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A la une / Contribution

Les femmes algériennes et l’impératif de la lutte généralisée

Debout, femmes de mon pays !

© D. R.

Par : MYASSA MESSAOUDI
        ÉCRIVAINE

“Plus de soumission et de silence. Plus d’écrasement et de silence. Le silence tue et s’hérite de mère en fille, si on ne brise pas la malédiction par la parole et l’engagement. Vous n’avez, femmes de mon pays, plus le droit de faire comme si l’asservissement était piété, et la désobéissance religion. Dieu n’a jamais autorisé l’injustice, les hommes si.”

Il y a des martyres qui fauchent en une seule fois, et d’autres qui durent une vie, voire des générations. Les martyres ne sont pas toujours de cris et de sang. Ils traînent comme des poussières de poudre sur un long chemin. Puis  finissent toujours par un bruit tonitruant qui emporte par son souffle le passé et le présent. Et tout recommencera à zéro, comme un cauchemar sans fin. 
Ainsi va la servilité qui rampe comme un serpent. Elle vous avale par petits bouts jusqu’au dernier morceau. Vous fait bouger tel un pantin et vous obstrue les voix de la raison. Elle vous fera dire que c’est de votre faute si gronde le volcan ou que la sécheresse brûle tout sur son chemin. Le sacrifice de la dignité sur l’autel de la paix sociale sera toi, ta chair, ton âme et ton cerveau. Femmes, jusqu’à quand ? L’homme ne brise ses fers qu’en faisant appel à toi. Mais la trahison suit de quelques pas. 
Il dira qu’il y serait arrivé quand même. En sachant pertinemment que sans toi tout s’étiole et s’éteint. Alors, il te tient prisonnière. Que d’astuces et de trouvailles il déploiera pour te réduire à un être bête et dépendant. Même Dieu n’y échappera pas. Ils le convoqueront en guise de chaînes. De fers, d’étoffes ou de précieux métal pour te tenir docile et reconnaissante de protection. 
On dressera autour de ta maison des murs hauts sertis de fers barbelés et de cadavres de bouteilles de vin ; la rue, le grand air et les oiseaux seront un danger pour toi. Plus ta résidence est grande, plus ta peine à la nettoyer s’ensuivra. Ta vie durant, tu astiqueras des cailloux polis et des bouts de bois. Un torchon dans une main et un autre sur la tête pour acter ta soumission. On te dira que tu es une privilégiée, et tu le croiras. D’autres t’envieront même ta prison dorée. Jusqu’à quand, femmes ? 
Les hommes paieront cher pour t’avoir en exclusivité. Oh ! tout ce qu’il y a de plus légal et hallal. Une grande fête où tu seras reine soldera définitivement ta liberté. Tu défileras avec un tas d’habits chers et soyeux. Couverte comme une statue de paillettes et de belles quincailleries, bien souvent empruntés chez Zina, l’habilleuse de cérémonie. Les festivités dureront un jour, deux à tout casser. Avant que tes talents de cuisinière fassent jaser et que le package familial débarque pour tester ton sang-froid et ta servilité. Ta mère te dira : “Tu endures et tu te tais, ça a toujours été comme ça !” Mais tu n’es pas ta mère et tu veux travailler. Tu as un master ou deux. Tu es habile au clavier et tu as un permis de conduire. Soit ! dira le mari, un salaire en plus pour finir le crédit de l’appartement, où ton nom n’apparaîtra pas, est le bienvenu. “Mais à une condition, dira-t-il, je veux une maison propre et des enfants. Et en rentrant du travail, je veux le dîner sur la table et ta disponibilité selon Dieu et la charia.” Tu relèveras le défi, mais après un enfant ou deux. Tu commenceras à t’énerver d’avoir tant à  gérer seule et sans appui. Alors, faute de temps, tu te négligeras. La tension montera dans ton couple crescendo, jusqu’à cette première gifle que tu encaisseras, hébétée. Suivront d’autres que tu accepteras, résignée, car tu sais qu’aucune loi ne te protège. Qui s’occupera des enfants en cas de divorce et où aller ? Même l’avocate te conseillera de plier ; les procédures sont longues et les lois ennemies. Tu risqueras de perdre la garde de tes enfants si tu refais ta vie, mais pas lui. Jusqu’à quand, femmes ?
Tu remarqueras très vite que les promotions au travail ne sont pas faites pour toi. Cela fait des années que ton échelon stagne. Tu tiens à distance le patron qui te regarde, alléché. Son regard insistant te met mal à l’aise. Cette forme de violence ne porte pas de nom. Après tout, c’est une habitude. Le long du chemin, tu te fais harceler. Depuis toujours ! Sous le regard fuyant du représentant de l’ordre et du barbu qui te maudit. Pourtant, tu t’es couverte de la tête aux pieds ! Tu te rends bien compte que cela t’enlaidit et que cela n’empêche point les agressions, mais tu n’oses plus faire marche arrière. “Je me sens nue sans mon voile !” diras-tu. Le voile est désormais comme les hauts murs qui entourent ta maison. Jusqu’à quand, femmes ? 
Ton mari est de plus en plus absent. Il prie à haute voix et les enfants l’ennuient. Il éduque comme l’imam en usant de menaces et de brutalité. Alors, tu évites de les lui confier. Ce n’est pas de sa faute, te diras-tu, les hommes n’ont pas l’instinct maternel. En regardant la télévision, tu culpabiliseras d’admirer ces autres si doux avec leur moitié. 
Tu doubleras de prière pour chasser le chuchotement du diable et les poussées de rébellion. Ton mari ne parlera plus que de Dieu, et tu y verras un signe de piété. Jusqu’au jour où il t’annoncera que, selon la religion, il a droit a une autre femme. Les enfants auront atteint leur majorité, et plus rien ne l’empêchera de te mettre à la porte. 
C’est le code de la famille qui le dit ! Jusqu’à quand, femmes ?
À travers l’histoire, femmes de mon pays, vous avez servi de refuge identitaire, de valise révolutionnaire. Pour mieux tromper l’ennemi, on vous a permis de découvrir les jambes et les cheveux. On est allé jusqu’à vous autoriser quelques verres. Mais une fois la guerre gagnée, on a découvert que votre place serait mieux à la maison. On a lâché sur vous les extrémistes religieux pour faire union sacrée. Aujourd’hui, ce sont les petites frappes et les voyous qu’ils ont chargés, par leur silence complice et leur indifférence, de vous assaillir dans les coins perdus où on vous a cantonnées.  Nulle part vous êtes en sécurité. Seules ou à plusieurs. Voilées de la tête aux pieds ou le mollet à peine découvert. Pieuses et conformes ou tentant de vous libérer. Lettrées ou illettrées. Issues de la bourgeoisie ou des classes populaires. Partout, vous êtes en terrain miné. Partout, un gredin, un bigot frustré, ou un simple passant transformé en furie par l’oisiveté et l’ennui peut surgir pour transformer votre vie en enfer. Jusqu’à quand, femmes ?
Les attaques de ces derniers jours, et qui ont visé de manière ciblée des femmes enseignantes et occupant en groupe des appartements de fonction, sont de véritables attentats perpétrés contre l’autonomie et la dignité des femmes actives. Des attentats doubles commis d’abord par les autorités censées garantir leur protection. Ce qu’on apprend que les enseignantes de BBM et de Biskra occupaient des logements vétustes et dépourvus de la moindre sécurité. Et puis par le fanatisme crapuleux et misogyne qui s’empare de plus en plus de la société. Un fascisme rampant décomplexé aux apparences pieuses et qui s’exonère de toute morale et justice au nom de la religion nouvellement fabriquée. Jusqu’à quand, femmes ? 
Si ce n’est plus de vous qu’il s’agit, alors pensez à vos filles et à vos petites-filles. Songez que la ruse que vous avez adoptée pour survivre à l’ordre inique qui vous soumet renforce la corruption et votre soumission. Jouir d’un pouvoir qui vous est plus ou moins consenti à un âge avancé est un cadeau empoisonné. Il vous fera gardiennes de goulags zélés contre votre propre sexe. 
Contre vos mères, vos filles et toutes celles qui pourraient rêver d’un autre sort que celui qui vous a réduites. Il faut prendre la pleine mesure de son sort déplorable. Être conscientes de valoir plus qu’une poupée qu’on pourrait vêtir à sa guise ou désarticuler. Vous êtes la nature prolifique et son essence profonde, alors cessez de sous-estimer vos capacités. Vous pouvez beaucoup pour vous-mêmes et ce pays. Vous pouvez changer la donne. Toutes comme nous sommes avons compris qu’il nous sera toujours demandé plus de servilité et de silence. 
Plus de soumission et de silence. Plus d’écrasement et de silence. Le silence tue et s’hérite de mère en fille, si on ne brise pas la malédiction par la parole et l’engagement. Vous n’avez, femmes de mon pays, plus le droit de faire comme si l’asservissement était piété, et la désobéissance religion. Dieu n’a jamais autorisé l’injustice, les hommes si. Alors, debout, femmes de mon pays, pour faire un autre pays juste et valeureux. Vous en êtes la seule voie et l’esprit. Aucun pays ne va loin, estropié d’un bras et d’une jambe arrachés.


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