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CONTRIBUTION

HIRAK, ALTÉRITÉ ET RELENTS SANGUINAIRES

© D. R.

Par : MYASSA MESSAOUDI
       
ÉCRIVAINE  

Les meilleures alliances, c’est avec le peuple et les forces progressistes du pays qu’il faut les sceller, et non avec les ennemis de la liberté en espérant qu’avec un peu de chance et de patience, ils changeront.”

Les pages algériennes s’arrachent l’une après l’autre de l’histoire. On les réécrit à l’encre de la contestation face au déni. On jette, sans égard, à la poubelle, les feuilles écornées par l’injustice et les abus. Mais ces injustices et ces abus ont-ils seulement une fin ? Quel pays se dessine pour nous à l’horizon et pour quels citoyens ? Quelle patrie pour quels habitants ? Quelle terre pour quelle religion ? Quel Moi pour quel Autre ? Nous qui avons vécu de la grandeur de nos aînés, nous nous apercevons que, comme eux, nous avons été abusés. Des noms sur les frontons des institutions publics et des lycées.

Des noms et rien d’autre pour duper le promeneur désœuvré et le patriote mystifié. Que connaît-on de la vie intime de nos héros révolutionnaires ? Buvaient-ils du thé ou du vin ? Leurs cœurs ont-ils battu pour quelqu’un ou étaient-ils des êtres sans émotion qui n’ont connu que la guerre et les prisons ? Ils étaient si beaux, si jeunes, si extraordinaires, qu’il est impossible d’imaginer qu’ils n’aient suscité amour et passion. Ces autres dont nous combattions les pairs colonisateurs s’étaient-ils engagés à nos côtés par idéal uniquement ? Comment se fait-il qu’aucune romance, pourtant propre à toutes les révolutions, n’est transcrite dans nos récits nationaux ? 

Qu’ont fait leurs successeurs pour les transformer en idoles pétrifiées sans histoires personnelles ? Leurs histoires personnelles risquaient, sans doute, de trahir un esprit bien plus pluriel et tolérant que celui voulu ultérieurement pour mater la population. Messali Hadj, chef historique de la Révolution, a eu pour épouse Émilie Busquant. Une anarcho-syndicaliste féministe, connue pour avoir confectionné le premier drapeau algérien. Maître Verges, un avocat français épris d’une grande combattante, Djamila Bouhired, l’a épousée, ainsi que sa cause et son combat.

Marcelle Stöetzl, l’épouse de Ferhat Abbas, emprisonnée plusieurs fois pour son activisme en faveur de l’indépendance, et dans l’appartement de laquelle fut rédigé le Manifeste du peuple algérien. Qui pourrait penser une seconde que vie privée et idéaux révolutionnaires ne s’étaient conjugués quelquefois pour enfanter la libération ? Que de questions face à l’occultation d’une partie de notre l’histoire, celle qui concerne l’individu et l’humain. Ce ne sont là, certes, que des anecdotes, mais le soin mis à les occulter renseigne déjà sur nos approches déniant toute notion de diversité et de libre choix.

Intolérance, sur les pupitres et les réseaux, j’écris ton nom ! Inquisition, au nom d’un rite importé, d’une jeunesse trompée, gicle de sang ! Place à la triste réalité ; un post émanant de l’université de Tlemcen dénonce comme la peste le cas d’une étudiante retrouvée en possession de documents en lien avec la religion juive. Une étoile de David et des écrits poussant à la conversion au judaïsme ont, semble-t-il, été découverts dans sa piaule.

La direction de l’université a ouvert une enquête, et les autorités compétentes saisies. Voilà ce que dit en substance le post. Je ne sais pas si une quelconque instance a été saisie depuis, ni s’il existe un tribunal compétent pour ce type d’accusation. Ni même que ce post soit un buzz ou une e réalité.

L’essentiel est ailleurs. D’où viennent ces germes de haine envers un Autre qui a plié bagage depuis longtemps ? Passons, comme l’ont relevé pertinemment les étudiants dans les commentaires, le judaïsme n’est point d’essence prosélytique, et quand bien même, cette étudiante pousserait à la conversion, aucune synagogue en activité n’existe en Algérie pour valider une conversion fastidieuse à acquérir. 

En fait, qu’avons-nous fait de nos juifs nord-africains ? Nos voisins marocains, tunisiens ont gardé les leurs. Ils sont tous parti avec les Français en 1962, nous répond-on. Vraiment ! Et si certains souhaitaient se réinstaller dans ce que fut leur pays, vivraient-ils en sécurité parmi nous ? Les juifs ne sont pas arrivés en Algérie dans les bagages des Français en 1830, ils étaient là bien avant. Il serait, effectivement, affligeant de découvrir que certains, dont le départ n’était pas possible ou souhaité en 1962, vivent en marranes parmi nous. C’est-à-dire en pratiquant leur religion secrètement de peur d’être massacrés. 

Pendant toute une décennie, des groupes armés ayant prêté allégeance à une doctrine religieuse étrangère ont livré une guerre sanglante à leurs concitoyens parce qu’ils ne priaient pas de la même façon le même dieu. Une Saint-Barthélemy algérienne a fait rage pendant un temps long comme l’enfer. Le wahhabisme, poignards et bombes humaines aidant, est parti à l’assaut meurtrier du sunnisme et du soufisme maghrébins. Selon la morbide idéologie, l’Autre est un mort en sursis s’il cligne de travers. Je n’ose donc imaginer le carnage si d’Autres que nous vivaient avec nous. Dieu accorde à l’homme une vie entière avant de le juger. Eux l’abrègent pour une mèche qui dépasse ou la moindre altérité. 

Revenons au présent où les condamnations des chrétiens convertis à des peines de prison assortis de fortes amendes pleuvent ici et là ces dernières années. La simple découverte d’un document, en l’occurrence une Bible, peut vous mettre en délicatesse avec la loi en vertu de l’article 11.2 de l’ordonnance de 2006. En contradiction totale avec la Constitution qui prônait la liberté de conscience, des personnes sont condamnées pour des supposées atteintes à la religion musulmane. Un bout de l’Afghanistan des talibans pointe son nez pour narguer nos espoirs libertaires. 
Vous l’avez sans doute remarqué, j’ai mis le verbe “prôner” au passé.

La raison est la suivante : la nouvelle Constitution votée en novembre 2020, la sixième depuis l’indépendance, a rebattu les cartes du droit. Fidèle aux cinq précédentes, la dernière-née décline en matière de libertés individuelles. Comme l’ont souligné quelques constitutionnalistes, la disparition de la mention liberté de conscience au profit de la liberté d’exercice du culte, ainsi que le remplacement des référents droits de l’Homme par celui de droits fondamentaux scellent définitivement le sort des libertés de croyance. Nous ne sommes désormais plus dans les valeurs universelles fondées sur l’égalité et la liberté, mais dans la morale islamique. En somme, l’Algérie théocratise son approche du droit en matière de droits individuels. 

En définitive, la stratégie de certains démocrates et politiciens, qui poussent à l’abstention lors des scrutins, profite indéniablement au camp extrémiste. Le taux de participation aux votes n’ayant aucune incidence sur la validité des résultats. Et il en sera de même pour les élections prochaines si la stratégie des démocrates n’évolue pas vers le travail actif de terrain et la vulgarisation des enjeux. Les meilleures alliances, c’est avec le peuple et les forces progressistes du pays qu’il faut les sceller et non avec les ennemis de la liberté en espérant qu’avec un peu de chance et de patience, ils changeront.  

Aussi, sachant que dans leur malheur, les Algériennes, minorées par le code de la famille, disposent encore du droit de vote et sont mobilisables politiquement. Rien n’empêche lesdits politiciens à élaborer un programme attractif à leur endroit pour s’attacher cette manne électorale. À moins que conscients des limites de leur influence et peu enclins à l’abrogation effective des lois ségrégationnistes qui ciblent les femmes, ils n’aient préféré quelques raccourcis vers le pouvoir administratif.

Rappelons que nous sommes l’un des rares pays à avoir amnistié des criminels de guerre, qui reviennent, toute honte bue, réclamer à nouveau leur part du pouvoir, sinon la totalité. Flanqués de quelques courtoisies de circonstance, d’habits de démocrates étriqués dont les coutures lâchent à l’épreuve de la contradiction, et forts de pseudo-alliances avec les bondieusards-politiciens, ils rêvent déjà d’un Algeristan.

Après ce tour d’horizon intérieur, d’où il ressort un fort rejet de toute altérité, examinons notre position extérieure. L’Autre qu’on chasse de notre environnement n’en est pas moins indispensable et présent à nos frontières et dans un monde réduit à l’état de village par la mondialisation. Or, nous vivons encore sur la rente de nos combats passés. Géo-stratégiquement, nous sommes à l’heure du Ché, de Castro, de Nehru et de Yasser Arafat. Tout un monde qui a disparu, sauf nos lectures, un tantinet, dépassées. Que valent, en l’occurrence, nos soutiens aux causes dites justes ? 

De la Palestine au Polisario, en passant par les Ouïghours ou la Syrie, nos soutiens sont-ils d’une quelconque valeur morale et éthique à ces pays ? Comment un pays, qui exclut l’Autre condamne par ses tribunaux la liberté de conscience et d’expression, pratique un statut personnel ségrégationniste qui atteint la dignité et minore la moitié de la population, permet la judiciarisation des opinions, peut-il bénéficier d’une crédibilité morale au sein des nations ?
Prenons l’exemple de la Palestine.

C’est un territoire où chrétiens et musulmans vivent et luttent ensemble. La mosquée d’Al-Aqsa côtoie l’église de Saint-Sépulcre depuis des siècles. Les Palestiniens parlent couramment au moins deux langues, dont l’hébreu. Certains ont même la nationalité israélienne. Ils négocient seuls leur indépendance avec leurs occupants. Par conséquent, que vaut le soutien d’une nation comme la nôtre, renfermée sur elle-même, hostile à toute diversité, et scellée par quelques lois théocratiques archaïques ?

L’on est bien obligé d’admettre que c’est un soutien bien sympathique, mais amplement stérile, voire encombrant, à l’instar de celui des ayatollahs ou des wahhabites. Juste propice à l’instrumentalisation et aux gesticulations destinées au marché politique local. Le soutien de la Norvège, pays “impie”, mais État de droit, pèse bien plus lourd sur la scène internationale que tous les pays arabo-musulmans réunis. Simple question de cohérence !

 

 


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