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CONTRIBUTION

CE QUE NOUS DIT LE RAPPORT STORA

© D. R.

Par : MOULOUD HEDIR

Si, en direction de l’opinion et  du président  français  auxquels son rapport est avant tout destiné, il dit l’étendue du chemin qui reste à parcourir  pour  regarder  en  face  tous  les  dossiers  noirs  de  la colonisation, il invite également les deux pays à sortir de la guerre de tranchées idéologique entretenue jusque-là...

e rapport sur les questions mémorielles produit par Benjamin Stora, à la demande du président Macron, a été rendu public en janvier 2021. Envisagé au départ pour être écrit à quatre mains, il a été finalement décidé que les deux pays produiraient leur propre texte. Six mois plus tard, la version algérienne n’est pas au rendez-vous, et il ne faudra sans doute pas l’attendre davantage, ce débat n’étant pas une priorité au regard de nos autorités. Il faut donc se satisfaire de ce rapport Stora qui, s’il est destiné à l’opinion française, nous adresse aussi des messages qui ne manquent pas d’intérêt.
Celui-ci a été fraîchement accueilli chez nous, au motif que n’y est pas inclus le listing exhaustif de tous les crimes coloniaux. Un reproche qui ne peut vraiment être retenu pour un rapport commandé par les autorités françaises. Mais surtout, ce que beaucoup semblent avoir perdu de vue, c’est que le recensement et la documentation des crimes de l’armée coloniale française sont une tâche qui incombe d’abord à nous autres, citoyens d’une Algérie aujourd’hui indépendante.   
À ce sujet, Benjamin Stora nous dit tranquillement que, le jour où nous nous sentirons prêts à entamer ce travail salutaire, toute la documentation existe, qu’elle englobe les 132 années de colonisation française de l’Algérie, que la loi française elle-même oblige à la rendre accessible dans son intégralité, jusque dans ses épisodes les plus noirs. Des développements importants de son rapport sont ainsi consacrés à un état des lieux précis de ces archives. Rien que pour cela, le rapport Stora ne doit pas être écarté d’un revers de main.
Il nous apprend aussi, incidemment, qu’au-delà des réticences politiques françaises à ouvrir les archives aux chercheurs et à les transférer aux institutions algériennes, l’autre contrainte liée à ces archives coloniales est d’ordre technique et pratique : quelles catégories d’archives récupérer ? Sous quelle forme, originaux ou copies ? Sur quels supports ? Comment en prendre possession ? Comment en organiser l’accessibilité ? Qui doit financer le rapatriement de ces archives ? Ces interrogations suggèrent que notre pays a encore besoin de mieux se préparer à prendre possession de la masse imposante des archives coloniales. Le préalable politique, du côté français, n’est donc pas l’unique obstacle. 
Cette observation importante liée au dossier des archives est le marqueur d’une nouvelle approche de la mémoire coloniale que Benjamin Stora a tenté d’esquisser. Si, en direction de l’opinion et du président français auxquels son rapport est avant tout destiné, il dit l’étendue du chemin qu’il reste à parcourir pour regarder en face tous les dossiers noirs de la colonisation, il invite également les deux pays à sortir de la guerre de tranchées idéologique entretenue jusque-là, pour enfin discuter de volets pratiques de la mémoire coloniale, de travaux et échanges entre historiens, de projets communs consensuels, etc. Dans son essence, ce message-là mérite d’être entendu au sein de la société algérienne. Non que l’on soit tenu de répondre à telle ou telle recommandation du rapport, mais en nous interrogeant sérieusement sur la façon de nous approprier un débat sur la colonisation qui nous touche si profondément, soixante années après l’indépendance de notre pays. 
À ce titre, la palette des questions qui nous sont posées et qui ont besoin d’une réflexion renouvelée est très large. On se contentera ici d’en esquisser à grands traits quelques-unes.  

La mémoire historique, une affaire citoyenne
Ce qui frappe dans ce débat sur la question coloniale, c’est que, côté algérien, la seule voie audible est celle des autorités politiques officielles, là où la partie française fait intervenir plusieurs registres complètement distincts et autonomes, celui de l’autorité gouvernementale bien sûr, mais démultipliée par une large panoplie de voix représentant la société civile et politique française. Cette asymétrie affaiblit considérablement le poids de la position algérienne. La mise à jour et la dénonciation répétées des crimes coloniaux auront beau être légitimes et justifiées, leur portée restera toujours limitée tant qu’elles ne seront pas relayées plus activement au sein de la société algérienne.

De l’indigénat à la citoyenneté : la libération inachevée
L’autre faiblesse qui handicape notre pays face au dossier de la mémoire coloniale a trait aux difficultés qu’il éprouve à jeter les bases pérennes de l’État démocratique qui était pourtant un des objectifs clairement énoncés dans la déclaration du 1er Novembre 1954. Quand on sait que l’expression de la domination coloniale était tout entièrement illustrée dans l’infamant code de l’indigénat, statut à mi-chemin entre l’apartheid et l’état de servitude des autochtones amérindiens, l’incapacité à promouvoir une citoyenneté pleine et entière dans l’Algérie indépendante rend malaisée la critique de cette facette indigne de la période coloniale. 
Les traumatismes de la guerre effroyable livrée par l’armée française en Algérie et les conditions chaotiques qui ont marqué les premières années du nouvel État indépendant n’ont pas aidé à la mise en place d’institutions démocratiques modernes. À ce jour, l’actualité politique dans notre pays en est encore à savoir comment assurer la tenue d’élections saines et loyales, et lancer enfin le processus authentiquement démocratique qu’attend légitimement la société algérienne. Or, en l’absence d’un État de droit et d’institutions légitimes et régulièrement élues, aucun procès du régime colonial ne pourra être sérieusement engagé.

Le chancre de la torture, une survivance de l’indigénat 
Les pratiques généralisées de la torture ont été un des visages funestes de la guerre menée par l’armée et le pouvoir politique français aux Algériens et à leur lutte de libération. La mise à jour publique de ces pratiques s’est faite très tôt et s’analyse comme un des points culminants du combat politique pour l’indépendance. Dès lors qu’elles n’ont pas épargné jusqu’à d’illustres intellectuels français tels Maurice Audin ou Henri Alleg, le pouvoir politique français était disqualifié et n’avait plus aucune capacité ni aucune légitimité à se maintenir en Algérie. 
Ces pratiques indignes se sont malheureusement perpétuées dans l’Algérie indépendante et sont dénoncées régulièrement, à ce jour. Quand bien même épisodiques et sans commune mesure avec ce qu’elles furent durant la guerre d’indépendance, leur persistance dans notre pays devrait être considérée comme absolument intolérable : n’oublions pas que notre jeune État est né dans la douleur et que des combattants algériens ont subi dans leur chair cette forme abjecte de la sauvagerie coloniale. Par-delà les contingences politiques, notre pays devrait, à tous points de vue, se montrer irréprochable face à cette survivance de notre ancien statut d’indigènes.

FLN et mémoire coloniale 
La création du Front de libération aura été un moment d’innovation politique majeur dans l’histoire de la lutte du peuple algérien. Après le constat d’échec de toutes les formes du combat politique engagées contre l’écrasante domination coloniale, la constitution d’un front commun avec pour seul mot d’ordre la demande d’indépendance de l’Algérie aura été décisive dans le succès final du mouvement de libération nationale.
Sachant le poids de la puissance française et la totale asymétrie des forces aux plans militaire, économique et politique, on mesure à quel point le FLN aura contribué à écrire les plus belles pages du militantisme et du sacrifice pour la liberté au cours du 20e siècle. Aujourd’hui qu’il est question du travail de mémoire sur la colonisation, on ne peut que regretter que l’authentique institution nationale forgée dans le feu du combat libérateur se soit transformée en machine désincarnée de pouvoir, au service des équipes politiques qui se succèdent à la tête de l’État algérien depuis son indépendance. 
Il est symptomatique que le parti bureaucratique qu’il est devenu aujourd’hui n’ait rien trouvé à dire de substantiel face à ce rapport Stora. Il est temps que ce véritable creuset de la mémoire anticoloniale algérienne soit restitué au patrimoine commun des Algériens. 

En finir avec les questions faussement taboues 
Le rapport Stora évoque à raison, en les effleurant à peine, un certain nombre de questions qu’il considère comme taboues, eu égard à leur extrême sensibilité au sein de la société française comme de la société algérienne, pour des raisons, il est vrai, diamétralement opposées. C’est le cas des thèmes liés au sort des harkis, à celui de la population “pied-noire” ou encore des juifs algériens qui avaient bénéficié de la citoyenneté française en 1870. 
Dans la mémoire nationale, l’importance de ces questions est longtemps apparue somme toute relative devant le caractère implacable de la colonisation et les exactions subies dans une guerre effroyable et traumatisante. Après 1962, la préoccupation immédiate était celle de panser les plaies, d’apprivoiser à nouveau la vie et de regarder l’avenir, il y avait urgence à tourner rapidement la page du malheur. Cela laissait d’autant moins de place aux autres dommages collatéraux qui ont accompagné l’atterrissage brutal dans le monde de la liberté, que l’héritage politique du combat pour l’indépendance était disputé âprement par ceux des protagonistes qui y avaient survécu. 
Il ne semble pas déraisonnable de considérer que, soixante années plus tard, il n’y ait plus réellement de question taboue. Cela l’est d’autant moins que les Algériens peuvent regarder aujourd’hui avec sérénité cette phase de l’histoire récente de leur pays.

L’hommage aux justes qui ont soutenu le combat algérien durant les heures sombres
Durant les très longues années du combat qu’ils ont eu à livrer aux forces d’occupation, les Algériens ont toujours trouvé à leurs côtés des Français, femmes et hommes, qui ont dénoncé et condamné vigoureusement la sauvagerie coloniale. Certains d’entre eux sont allés jusqu’à prendre fait et cause pour les colonisés et, durant la guerre de libération en particulier, ont risqué ou même perdu la vie, pour un combat qu’ils considéraient comme juste et légitime. 
Le temps semble maintenant venu de réfléchir au meilleur moyen de leur exprimer une forme symbolique de reconnaissance. Cela pourrait prendre la forme d’un monument financé par des dons privés algériens ; d’un mur sur lequel seraient transcrits les noms de tous ces valeureuses personnalités ; de rues de nos villes ou de bâtiments publics à baptiser par les noms les plus illustres ; de livres ou de films racontant leur histoire et leur itinéraire ; etc. 
Cet hommage aux justes est une tâche des plus exaltantes. Symboliquement, et pour tous ceux, sincèrement désireux d’un avenir apaisé entre les deux pays, il n’y a pas de plus belle passerelle.


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