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Assassiné pour avoir soufflé sur les braises de la révoution

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Par: Dr Yahia Hider

Nous ne pouvons, sans que se renouvellent en nous de bien douloureux regrets, évoquer aujourd’hui le souvenir de Boudiaf sans provoquer, pour les récompenser, les belles âmes de notre nation. Évoquer nos libérateurs est l’un des rares moments où l’on peut utiliser tous les superlatifs, et ils ne sont jamais assez forts.”

Dans les jours malheureux que, depuis bien des années, nous vivons, et tandis que, partout, règne ce pessimisme qui aggrave nos maux, je me sens gratifié de faire une cure de reconnaissance. 
Par surcroît, l’étude à laquelle je m’attelle m’absorbe assez pour que je ne puisse lire que d’un œil triste nos feuilles publiques. Ces feuilles sont, en effet, depuis quelque temps surtout, si débordantes de douloureuses et déliquescentes disputes qu’elles découragent l’optimisme le plus résolu. Notre temps y apparaît comme l’âge de fer et même, à vrai dire, comme un retour, sous des dehors civilisés, à l’âge des cavernes. Haine et insultes saignantes, le démocrate jeté contre le progressiste, et s’il n’y a pas encore de conflit meurtrier, de tels préparatifs de massacre verbal et de dévastation politique rendent l’angoisse plus pénible, constituant déjà une insupportable souffrance.
Par ailleurs, les crimes et les méfaits abondent : des maris tuent leurs épouses, des pervers en toute liberté violent au grand jour des femmes sans défense, des imams et des flics abusent de jeunes enfants dans l’enceinte même des mosquées et des commissariats ; on assiste à ces dépravations qui, tenues jadis pour rares ou cachées, courent les rues, et quand le scandale éclate, il éclaire d’un jour sinistre les bas-fonds de notre société malade de sa religion septique, de son école virale, de ses institutions polluées et corrompues par un système fraudeur qui ne recule devant aucune finasserie pour prohiber même la pensée ; cette société cupide où tout est “normal” et où le crime jaillit du vice et de l’impunité. L’Algérie est une terre charmante et fertile, douce à voir et plus douce encore à revoir. On savoure l’agrément de son climat, la beauté de son ciel, la richesse de ses plaines, la splendeur de ses montagnes et la majesté de son désert. Ces qualités ont accompagné la nation dans toute son histoire. Installée au carrefour des civilisations, ayant subi une grande invasion par siècle, toujours piétinée, toujours meurtrie par le galop des cavaliers étrangers, elle s’est sentie vivre, en luttant pour la vie. C’est la souffrance qui lui a appris la leçon du patriotisme. Saint-Augustin et Jugurtha rêvaient d’y voir fleurir un jour une grande nation.

Ce songe risque-t-il de ne jamais s’accomplir ? 
L’Algérien d’aujourd’hui, ressortissant d’un pays en pièces détachées, est tellement obnubilé par son sort individuel qu’il oublie les outrages qu’il reçoit et le mal présent et à venir n’est rien pour lui. Il raconte ses défaites comme si c’étaient des victoires. Il a une idée tellement exagérée de son propre sort qu’il fait peu de cas de la félicité collective. Pourtant, ce ne sont ni les courages ni les initiatives qui font défaut ; tout au contraire. On retrouve bien des hommes porteurs de projet libérateur, des hommes semeurs d’espérance qui réclame, néanmoins, de longs sacrifices, une mise de fonds et une conviction politique et culturelle généreuses. Boudiaf était de ces hommes. Je lui renouvelle volontiers et avec une profonde émotion mon hommage tout en sachant que la mission est redoutable.
On me permettra de redire que j’ai été conduit vers cette cérémonie surtout par mon souvenir d’un être charmant, sympathique et gracieux jusque dans l’ironie. J’aimais cette nature ouverte et loyale avec un peu de mystère, le timbre voilé de sa parole, une conviction apte à tous les travaux et je voudrais lui payer une dette de gratitude.
Nous ne pouvons, sans que se renouvellent en nous de bien douloureux regrets, évoquer aujourd’hui le souvenir de Boudiaf sans provoquer, pour les récompenser, les belles âmes de notre nation. Évoquer nos libérateurs est l’un des rares moments où l’on peut utiliser tous les superlatifs, et ils ne sont jamais assez forts.
Le nom de Boudiaf est le seul vénéré dans le lugubre répertoire des squatteurs du Palais d’El-Mouradia. Sa renommée ne ressemble en rien à ces notoriétés factices, gonflées par le tapage, et qui retombent dès qu’un autre rabat-joie prend le relais par le crime, le putsch ou la fraude. Sa gloire sera durable parce qu’elle est méritée, illustrée par un parcours emblématique, ancrée dans les tragédies de notre Histoire, et fondée sur la noblesse des valeurs. Il appartenait à cette famille née pour exercer la justice et la bienfaisance, où la vertu se communique avec grandeur, s’entretient par les bons conseils, s’excite par les grands exemples. J’en suis si convaincu, que, avec la bonté que vous avez de m’écouter aujourd’hui, je ne me crois pas faire un larcin à notre roman tourmenté en réservant pour une telle solennité patriotique les grâces de cette humble révérence.

Avez-vous gardé le souvenir de ce 29 juin 1992, où le régime algérien a osé ce qu’aucune autre tyrannie n’a jamais pu imaginer : assassiner le Président en direct ? À y regarder de près, ce crime ne serait que l’exécution de sa condamnation à mort prononcée par un certain Ben Bella en 1964. 
Un homme d’État, sorti du rang le plus humble, un révolutionnaire devenu premier magistrat d’un pays mutilé, un grand citoyen poursuivant une grande idée, a été la victime sanglante de l’intérêt égoïste enrichi par l’oppression et la voulant sans limites et sans terme. Boudiaf est mort assassiné, au milieu de sa quête du droit et de la liberté. Qu’un hommage public lui soit décerné par notre pensée, que son nom soit grandi par la mémoire de son sacrifice, que la liberté, que la dignité humaine dans l’Algérie de demain soient reconquises et protégées de l’horreur du crime qui a voulu les frapper dans leur noble défenseur !
Du PPA-MTLD jusqu’à la présidence du HCE, en passant par l’OS, le Crua, le FLN, le GPRA et le PRS, Boudiaf a été de tous les combats pour la libération de son pays et l’émancipation de son peuple. Devant les atermoiements et les manœuvres dilatoires d’un Messali bien accroché à son image de souverain providentiel, il avait vite compris que l’heure où protester ne suffisait plus : face aux bavardages desséchants, il faut organisation, unification et action. 
Arrêté par les Français le 22 octobre 1956, il suivait de sa captivité la marche de sa révolution jusqu’au jour de sa libération, le 18 mars 1962, où, hélas, commence le désastre algérien qui voit l’Algérie prise en otage par les mercenaires du Malg ; cette Algérie qui aurait pu et qui aurait dû connaître un meilleur sort. Durant son incarcération en France, il suivait avec angoisse les phases de la résistance planifiée à la Soummam et que le pays soulevé opposait à l’invasion. Son cœur a dû tressaillir de fierté lorsque l’écho des maquisards, qui, du haut des remparts de la Kabylie et des monts des Aurès infligeaient une cinglante défaite à la 4e armée du monde, parvenait à ses oreilles. Ses yeux ont dû se mouiller de larmes en lisant dans les feuilles coloniales le récit de cette épopée où les insoumis, parmi lesquels il comptait des milliers de frères et d’amis, tombaient au champ d’honneur, se passant, de main en main, de père à fils, la bannière sacrée. Sans doute, la capitulation de Paris suivie par la signature d’une paix frelatée et d’une indépendance désastreuse avaient été pour lui une déception cruelle, mais son patriotisme attristé n’en avait point ressenti d’humiliation ni de déshonneur.
Toute sa vie, Boudiaf se mit au service de la liberté. Mais il est un moment privilégié où nous pouvons mieux le saisir, ayant déjà lutté et souffert pour elle, et prêt à engager de nouveaux combats : c’est le 16 janvier 1992, lorsqu’il répond à l’appel de sa patrie avec l’ardeur et la joie d’un exilé qui regagne sa terre mère et s’attend à la trouver toute au regret et à la réparation de ses fautes, unie et réconciliée dans le repentir et dans l’espérance. Il la trouve au contraire déchirée, sous l’œil railleur d’un nouvel ennemi, par une insurrection moyenâgeuse dont le crime n’a point d’égal dans l’histoire des Hommes. La patrie courageuse, dont le front lui apparaissait de loin entouré d’une auréole de gloire, était devenue une vallée de larmes et s’était laissé enchaîner par une coterie de barbares qui, après avoir livré aux flammes les belles vertus du progrès, allait rougir du sang le plus pur un sol que le régime algérien ne cesse de souiller à ce jour. Il fallait arracher la noble cité à leurs mains ineptes et sanglantes. Son devoir de soldat ne souffrait pas d’hésitation, mais c’était avec désespoir qu’il voyait tirer contre des Algériens l’épée que, pour la première fois, il aurait voulu voir rester au fourreau. Il fallait, à contrecœur, déchirer la nappe de la concorde pour panser les blessures de la patrie. Il assistait, l’âme navrée, aux rigueurs d’une guerre domestique dont le temps a démontré depuis toute la cruauté et toute la barbarie.
Il était convaincu que ce pays ne saurait périr, parce que ses vertus intrinsèques et historiques le soutiennent et plaident pour lui. Lorsque, raconte la Bible, Yahvé annonça à Abraham qu’il allait anéantir Sodome chargée des plus affreux péchés, le patriarche fléchit un instant la résolution de son Seigneur : “Qu’il trouve seulement dix justes, et la Cité serait sauvée !”

Boudiaf, comme Abraham, ne les trouva pas ! 
Ces drames de sang auxquels il était mêlé de trop près avaient produit sur lui une impression que son pays allait à la déroute et se demandait “Où va l’Algérie ?”. Tout en exécutant sans défaillance sa consigne de chaque jour, il était demeuré comme accablé, et ne pouvait supporter de se voir campé à Alger comme dans une ville prise d’assaut. Le trouble où il était plongé ne lui laissait apercevoir clairement aucun remède à tant de maux réunis, et peu s’en fallait que sa douleur ne désespérât de la Patrie ; douleur la plus amère de toutes, car elle est de celles qui ne veulent point être consolées.
Ce fut alors que sa clairvoyance le mit en relation avec ces humbles patriotes anonymes comme le pays en compte beaucoup, et dont, hélas ! seuls quelques dirigeants vont porter dans leurs actions, dans leurs déclarations et dans les réunions publiques une parole retentissante, et qui ne sont pas moins que les véritables amis du peuple, car ils lui consacrent toutes les heures de leur résistance. Avec l’aide de ces quelques hommes de bien, en particulier Saïd Sadi, ce rude diseur de vérités dont je suis heureux de prononcer ici le nom, aujourd’hui encore si bien porté, il avait pu pénétrer leurs sentiments véritables, et croyait pouvoir compter sur eux pour un deuxième sauvetage patriotique de la nation.
Il disait avec émotion que ce peuple était bon, que la frange de sa jeunesse embrigadée par l’islamisme et la haine était plus victime que coupable, qu’il fallait aller à elle et lui parler à cœur ouvert ; mais qu’au lieu de lui tendre les bras et de l’arroser de lumière, ceux qui se sont proclamés en charge de son âme et de son corps, dans une école sinistrée, des médias aux ordres et courtisans et des mosquées perverties, ne faisaient que lui indiquer la voie de l’horreur et de la terreur. Il nous parlait de son humble fondement, d’une œuvre gigantesque qui serait l’œuvre du salut, et nous tendait la main comme pour nous dire : Ah ! si vous veniez avec moi, si nous trouvions encore quelques hommes et quelques femmes d’honneur et de courage, nous ferions la grandeur de notre pays et le bonheur de notre peuple. Ces touchantes et louables paroles trouvaient pour germer dans son âme un terrain bien préparé. Elles réchauffaient en lui la foi jamais oubliée de son inébranlable quête de liberté, et répondaient en même temps à ses angoisses de l’heure présente. Aussi, la semence y levait-elle promptement.
C’était plus que la monstrueuse horde d’Oujda ne pouvait supporter ! Le rêve du Président l’offensait outrageusement et, au bout d’à peine cinq mois et demi, elle ne pouvait plus voir ce bonhomme oser remettre en cause sa domination inexorable et se dresser contre sa féroce turpitude. Il fallait le faire taire, mais cette fois, à jamais, pour de bon.
Il est des temps malheureux où il est bien difficile qu’un honnête homme puisse accéder et rester aux commandes. Dès que son caractère philanthrope est connu, il a contre lui tous ceux que sa probité empêche de faire leurs affaires et dont sa droiture contrarie l’ambition et les projets dévastateurs ; surtout s’il annonce l’intention de réformer quelques abus, à l’instant même, il voit se dresser contre lui la ligue intraitablede tous ceux qui sont en possession d’enprofiter.
Par son parcours et ses sentiments, Boudiaf appartient à cette valeureuse élite d’hommes de bien et de bonne foi. Son action a été si puissante dans le monde des intelligences intègres dont la main habile a abaissé tant de barrières, et dont la pensée hardie a ouvert la voie à la communion de tous les esprits libres. Son large cœur nous a conviés à cette grande œuvre du soulagement de la souffrance humaine. Aucun Algérien de bonne volonté ne doit en être exclu. La moisson escomptée est trop grande et il n’y aura jamais assez d’ouvriers. Aucune main, de quelque côté qu’elle vienne, ne doit être repoussée si elle tente d’essuyer quelques-unes des larmes qui, depuis l’origine du monde, coulent sans trêve des yeux de l’Algérien.
Je suis certain, Monsieur le Président, d’être en ce point d’accord avec vous, et toutes les dissidences s’effacent, toutes les nuances se perdent dans cette pensée commune de concorde salutaire et de bienveillante charité. Vous souhaitiez redonner à l’Algérie la liberté dont elle a été spoliée ; liberté fortifiée par la modernité ; laborieux combat dans lequel vous vous êtes engagé un demi-siècle plus tôt. Vous avez souffert, mais vous avez aimé et semé, vous avez été inspirant et vous avez été fidèle. 
Ce que Boudiaf est dans l’estime de tous, ce qu’il est dans notre Histoire, vous le savez, c’est le juste et sage esprit dévoué à la ferme et droite raison, le patriote affectueux, le militant fidèle et sûr ; et il m’est impossible de le sentir absent aujourd’hui sans un inexprimable serrement de cœur. Cette absence, n’en doutons pas, aura un terme ; il nous reviendra. Confions-nous au temps, qui tient dans ses mains nos vies et nos destinées, mais qui ne crée pas de pareils hommes pour qu’ils laissent leur tâche inachevée. Homme excellent et cher, il partageait sa vie noble et sérieuse entre les plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l’âme aussi inépuisable que l’esprit. Son éloge, on pourrait le faire avec un mot : le jour où cela fut nécessaire, il se trouva que dans ce grand homme, dans ce baroudeur de la liberté, dans cet orateur éloquent, dans ce patriote convaincu et persuadant, dans ce Président aimé, il y avait une mère dénommée Algérie libre et démocratique !
Encore un mot, et j’ai fini.
Je crois que j’en ai assez dit pour mettre en relief le noble caractère du Président Boudiaf. Certes, je n’ai point épuisé le sujet et le détail en serait immense ; certains s’en étaient chargés avant moi et d’autres le feront, en mieux, après moi. Mais enfin, j’aurai atteint mon but si, descendant à l’apologie pour satisfaire aux exigences d’une époque où la vertu la plus pure a souvent besoin d’être défendue, j’ai montré Boudiaf comme s’il s’était révélé lui-même, et si j’ai pu mériter votre approbation en retraçant les actes d’une si noble vie, terminée par une si lâche mort !


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