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CONTRIBUTION

ALGÉRIE-TUNISIE, NAISSANCE D’UNE FRONTIÈRE DE 2 200 ANS

© D. R.

Par : LARBI ZOUAÏMIA
         
UNIVERSITAIRE

“C’est en 1613 que l’établissement des frontières est achevé entre le bey de Constantine et Mourad Bey de Tunis, originaire de Bastia (de son vrai nom Giacomo Santi). Reste à clarifier que ce sont ne sont pas les mêmes frontières qu’on voit actuellement, car l’Algérie, à cette époque, pénétrait un peu en territoire tunisien.” 

On l’attendait toujours de l’Ouest, elle nous est venue de l’Est ! Quoique une seule fois heureusement. Et dire que la valse des historiettes farcies de cancans médisants ont harponné cette fois-ci un ancien ministre des Affaires étrangères tunisiennes. Il s’agit d’Ounaiss Ahmed, le nouvel arpenteur qui s’invita pour vociférer contre notre pays en matière de territoire.
Pour cet ex-ministre, l’Algérie avait pris à la Tunisie des terres, et ce sont des centaines de kilomètres ! Mais quand ? Pour répondre, M. Ounaiss tortilla dans le vague et préféra deviner une Tunisie “déjà” constituée et que la France, lors de la colonisation, lui avait pris des parties. Toutefois, ce qui choque l’ex-ministre, c’est le revirement de l’Algérie, puisqu’une fois indépendante, elle n’a rien voulu reconnaître. 
Mais face à ces contre-vérités, nous n’allons pas couler dans la narration incurvée, même si cela pourrait nous rappeler la fitna de mars 1962... juste après le cessez-le-feu, quand Hassan II du Maroc téléphonait à Bourguiba pour lui demander de “profiter” pour prendre sa part du Sahara. Un incident fâcheux s’ensuivit, ayant coûté la vie à deux gendarmes tunisiens, puisqu’un détachement de l’ALN, dépêché d’Oued Souf, fut contraint de répliquer par tirs, lorsqu’il a voulu enlever le drapeau tunisien placé sur la zone d’El-Borma.
Aujourd’hui la question s’impose avec pertinence : est-ce que les Algériens étaient spoliateurs et ont pris des terres aux autres, ces Algériens qui tombèrent comme des mouches en vue de libérer leur pays pour qu’un frère de l’Est saute sur une partie désertique dès qu’il a vu les bardas des soldats français ?
Mais retournons à l’incident d’El-Borma. Selon un ex-colonel de l’ALN que j’ai rencontré en 1990, Bourguiba aurait avoué qu’il préférait régler les problèmes avant le départ des Français en disant “Vous êtes un peuple difficile”. Sitôt exprimé, sitôt Omar Ouaamrane revenu à la charge, car il n’espérait guère des bémols du premier président tunisien. L’homme répéta les termes crûs de fin 1956 devant son collègue Amar Laskri : “Je vous ai dit que c’était un couillon, et vous m’aviez blâmé.” !!!! 
Mais regagnant le plus important dans tout cela : les peuples, c’est-à-dire nous et les Tunisiens... numides d’origine partageons Massinissa, Jughurtha comme Juba et saint Augustin... Partageons même Iupas le roi amazigh qui avait accordé refuge à Ylissa la Tyrienne venue demander protection auprès des Libyens (Malices) comme disait Hérodote. 
Si nous avons reculé dans le temps, c’est uniquement pour faire sortir le cadastre fondateur des deux pays et dire la vérité. En ce qui concerne les limites, ce ne sont ni la France, ni les Turcs, ni l’anarchie des douylates post-omeyyades, ni les Byzantins, ni les vandales qui ont métré, mais bel et bien les Romains créateurs des civitas, des colonias, du milliarium et des Leuga. 
La Peutingeriana Tabula Itineraria puis le voyage de Pline (Gaius Plinius Secundus) étaient encore la preuve, ayant permis de voir un merveilleux travail sur le cadrage romano-latin du territoire, toute une originalité qui allait façonner les quatre pays du Maghreb, en plus de la Libye. Pour ne pas perdre le fil, revenons à notre sujet de la frontière entre l’Algérie et la Tunisie et commençons par cette dernière qui faisait partie de la Numidie orientale à la mort de Mazipa fils de Massinissa. Oui, la Tunisie, c’est la Numidie “aussi” comme nous, et non une Phénicie imaginée. En somme, il faut bien mentionner que durant les 250 années d’existence, c’est-à-dire avant la défaite de Hannibal en 202 avant J.-C., la ville phénicienne de Carthage, implantée entre 500 et 450 avant J.-C., n’a jamais dépassé Outhina et Thimida, l’actuelle Mohammedia, presque 34 km de Tunis. 
Juste ne pas confondre avec Thirmida près de Téboursouk, là où Jugurtha avait tué en 116 avant J.-C. son cousin Hiempsal fils de Mazepa. À la mort de Mazepa, Jughurta lui est revenue la Numidie occidentale, c’est-à-dire de d’Oued El-Kebir (Jijel) jusqu’à Oued Melouiya (Maroc), alors que Hiederbal et son frère Hiempsal se sont partagé le territoire d’Oued El-Kebir jusqu’à la Tripolitaine. 
Autrement expliqué, la Tunisie actuelle, une fois l’invasion romaine établie, a hérité de la proconsulaire de Carthage établie par Rome sur la portion phénicienne et sur les terres numides rajoutées à cette proconsulaire par les constructions des premières lignes défensives des Fossatum Africae (fossés africains) de l’Africas vetus en 122 avant J.-C. 
Cependant, l’extension finale de la proconsulaire vers l’ouest ne s’est produite qu’en 27 après J.-C. par le roi romain Tibère après la défaite de Tacfarinas (24 après J.-C.). Une preuve physique du bornage avait été créée sous le règne de Trajan en 98 après J.-C. par le placement d’un repère épigraphique écrit en latin trouvé en 1866 entre la zone de Aïn-Zarga, en Algérie, et Boujaber, en Tunisie... curieusement à 10k km au sud-ouest la table de Jugurtha... mort en 104 avant J.-C. 
Texte : “Par l’autorité de l’empereur Nerva Trajan César Auguste Germanicus Dacicus, six fois consul, salué empereur 14 fois, Lucius Acilius Strabo Clodius Nummus, légat d’Auguste propréteur (a placé cette borne) entre les terres d’Auguste, celles des gens d’Amaedare (Haidara) et les Massulamus. Utile de souligner que c’est incontestablement émerveillant de voir que les limites d’aujourd’hui entre deux États dans la commune algérienne de Kouif (Tébessa) et celle de Haïdara (Kasserine) ont une vie de 1 977 années…” 
Extraordinaire ! 
Et voilà la résurrection de la frontière algéro-tunisienne en 1610 et 1613, 20 ans après l’instauration effective du régime ottoman à Tunis, soit en 1590. Ce fut le commencement moderne qui a permis à l’historien Hessey de Liverpool de voir la continuité territoriale, administrative, sécuritaire et fiscale. 
En fait c’est en 1613 précisément que l’établissement des frontières est achevé entre le bey de Constantine et Mourad Bey de Tunis, originaire de Bastia (de son vrai nom Giacomo Santi). Reste à clarifier que ce sont ne sont pas les mêmes frontières qu’on voit actuellement, car l’Algérie, à cette époque, pénétrait un peu en territoire tunisien. 
Cela est dû essentiellement au mauvais zonage puis à la “volatilité” des tribus. Le repère des puits et des prairies ne fonctionnait pas correctement, surtout entre l’actuelle wilaya de Souk Ahras et Tébessa en Algérie et El-Kef et Kasserine en Tunisie. En 1628, le bey Hamouda fils de Giacomo reconfigure unilatéralement les frontières et qui sont presque les mêmes qu’aujourd’hui mais bute devant l’intransigeance des Nemecha-Brarcha de Tébessa qui empiétaient sur la zone tunisienne de Feriana. Fait incontestablement particulier réside dans la délimitation évoquée par le Britannique Dr Shaw lors de son voyage en Algérie et en Tunisie en 1732. Elle tournait autour de la démarcation vers l'ancienne Tusca romaine (rivière Tusca) au point longitude 9,6 est, soit l’embouchure d'oued Kébir à l’est de la ville actuelle de Tabarka. Shaw utilisa pour la première fois dans deux pays musulmans (et ils étaient les premiers) les coordonnées anglaises se rapportant au Greenwich zéro par l’acte rectificatif des 1729. Pour rappel, les Anglais ont pris le dessus de la précision géographique (longitude-latitude) sur la Germanica hollandaise et allemande. Pour le méridien de Paris, il avait produit ses limites vu l’étendue de la colonisation britannique. 
Et voilà Raïs Hamidou qui décide seul de s’emparer de Tabarka en 1802. La présence était courte et les tribus le tinrent en échec et le repoussèrent vers l’ouest. Une nouvelle délimitation à l’amiable voit alors le jour entre Ali ben Tobbal de Constantine et Hamouda Ben Ali de Tunis… à ne pas confondre avec Hamouda ben Mourad de 1628. C’est ainsi que le problème des régions de Feriana et les tribus tunisiennes des Frachiche fut réglé. 
La délimitation reposait sur les terres tribales, les montagnes et les rivières, et celle qu’on voit aujourd’hui est quasiment identique. Elle part de cap Roux (commune de Souarekh, wilaya d’El-Tarf) jusqu’à l’est de Negrine (Tébessa) pas loin de la tunisienne Tamaghza. Mais de Negrine jusqu’au Souf, il n’y avait ni eau ni pâturage et n’avait pas fait l’objet de bornage. 
En 1857, c’est le général Randon qui traça les frontières avec des données topographiques nouvelles sans s’aventurer dans le désert. En 1867, les dispositions de sénatus-consulte ont zoné à Fort Lamy (Bouhadjar actuellement). Elles portaient des rectifications selon l’allégeance des tribus, et c’est pour cela que le bec du Canard a été créé du côté de Ghardimaou… C’est là où pénétrait la Tunisie à l’ouest de la ligne de 1807. 
En 1901 et avec l’accord du bey de Tunis (sous protectorat), la frontière entre la Tunisie et l’Algérie est presque terminée. De cap Roux El-Tarf jusqu’à Bir Romane d’Oued Souf pas loin du poste actuel de Taleb Larbi. Reste la partie de Bir Romane jusqu’à Ghadamès, point de rencontre des trois pays Algérie, Tunisie et Libye, elle n’était pas concernée par le tracé de 1901. 
Pour cette tranche, il faut attendre 1929 pour voir le début d’une ligne Bir Romane Fort Saint. En 1938, soit une année avant la Deuxième Guerre mondiale, la France, vu les difficultés de repérage topographiques et géométriques dans une zone désertique, procéda à la création de 3 diagonales pour relier approximativement le point Douar Al-Ma 33,42 latitude nord 7,74 longitudes est au 33,23 latitude nord 9,55 longitude est. Une configuration normale pour que la frontière rejoigne les alentours de Ghadamès la Libyenne selon de la tracé franco-italien de 1919 ayant séparé les zones d’influence des deux colonisateurs de la Libye et de l’Algérie.
Lors de l’indépendance de la Tunisie en 1956, c’est la même frontière, mais voilà qu’en 1962 juste après la déclaration du cessez-le-feu, Bourguiba décide de planter le drapeau tunisien dans la zone algérienne d’El-Borma (wilaya d’Ouargla). En 1968, Boumediene invite le président tunisien à lui montrer où étaient les terres tunisiennes prises par l’Algérie. Une nouvelle ère de fraternité débute et le retour aux procès-verbaux de 1894 et de 1929 s’imposait. La ligne Bir Romane Fort Saint est revue puis devenue encore plus précise. 
En 1970, l’Algérie accepte de compenser la Tunisie au sujet de certaines installations. Le dossier est enfin clos. En 1990, lors de la célébration des massacres de Sakiet Sidi Youssef, les Tunisiens font une volte-face et refusent le bornage. La cause arguée est que certains de leurs fellahs ont réclamé des petites parcelles du côté de la wilaya Souk Ahras et El-Tarf. L’Algérie répond favorablement aux requêtes. Dernière contestation des Tunisiens toujours en 1990. Elle tournait autour du tombeau du marabout de Sidi Youcef que les habitants de Sakiet vénèrent. 
Cette petite bâtisse se trouve à 211 m ouest de la rivière de la ligne frontalière en territoire algérien. Il s’avère aussi que Sidi Youcef lui-même appartenait à une tribu algérienne, ce qui a fait à ce que la borne ait suivi le repérage géographique du général Randon de 1857. La borne fut replacée au milieu du ru. Les gardes-frontières sont instruits afin de laisser les Tunisiens visiter le tombeau en tout temps et en toute saison.

 


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