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Ce que le combat démocratique doit au printemps berbère

© D.R.

Par : Hamou BOUMEDINE

Alors que l'Algérie vit un bouleversement politique sans précédent depuis le mouvement populaire de février 2019, on peut toujours s'interroger sur les déterminants historiques qui lui ont permis d'émerger sous les expressions qu'on lui reconnaît aujourd'hui. Il ne s'agit pas, bien entendu, d'aller jusqu'à soutenir que le Printemps berbère de 1980 est à l'origine du Hirak/Tanekra ou qu'il en soit la première manifestation dans l'histoire de l'Algérie post-indépendante.

Le mouvement berbère de 1980, comme son nom l'indique d'abord, est un mouvement de reconnaissance identitaire et un moyen de lutte pour la préservation d'une langue et d'une culture face à une entreprise volontariste d’État qui a mobilisé tous les moyens possibles pour leur extermination. L'Algérie officielle se voulait arabe et uniquement arabe, et toute manifestation du phénomène berbère était considérée comme un résidu qu'il fallait éradiquer pour éviter de souiller la sacro-sainte pureté de l'arabo-islamisme.

Pour autant, ces remarques faites, on ne peut pas évacuer quelques similitudes dans la formulation de certaines revendications qui se structurent autour de l'idée centrale de la citoyenneté. Comme tout le monde le reconnaît, à l’exception près de ceux qui font dans le révisionnisme éhonté pour légitimer leur projet politique, le mouvement berbère est d'essence démocratique, et même si son assise est principalement circonscrite en Kabylie et dans l'Algérois, il était porteur d'un idéal démocratique national. On peut l'applaudir, on peut le regretter, mais c'est ainsi que l'histoire l'a statué. Les hommes n’agissent pas dans l’histoire en tant qu’acteurs aveugles n’ayant aucune emprise sur le réel. Leurs engagements, leurs actions et les objectifs atteints ou non atteints sont les éléments constitutifs de la réalité historique.

Du reste, ce n’est pas maintenant que le 20 Avril est devenu une date repère pour tous les berbérophones de l’Afrique du Nord qu’il faut faire du rétropédalage pour en faire un trophée historique juste pour soi. Dans une autre contribution, axée sur les valeurs, j’ai relevé le lien étroit, malheureusement souvent occulté, entre le mouvement berbère de 1980 avec le vent de révolte démocratique qui a soufflé sur l'Europe et l'Amérique latine. Cette articulation avec les changements qui ont marqué le monde, après l’ère postcoloniale, montre si besoin est que l’appropriation des valeurs universalistes n’est pas un mimétisme de l’Occident mais un besoin de renouveau à la fois politique, après l’épisode du FFS de 1963, mais aussi dans la formulation des idées sur le pluralisme culturel.
Sans qu’il en soit explicitement fait référence, la tendance lourde du mouvement berbère était engagée dans la doctrine du libéralisme politique et un multiculturalisme mal élaborée. 

Si on peut se permettre une digression historique, en le comparant à la crise berbériste de 1949, le mouvement berbère de 1980 est parti, à l’origine, de la question identitaire pour aboutir à une formulation plus élargie sur les questions politiques, alors qu'à l'inverse, l'épisode qui a valu à Benai Ouali et à ses amis l'isolement en sein du PPA était, au départ, comme l’ont mis  en relief les travaux des historiens Mohamed Harbi et Omar Carlier, une crise démocratique en sein de la direction du parti.

C’est par la suite que cette crise a pris une forme identitaire en raison de la stigmatisation dont ont été victime les nationalistes radicaux d'origine kabyle. Loin d’être une approche tactique, l’élargissement des revendications du mouvement berbère aux questions démocratiques, à la liberté d’expression et au respect des droits de l’Homme est plutôt à inscrire dans une vision intégrée qui préfigurait un projet de société alternatif à ce qui est présenté par le pouvoir autoritaire sous la puissance d’un parti unique contrôlant tout avec un sous-bassement idéologique arabo-islamique de nature dogmatique et agressive.

La question démocratique était devenue tellement centrale dans le discours de la majorité des militants et des leaders du mouvement berbère que l'on est arrivé au postulat, admis par tous, que la question berbère est une question démocratique et que l'avènement de la démocratie en Algérie allait être suivi de facto par le règlement de la question identitaire. Seuls le linguiste Salem Chaker et quelques rares autonomistes que nous étions dans le milieu des années 1990 étaient sur un autre registre d’analyse. Nous savons aujourd’hui que ce postulat n'est pas totalement vrai, et que dans un système jacobin – à l'exemple de la France –,la démocratie politique, si elle accepte l'expression de la pluralité politique, tolère moins l'expression de la pluralité linguistique ou culturelle.

Cette mise en relation de la question identitaire avec la question démocratique n'a pas été sans conséquences ne serait-ce que sur deux aspects. Le premier est qu'une bonne partie de militants “berbéristes” se sont retrouvés happés par des turbulences politiques qui les ont éloignés progressivement du combat culturaliste qui fut, pour la plupart, à leur début, leur engagement de prédilection. Le second est qu'avec le multipartisme, la question identitaire est devenue une simple ressource politique au service des partis pour mieux s'implanter dans la région de Kabylie, ce qui a valu au MCB une fracture en deux ailes que seul le boycott scolaire de 1994 a réussi à réunifier avant de disparaître complètement.

Pouvait-il en être autrement, avec le recul ? Je ne le pense pas, parce que comme pour leurs aînés de 1949, les berbéristes de 1980 étaient aussi dans l'idéal de réinventer la perspective historique de l'Algérie. Ce qui a manqué à cette génération c'est l'audace de s'interroger ce qu'est la nation algérienne et de ne pas se laisser enfermer dans la conception idéologisée de la nation qui s'est imposée dans le Mouvement national. En cela, il y a eu comme un modus vivendi pour ne pas aller réveiller la fameuse interrogation de Ferhat Abbas sur la nation algérienne et qui a valu à son auteur les pires diatribes. A l'Algérie arabo-islamique, on s'est suffi à opposer l'Algérie algérienne, alors qu'il fallait radicalement changer de paradigme et oser énoncer le caractère multiculturel de la nation algérienne. La question ne se résume plus à ce qu'on avait été, à la justification par les origines millénaires de la berbérité, mais à ce qu'on veut être dans le respect de la diversité qui caractérise cette terre qui a vu naître Massinissa, Mouloud Mammeri et Larbi Ben M'hidi.

Ce n'est pas s'éloigner de sa propre cause que faire de la question démocratique son propre combat mais il faut toujours considérer que dans une société plurale, la partie majoritaire linguistiquement a une tendance naturelle à imposer sa propre vision de la nation, et qu'en l’absence de résistance et de garde-fous institutionnels, elle finira toujours par l'imposer. Quelle que soit la volonté affichée, le khawa-khawa chanté, on ne peut pas mettre fin à un système de domination linguistique et culturel si on venait à priver une communauté de son droit à s'autogouverner dans ce qui est admis comme système de gouvernance décentralisé : autonomies régionales, fédéralisme...etc. Le traitement constitutionnel accordé à la langue berbère même s’il s’affirme dans l’officialité, dans les faits, il n’est que d’ordre symbolique et encore… car dans les institutions qui abritent le pouvoir réel, la mutation n’est pas encore faite,  et les enseignes en berbère sont toujours absentes aux frontons des édifices de l’armée ou de la police.

Les menaces sur les langues et les cultures sont devenues plus dangereuses et plus pernicieuses aujourd'hui : le cannibalisme linguistique va s'accentuer avec le développement des échanges numériques et l'internet. Selon le linguiste français Claude Hagège, “une langue disparaît tous les quinze jours, ‘c'est-à-dire 25 annuellement’, et à ce rythme, si rien n'est fait, le monde aura perdu dans un siècle la moitié de son patrimoine linguistique.”

C'est tenant compte de cette réalité qu'il y a lieu d'engager dans le mouvement populaire de février, tout en le renforçant, ces questions dans le débat national. En Kabylie, un appel à une conférence régionale a été lancé. Cette initiative a le mérite de faire acte d'anticipation en plaçant l'organisation citoyenne au niveau régional. Répondant au souci légitime de ceux qui sont investis dans le Hirak/Tanekra, les initiateurs de cette rencontre ont quelque part trouvé une source d'inspiration dans l'organisation du séminaire de Yakouren de 1980 qui, comme on le sait, est venu mettre à plat un document synthétisant les revendications du mouvement berbère, après des semaines de manifestions publiques contre le régime. Il est vrai que le débat n’a jamais été interrompu et grâce aux  réseaux sociaux, les échanges sont nombreux et fructueux, mais il est aussi bien d’alerter que cela n’est pas sans risque au vu de ce que représente comme danger la filiation politique du mouvement populaire au discours des prédicateurs spécialisés de Facebook et de Youtube.

Car si la politique ne se résumait qu’à un simple travail de propagande, il ne faudrait pas alors s’étonner qu’au lieu de donner aux citoyens les moyens de se construire, c’est à une nouvelle aliénation à laquelle on les invite à s’engouffrer. Cette conférence régionale va être le lieu de rencontre entre les citoyens pour renouer avec le contact réel et engager un débat démocratique pour aboutir à un projet commun. Beaucoup de citoyens en Algérie voient en la Kabylie un repère et placent de ce fait en elle un espoir de voir surgir, grâce à ses multiples expériences de lutte, une perspective audacieuse à même de sortir du statu quo dans lequel s’est retrouvé le Hirak/Tanekra, malgré lui, par la faute d’un pouvoir autiste qui n’a de préoccupation que pour la survie d’un système politique moribond.

Le mouvement berbère de 1980 nous a enseigné que ce qui fait la force d’un mouvement c’est à la fois son caractère populaire et le poids des idées qu’il porte. La façon de traduire ces idées, de les partager avec les autres, relève des valeurs. Le plus important est de considérer que dans la phase historique dans laquelle nous vivons, nous avons tous intérêt à rechercher le consensus le plus large possible non autour d’une simple recherche du maintien du cadre unitaire du mouvement mais aussi autour d’une façon de présenter une alternative. Les militants de la Kabylie peuvent le faire à travers cette conférence régionale. Il est bien inspiré celui qui a affirmé qu’il faut réussir le  “pré-congrès” de la Kabylie pour envisager la réussite d’un nouveau congrès de la Soummam.

Tafsut imazighen a semé tellement de bourgeons démocratiques qu’il faut croire que leurs fruits sont à portée de main de la nouvelle génération pour qu’elle en tire tous les bienfaits et puisse construire une nouvelle Algérie, plurielle et démocratique, celle de la reconnaissance des citoyens comme les détenteurs exclusifs de la souveraineté nationale. La Kabylie a tout donné à l’Algérie comme l’a affirmé en toute lucidité Noureddine Boukrouh, dans une de ses dernières contributions. Oui, la Kabylie a tout donné à l’Algérie et sans qu’elle soit sa vocation, elle continuera, sans aucun doute, à donner tout ce qu’elle peut à l’Algérie. Elle a donné des sacrifices de plusieurs générations de militants, elle a donné ses enfants les plus jeunes en 2001 que les forces de répression ont lâchement assassinés, elle a donné son meilleur enfant, celui qui a chanté ses angoisses et ses douleurs, ses rêves et ses espoirs, Matoub Lounes, le chantre de la revendication berbère.

Mais à la fin, il est venu le temps que les autres Algériens comprennent que la Kabylie n’attend pas qu’on érige une statue pour l’honorer mais un statut politique particulier qui va lui permettre de vivre dignement au cœur de l’Algérie. J’exprime le souhait que les résolutions de la conférence régionale le disent avec une voix forte pour que tout le monde le comprenne comme une invitation solennelle à un nouveau contrat d’unité nationale pour l’édification d’une nouvelle république : la république d’égale dignité de tous les citoyens indépendamment de leurs langues, de leurs sexes et de leurs croyances religieuses ou morales.


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