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A la une / Contribution

École et Société

Du Poison Pour Nos Enfants

© D.R.

Par : AHMED TESSA
        PÉDAGOGUE

“Profitant de l’angoisse des parents et du désarroi de leurs enfants scolarisés, des commerçants habillés du vernis éducatif/ pédagogique proposent des produits nocifs qui, à la longue, deviennent des poisons.”

De nos jours, le slogan/totem “The american way of life” - ou société de consommation/surproduction débridée- est chahuté en Occident pour les ravages qu’il entraîne dans son sillage -morts d’hommes, maladies et fléaux en tous genres. À notre tour d’en faire l’expérience morbide. Le mode de vie à l’Américaine s’est incrusté dans les sociétés en voie de développement (ou sous-développées). Les secteurs ciblés par cette mode existentielle sont pourvoyeurs de maux connus : drogues, tabac, alcool, aliments, etc.  Mal préparés sur les plans culturel et sanitaire, les pays en voie de développement enregistrent un nombre effarant de victimes causées par ces poisons vendus à coups de milliards en argent sonnant et trébuchant. Et aux citoyens de débourser des milliards pour en nourrir leurs enfants. Il n’y a qu’à voir les produits vendus à nos têtes brunes via des campagnes médiatiques (TV) où la fausse et dangereuse publicité sévit à longueur d’antenne. 
Pour notre malheur, ne voilà-t-il pas que le secteur de l’éducation tombe dans l’escarcelle et devient la cible privilégiée de ces marchands de poisons ?
On savait notre système scolaire pourvoyeur d’échec scolaire et castrateur d’intelligences. Beaucoup d’écrits-contributions journalistiques-ouvrages-études universitaires… ont levé le voile sur la responsabilité de l’État quant à la descente aux enfers de l’école algérienne depuis des décennies. En vain ! Le  pire dans cette situation réside dans le silence de nos médias lourds-publics et dits “privés”. Pourtant, ces organes d’information ont pour vocation première d’éclairer, de sensibiliser et de conscientiser les citoyens tout en alertant les décideurs politiques quant au drame que vivent nos enfants dans et hors des salles de classe. Quand ils abordent les questions éducatives c’est pour verser dans le sensationnel voire dans le voyeurisme. Rares sont les émissions appropriées. Ces TV leur préfèrent ces longs spots publicitaires sans fin : des marques de café ou d’aliments/poison à médiatiser.

À côté de la responsabilité des décideurs politiques, il y a le rôle néfaste de certains segments de la société. Profitant de l’angoisse des parents et du désarroi de leurs enfants scolarisés, des commerçants habillés du vernis éducatif/pédagogique proposent des produits nocifs qui, à la longue, deviennent des poisons. Ils contrarient fortement le développement/épanouissement des enfants. Ici et là fleurissent des activités que leurs promoteurs présentent comme étant des recettes miracle pour la réussite, et préventives contre l’échec scolaire. Miroir aux alouettes ! La liste de ces activités clandestines et pseudo-éducatives s’est enrichie ces dernières années.

La maffia de l’esprit
La plus ancienne de ces activités remonte à la fin des années 1980 pour devenir de nos jours, un phénomène de société, une mode à laquelle sont devenus addicts la plupart de nos élèves : ce sont les cours payants. S’inscrivant dans le morbide triptyque pédagogique de l’école algérienne (bachotage/parcœurisme/restitution), les cours payants aggravent les dérives pédagogiques de notre système scolaire, tout en tordant le cou à l’éthique éducative. 

À raison de 2 000 DA/heure (une moyenne minimale) et des dizaines de milliers d’élèves hameçonnés (voire des centaines de milliers) ce sont des milliards de dinars qui s’évaporent du radar fiscal pour alimenter le marché noir de la monnaie. Un maître mot des cours clandestins : renforcer le pavlovisme déjà mis en place par la pédagogie du système algérien, en plus de grossir le portefeuille. Une arnaque à ciel ouvert à la barbe des autorités.

Une autre mode déferle sur le pays depuis quelques années. Facile à manipuler, le soroban est devenu la “recette à fric” du simple quidam pourvu d’un minimum de connaissances en calcul élémentaire. Devant un boulier, cet “éducateur” propose à l’enfant-moyennant monnaie- de passer des heures à triturer, à une vitesse grand V, des boules pour calculer des opérations à plusieurs chiffres. L’officiant avance l’argument que l’enfant deviendra fort en mathématiques grâce au soroban. Foutaise !  À quoi cela lui sert de savoir calculer rapidement des colonnes de chiffres ? La maîtrise du mécanisme des quatre opérations de base ne peut se faire que si et seulement si, l’élève a compris le sens de telle ou telle opération. À savoir quand, où et à quel moment il doit employer l’une des quatre opérations (addition-soustraction-multiplication-division). L’élève du primaire ne pourra jamais accéder au sens mathématique en dehors de la manipulation d’objets concrets, et ce, dans des situations très diversifiées. 

Au soroban, l’élève ne manipule rien, il n’est confronté à aucune situation, problème pour exercer son intelligence, comprendre le sens de telle ou telle situation mathématique. Là aussi, comme pour les cours payants clandestins, on cultive chez nos enfants le pavlovisme. On étouffe leurs fonctions intellectuelles supérieures (compréhension, analyse, synthèse, créativité) au profit de l’hyper mémorisation baignée de psittacisme (qui signifie : “répéter comme un perroquet”). Une aubaine pour les “laveurs de cerveaux” et les spécialistes de l’endoctrinement. Ignorant les tenants et aboutissants de la pédagogie scolaire, les parents se disent satisfaits des “exploits” de leurs enfants : “Mon fils calcule et fait des opérations jusqu’à 6 chiffres”. Mais savent- ils que c’est une pure illusion ? Et que cette façon d’agir étouffe l’intelligence vive de leurs enfants ?

Le parascolaire
À l’exception d’une infime minorité de maisons d’édition réputées pour leur sérieux, l’édition parascolaire “à l’algérienne” cause des dégâts énormes pour le pays, tant en évasion fiscale que du point de vue pédagogique. 
Voilà un autre phénomène qui gangrène la société avec pour conséquence “l’empoisonnement” des enfants via l’achat de livres et de manuels frelatés. Ainsi, dès les premiers signes du libéralisme sauvage, vers la fin des années 1980, les établissements scolaires ont cessé d’orienter leur budget bibliothèque vers l’achat de livres de littérature, de dictionnaires ou d’encyclopédies labellisés, bénéfiques aux élèves. Ils achètent uniquement de pseudo-livres parascolaires de piètre qualité et qui font la part belle au bachotage antipédagogique (exercices et problèmes standards avec corrigés… truffés de fautes) et à la littérature religieuse douteuse. Ces ouvrages parascolaires en circulation ne sont pas  validés par une commission d’homologation qui est du ressort du ministère de l’Éducation nationale. 

Depuis plus de vingt ans, le MEN ferme les yeux en toute connaissance de cause – comme pour les cours clandestins. Pour économiser de l’argent et grossir le chiffre d’affaires, ces éditeurs ne se dotent pas de conseils scientifiques ou de comités de lecture compétents. Leurs livres sont souvent mal corrigés, avec des contenus bourrés de fautes. Il y en a même qui versent dans les contenus orientés idéologiquement. Nous ne citerons que cet ouvrage (couverture brillante et intérieur en noir et blanc) destiné à l’apprentissage de la langue française édité par une maison d’édition sise dans une ville de la banlieue algéroise. 

Dans un exercice de découverte lexicale avec, comme support, des images dessinées par des mains novices. Comme légende, sous le dessin, le mot le désignant : “Un Berbère”. Rien que ça ! Alerté par un client/libraire, l’éditeur n’a pas réédité l’ouvrage, mais il ne l’a pas retiré non plus. Toute honte bue, des éditeurs piratent à tire-larigot les best-sellers du parascolaire édités à l’étranger pour les traduire ensuite vers l’arabe. Et avec quelle traduction ! Pour écouler leurs produits, ils n’ont jamais recours à la publicité dans les médias. Ils ont une arme redoutable : le rabattage organisé par des distributeurs attitrés ou des vendeurs de livres – qui sillonnent les quatre coins du pays. Par des techniques de marketing, ils arrivent à persuader les chefs d’établissement et les intendants pour acheter par lots, à l’occasion des fêtes de fin de trimestre. Établissements scolaires transformées en espaces commerciaux. C’est ainsi que les étals de nos bibliothèques scolaires croulent sous le poids de cette “marchandise” frelatée achetée pour être offerte lors des remises de prix. Mais le génie créateur des Algériens n’est pas avare en innovation. C’est ainsi que nous voyons fleurir un autre genre d’éditeur/distributeur. 

Se découvrant des vocations de pédagogues créatifs, des enseignants et des inspecteurs se lancent à compte d’auteur ou en association avec un imprimeur peu regardant sur la réglementation. Ils publient des annales, des fiches de bachotage et des manuels parascolaires, copie conforme des cours dispensés en classe – et  bâclés dans la précipitation. Et ça marche ! Puisqu’ils sont assurés de la vente “sur pied”, en classe ou dans les salles des professeurs. Ils sollicitent aussi leurs collègues commerçants des cours payants. Ces derniers sont ravis de l’aubaine pour accaparer une marge des bénéfices en les vendant à leurs clients/élèves. L’appétit venant en mangeant, les éditeurs du parascolaire – via leurs revendeurs/rabatteurs  et leurs points de vente – organisent des expos/ventes pour écouler les stocks. Les établissements scolaires sont leur cible. 

Ils préfèrent nouer de bonnes relations avec les responsables pour vendre par stocks et non au détail. Des enseignants intègres ont beau dénoncer ces charlatans de la pédagogie, qui distillent du poison à nos enfants à longueur de pages de leur marchandise imprimée. En vain ! La loi sur le livre promulguée en 2016 attend ses textes d’application pour mettre fin à ces pratiques honteuses. Il y a urgence d’y mettre fin, encouragées qu’elles sont depuis deux décennies.

La maffia du ventre
D’autres pratiques puisées du marché informel viennent s’ajouter à celles des cours payants. Il s’agit des cantines et des crèches/garderies clandestines. Dans les années 1960/fin 1970, au plus fort de la misère sociale, l’État assurait à tous les écoliers algériens le repas de midi, le verre de lait du matin et le goûter de l’après-midi. De  nos jours, des cantines clandestines sont ouvertes dans des villas ou appartements par des particuliers qui ont flairé le filon juteux. Profitant de l’absence de cantines scolaires dans les écoles des centres urbains, ces personnes, à l’esprit commerçant affûté, s’offrent la vocation de “restaurateurs clandestins”. Et ça marche ! Dans les grandes villes, la demande explose d’année en année. Les parents oublient qu’ils font courir des risques à leurs enfants. Non enregistrées au registre du commerce, donc non contrôlées, ces cantines sauvages peuvent occasionner des dégâts : incendie, intoxication, accidents corporels. Et l’assurance ne répondra pas. Il en est de même pour les crèches/garderies.  

En Algérie, le must de ces produits vendus réside dans le coaching ou les stages de formation pour enfants selon des méthodes validées sous d’autres cieux et créées par d’éminents spécialistes mondialement connus. Rares sont ces stages proposés et qui sont conformes à l’esprit et à la lettre desdites méthodes et ce, pour cause d’absence d’encadrement spécialisé. Comme appât/hameçon, les promoteurs de ces stages de formation pour enfants utilisent seulement le nom prestigieux du créateur de la méthode (exemple : la méthode Montessori). Il n’est pas impossible que certains d’entre eux (elles) soient réellement habilités à encadrer – mais ces personnes sont rares. 
Si l’Occident a longtemps vécu selon le mode vie à l’américaine et qu’il commence à s’en détourner, les Algériens découvrent sa face (de’ l’“American way of life”) la plus moche, la plus perfide et la plus dangereuse : faire consommer à nos enfants du poison… au quotidien.


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