif dans la vie de nos enfants, en lieu et place d’une simple activité de composition de fin de trimestre. Sous des cieux plus cléments, on parle de simple évaluation pour aider et soutenir l’élève dans ses efforts — et les médias n’en parlent même pas.
Le coup d’envoi de cette “campagne de terreur” est donné par le ministère qui médiatise à tout va le calendrier de ces “imtihanes/ikhtibars” (examens/compositions). Sur un ton alarmiste, la circulaire ministérielle exige le respect des dates. Friands de sensationnel et de mélodrames voyeuristes, certains médias, notamment des TV et des journaux privés, prennent le relais. Ils dramatisent une simple formalité pédagogique et augmentent la dose de panique dans les foyers. Des journalistes — toute honte bue — parlent d’examens de fin de trimestre (imtihane). Des partenaires sociaux défilent sur les plateaux de ces TV privées pour enfoncer le clou et entonner la chanson mortifère : “Les parents doivent surveiller leurs enfants et les préparer à ces examens.” On se croirait à la veille de l’examen du bac ! Le virus de l’ignorance institutionnalisée mènerait-il à la folie chez certains adultes ? 
Le calvaire des enfants continue. Des enseignants non formés au métier — le MEN en recrute des milliers chaque année — s’empressent de corriger l’épreuve de composition et de remettre, dès le lendemain, la note obtenue.
Or, la période des compositions n’a pas pris fin. Et d’assister aux pleurs des enfants qui n’ont pas obtenu le fameux 10/10. Une frustration qui les mène à la démotivation. Et aux parents d’implorer les saints pour que leur enfant se remette de ce choc. Comme palliatif aux symptômes de ce virus de l’ignorance institutionnalisée, les parents ont recours à des recettes traditionnelles. Sont invités en renfort les talismans (hrouz) et la rokia (désenvoûtement) pour éloigner le mauvais œil. Mais la recette qui fait recette chez les charlatans de la pédagogie demeure le refuge dans les cours payants clandestins — y compris pour les enfants de 1re année primaire ! À la barbe et au nez du fisc et des autorités en charge de traquer l’informel, ce marché clandestin brasse des milliards de centimes. Dopé du temps de la “îssaba”, ce phénomène des cours payants clandestins gangrène l’école et la société. Il est en vogue dans le pays depuis des décennies. Les parents n’en peuvent plus — quoique leur responsabilité soit bien engagée. Ajouté à l’incompétence en haut lieu, leur égoïsme a encouragé le virus de l’ignorance institutionnalisée. Leur refus de s’organiser en association au niveau de chaque établissement scolaire a laissé la place libre aux partisans de l’immobilisme. Ces derniers constituent le carburant idoine qui alimente la prolifération de ce “virus algerianus” ou virus de l’ignorance institutionnalisée.

Que faire ?
Seul un vaccin s’impose afin de lutter contre un virus mortel. Mais sa validité (du vaccin) est fluctuante. Concernant le virus de l’ignorance institutionnalisée, l’urgence n’est pas seulement de soigner les victimes, mais d’éradiquer définitivement ce virus pour permettre à nos enfants de s’épanouir au même titre que leurs pairs des pays développés. Arrivés à ce stade de réflexion, nous allons, par analogie, emprunter aux architectes.
Il ne sert à rien de retaper/restaurer une maison dont les fondations sont vermoulues. Elle finira de tomber en ruine, un jour ou l’autre. L’architecte nous conseille de construire une nouvelle maison avec des fondations solides. C’est exactement la situation que vit l’école algérienne. Sa refondation — et non sa réforme, dépassée — doit être une priorité. Cela passe par l’application des normes universelles qui conditionnent la bonne santé d’un système scolaire. L’Algérie est-elle prête pour cette refondation de son école sur des bases scientifiques et pédagogiques ? La question est à poser aux décideurs politiques, aux parents et aux partisans de l’immobilisme/statu quo qui se sucrent sur le dos des enfants du peuple “d’en bas”. Les leurs étant bien choyés dans un système scolaire parallèle. 
Refuser la refondation de l’école, c’est rendre le slogan d’une “Algérie nouvelle” creux et hypocrite.


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