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A la une / Contribution

LE HIRAK

DE L’INDIGNATION À LA LUTTE POUR LA RECONNAISSANCE CITOYENNE

© D. R.

Par : HAMOU BOUMEDINE

Deux  année  nous  séparent  de  la  genèse  de  ce  grand  mouvement populaire qui a bouleversé, comme jamais, l’ordre politique en Algérie ; et malgré l’abondance des écrits et des interventions, sous toutes les formes, on continue de s’interroger sur les déterminants de ce phénomène social. Cette recherche de significations n’épuisera certainement pas le sujet, mais ce qui est sûr, c’est que ce n’est qu’avec une lecture tenant compte du contexte dans lequel a émergé le Hirak que l’on pourra faire des propositions réalistes dans ce qui peut être fait comme prolongement politique.

Le mouvement de février est fondamentalement un mouvement citoyen. Il pose  de  manière  radicale  le  rapport  du  citoyen  avec   l’État.  S’il  est éminemment politique, il n’est pas dans une démarche de prise de pouvoir. Il est, par essence, un contre-pouvoir. Son attachement à rester dans un cadre unitaire résulte de sa volonté de mobiliser l’ensemble des catégories de la société pour faire face et tenter de faire échec à l’ordre politique de domination imposé par l’État autoritaire. Au niveau national, aucun autre mouvement n’a réussi, depuis 1962, à relever ce défi et à délégitimer de manière flagrante le pouvoir en place. Le Hirak a mis à nu la nature du pouvoir algérien dans l’espace public.

Sur plus d’une année, chaque vendredi, malgré la répression et les intimidations, des centaines de milliers d’Algériennes et d’Algériens investissent la rue pour exprimer leur ras-le-bol et leur soif de changement. Si chaque mouvement de contestation populaire est une singularité, la Révolution du sourire a émerveillé le monde dans sa durée, son caractère pacifique et l’expression de la joie dans la rue. Une joie que certains ont vite assimilée à une dérive de fêtards, oubliant, comme nous l’enseigne le philosophe Gilles Deleuze, qu’“une joie, c’est tout ce qui consiste à remplir une puissance”. Une puissance pour conjurer la peur du diktat et la résignation à la fatalité.

Avec du recul, il faut considérer le mouvement de février comme faisant partie de ce large mouvement de contestation populaire, à travers le monde, ayant bouleversé l’ordre des luttes, pour faire de la lutte pour la reconnaissance une revendication centrale des sociétés. Alors que jusqu’à un passé récent c’est la question de la redistribution, de la justice sociale et des droits économiques qui était au centre des préoccupations, l’axe des luttes sociales s’est déplacé, depuis le début du XXIe siècle, vers des considérations liées à l’être, à l’identité et à la culture et, de manière générale, à la subjectivité humaine.

Si le besoin de reconnaissance et le respect de la dignité sont plus expressifs et relèvent d’un autre niveau d’exigence, c’est qu’on est passé d’une société de consommation matérielle à une société de consommation de l’image grâce au développement inouï des moyens de communication, d’information et d’échanges. Il y a, certes, des raisons profondes et lointaines qui sont à l’origine de l’insurrection citoyenne de février, mais l’effet déclencheur reste cette humiliation vécue par les Algérien(ne)s en voyant un président impotent, incapable d’adresser un mot à son peuple durant des années, se présenter à un cinquième mandat, alors que le quatrième a déjà été la risée du monde.

Le culte du “cadre du président” et les images parvenues du fameux meeting de la Coupole olympique d’Alger en soutien à Bouteflika ont provoqué une onde de choc et des dégâts incommensurables sur la dignité des citoyens. Tous les mouvements populaires qui résultent d’une indignation collective se présentent en dehors des schémas antérieurs où ce sont les organisations classiques – les partis, les syndicats – qui jouent le rôle de leadership politique.

Que ce soit en Tunisie, en Égypte, en Grèce, etc., tous ces mouvements ont la caractéristique d’être réfractaires à une représentation verticale et de favoriser des formes horizontales souples qui permettent l’expression directe des citoyens sur le terrain des luttes, dans la rue ou bien sur les réseaux sociaux. Et pour la première fois dans l’histoire, le Hirak a explicitement identifié le pouvoir réel dans son noyau dur, qu’est l’état-major de l’armée. Le rappel explicite d’un des principes du Congrès de la Soummam – primauté du civil sur le militaire – révèle, à lui seul, où la société situe le nœud gordien de la crise et le niveau de pertinence politique des citoyens : “Dawla madania, machi âaskaria.”

Plus profondément, parce qu’il ne s’agit pas d’établir une hiérarchie entre les civils et les militaires, cette revendication exprime la volonté des Algérien(ne)s de voir l’exercice du pouvoir politique s’autonomiser de la sphère militaire. Les manifestations des citoyens à travers les slogans, les affiches et les chants ont pris la forme de véritables réquisitoires publics contre le personnel au pouvoir.

Cloué au pilori aucun d’eux n’a été épargné sous le mot d’ordre “Yetnahaw ga3” qui est la parfaite traduction en arabe algérien de “Que sa vayan todos” que les Argentins ont clamé dans leur révolution en décembre 2001. D’un pays à un autre, c’est le même principe qui accompagne les masses dans leur révolte pour allumer la même flamme de la citoyenneté. Mais la lutte n’a pas été seulement circonscrite dans le présent ; le passé, lui aussi, a été convoqué. La bataille autour des symboles, notamment ceux qui ont un lien avec la Révolution de 1954, est une forme de lutte pour la réappropriation de l’histoire. 

Ceux qui soutiennent la thèse complotiste, parce qu’il y en a, quand ils ne travaillent pas en sous-marins pour les thèses du pouvoir, ne sont-ils, en fin de compte, que de simples fainéants intellectuels, incapables de se donner une vision théorique dans les processus politiques qui bouleversent, à un moment de l’histoire, le corps social ? Une critique sociale, à défaut d’apporter, alors, des explications pour ouvrir des perspectives, verse dans un nihilisme politique désespérant.

Le rôle de l’intellectuel n’est-il pas de produire du sens, au lieu d’aller à contresens de la volonté de ceux qui croient que le changement, aussi incertain qu’il puisse être, mérite un sacrifice. On n’est jamais assez libre quand on confond sa propre liberté avec celle de son peuple. Pour d’autres, le plus grand malentendu est né dans leur interprétation du Hirak comme un mouvement de renversement de pouvoir. À ce jour, ils se demandent pourquoi avec autant de mobilisation populaire, le pouvoir est toujours là même si une bonne partie de son personnel se trouve en prison.

Pour renverser un pouvoir, et cela est une évidence, il faut être capable de construire une alternative. Or pour passer d’une démarche de contestation d’un ordre établi pour en fonder un autre, non seulement il faut du temps, mais il est nécessaire de trouver les modalités de s’organiser pour. La classe politique de l’opposition qui devait relayer cette perspective s’est retrouvée dépassée — pour des considérations pour lesquelles, il est inutile de s’attarder ici.

Au sein du pouvoir, on aurait pu imaginer une réaction ou une démarche semblable à ce qu’a été l’expérience portugaise avec la révolution des Œillets, mais il n’en fut rien puisqu’à la place de la démocratisation, ce sont la répression et le déni des réalités qui ont été retenus. Pire, en stigmatisant la Kabylie, en encourageant l’expression d’un discours raciste, il a failli mettre en péril les fondements mêmes de la nation.L’apport essentiel du Hirak est d’avoir rouvert le cours de l’histoire des luttes qu’on croyait à jamais figé, et ce, en permettant au commun des citoyens de revendiquer son droit à participer à la construction d’un destin collectif.

Le Hirak a permis aux Algérien(ne)s de revendiquer leur autonomie politique et d’avoir droit au chapitre. La souveraineté populaire, celle qui fait du citoyen le maître du jeu politique, n’est, en effet, réelle que si l’autonomie politique devient une pratique où chacun est libre de défendre ses opinions et de prétendre à leur réalisation en accordant à tous ses semblables la validité de ce principe.

Il ne peut y avoir de démocratie dans une société où seul le rapport d’assujettissement détermine, dans les faits, la relation entre les personnes et l’État. Ce sont toutes ces considérations d’assujettissement que le mouvement de Février a réussi à remettre en cause, en poussant le pouvoir dans ses derniers retranchements. Ce dernier a, certes, réussi à se maintenir, à se donner un Président, à organiser un référendum pour une révision constitutionnelle, mais s’est-il pour autant régénéré en se donnant un semblant de légitimité ?

La crise liée à l’épidémie de la Covid-19 lui a permis de bénéficier d’un sursis, en empêchant pour des raisons sanitaires l’expression publique des citoyens. Mais ce sursis durera jusqu’à quand ? La crise financière, qui s’ajoute à la crise économique, ne lui laisse guère de marge de manœuvre pour faire face à des explosions sociales qu’il faut sérieusement envisager après avoir siphonné le dernier dollar des réserves de changes. 

L’abandon de l’État jacobin centralisé
Plus que jamais le démantèlement du système, dans ses trois fondements, se pose. L’État néopatrimonial, où le clientélisme est une norme et les passe-droits la règle d’or, est arrivé objectivement au crépuscule de son existence.

On peut toujours rêver d’un baril à 150 dollars pour s’offrir la paix civile, mais c’est vers le déclin des prix de l’or noir qu’on se dirige, a fortiori avec la transition énergétique qui devient de plus en plus une réalité en Europe où un tiers (1/3) des véhicules neufs, en 2030, seront des véhicules électriques. L’État autoritaire-militarisé qui s’est installé au lendemain de la décolonisation est complètement dépassé, et avec l’avènement du Hirak, il se présente déjà  comme une relique du sous-développement politique. 

Autre  niveau  de  démantèlement, l’abandon de l’État jacobin centralisé pour être, d’une part, en harmonie  avec  le  caractère  multiculturel  de  la  nation algérienne et, d’autre part, pour engager une grande réforme de l’État dans le sens d’une forte décentralisation du pouvoir vers des entités régionales.

Ce dernier point mérite que l’on  souligne que  ses  exigences  sont au cœur même des fondements du Hirak : une politique de reconnaissance qui doit se traduire par  le  respect  de  l’égale  dignité  des citoyens  dans  leur diversité linguistique et culturelle et d’un autre côté assurer une démocratie directe par la participation effective des citoyens aux affaires de la cité en encourageant une démocratie participative.

Ce n’est pas un fait du hasard que dans tous les pays, marqués par une forte diversité culturelle, la transition démocratique s’est toujours accompagnée par l’adoption d’un système régionalisé ou fédéral. Dans ce contexte, la perspective n’est que dans la résistance. Résister pour refuser de participer au ravalement de façade, à la domestication des esprits qui maintient un système de domination aussi injuste qu’infantile.

Résister pour ne pas avoir honte d’avoir été le témoin passif d’une transformation de l’homme qui, d’accommodement en accommodement, finit par tomber dans la servitude volontaire. Partant de l’idée vraie qu’il est impossible de songer à une libéralisation politique sans émancipation citoyenne, l’accent doit être mis sur la nécessité de multiplier les foyers de résistances populaires comme c’est le cas avec ce vaccin de rappel démocratique que viennent de nous administrer les citoyens de Kherrata à l’occasion du deuxième anniversaire du lancement du Hirak.

L’affirmation d’une société civile étant ce qui permet aux citoyens de s’auto-définir comme des acteurs permanents du changement social,  il s’agit alors d’encourager toutes les actions et initiatives visant à une plus large implication des citoyens dans l’activité militante pour que ceux-ci puissent agir et interagir en vue de réaliser des objectifs dont ils mesureront les conséquences politiques. En Kabylie, l’idée d’une conférence régionale citoyenne pour engager le débat sur toutes ces questions a fait son chemin et sa tenue apportera, sans nul doute, l’articulation nécessaire entre le combat national et les demandes spécifiques de la région.

De cette initiative pourra naître, compte tenu du niveau d’accumulation des luttes citoyennes en Kabylie, l’exemple à essaimer dans les autres régions du pays. C’est pour cette raison que l’idée de fermer le débat sur les questions divergentes ou idéologiques pour juste maintenir le cadre unitaire du mouvement est aussi dangereuse que contradictoire avec la citoyenneté. Il faut, bien au contraire, concevoir le Hirak comme un champ d’interactions et d’interventions des acteurs sociaux pour dégager — dans la confrontation s’il le faut — le consensus sur l’ordre politique et social nouveau qui va préfigurer la “république des citoyens” de demain.

L’expression de la pluralité et des divergences est ce qui permet justement d’accentuer la rupture avec l’ordre ancien qui se plaît et se complaît dans le monolithisme politique au bénéfice de ceux qui sont aux commandes du pouvoir.  Bien sûr, le pouvoir ne restera pas inactif, et il tentera, comme à son habitude, d’attiser les appétits autour des élections, mais le peuple n’est pas dupe : ces élections ne seront pas un  instrument  d’inclusion politique des populations, mais  un  new-deal pour  tuer  la  dynamique historique du Hirak en contrepartie de quelques prébendes.

La solution, la vraie, est dans le retour à la souveraineté populaire, c’est elle seule qui permettra à l’Algérie d’ouvrir les portes  de  l’espoir et  de sauvegarder la paix civile. Il est bon que tous les militants, acteurs sociaux et simples citoyens, prennent conscience que dans le mouvement de février, il y a assez de ressources, assez d’exploits réalisés pour en faire une véritable révolution démocratique. Ce potentiel existe car c’est une dérive que de s’en remettre à ceux qui ont été incapables de faire une vague dans un verre d’eau pour croire qu’un jour, ils puissent remuer le monde pour que notre destin soit meilleur.


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