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A la une / Contribution

Cela fait un an que l’artiste a disparu

Idir ou la promesse du printemps

Idir, au milieu des siens, à Ath Yenni, en février 2016. © D. R.

Par : BOUZID SENNANE AT-QAYED 
UNIVERSITAIRE ET ACTEUR ASSOCIATIF

Idir nous lègue un héritage merveilleux, façonné de mélodies, de contes, de poésie et de légendes, qui laisse libre cours à notre imaginaire et à nos rêves de voyages et de pèlerinages vers la terre et les sources nourricières de nos mères et grands-mères.”

Je me souviens comme si cela datait d’hier – Cfiγ amzun d idelli - de cette soirée mémorable et impromptue à l’École de filles d’Ath Yenni, en ce haut lieu du Djurdjura, juste en contrebas des chaumières de Mammeri et d’Arkoun. C’était en 1973, sous une nuit noire et étoilée qui a réuni miraculeusement un concentré de la culture du moment : Kateb Yacine, Cherif Kheddam, Ferhat, H’sen Abbassi, Ben-Mohamed, Saïd Sadi, Meziane Rachid, Zahra… et Idir.

Quand les ancêtres redoublent de férocité !
1973 : année de l’éclosion de Vava Inouva et de l’œuvre de l’artiste universel que deviendra Idir. Mouloud Mammeri préfacera d’un texte ciselé et prémonitoire le dos de la jaquette du 45 tours Tamacahuts n tsekurt ou “Conte de la perdrix”, à l’image des œuvres des maîtres artisans les plus illustres de son terroir des Ath Yenni. Vava Inouva fera le tour de la planète et imprimera la vie et la carrière d’Idir, emportant les sonorités de notre langue, de notre culture, de notre identité singulières tout autour de la planète. Désormais et pour 50 ans, ses chansons berceront notre imaginaire et notre fierté, au gré de son inspiration, des notes en accords et arpèges de sa guitare, voyageant avec lui aux quatre coins du globe et de nos imaginaires, dans un enchantement sans cesse renouvelé, à écouter chacune de ses chansons. 
Jusqu’à ce mois de mai 2020 ! 
 
Idir, au firmament de nos souvenirs
Dans les années 1970, Idir concentrait à lui seul les meilleures espérances de notre adolescence joyeuse et insouciante, entre les 7 villages de l’héptapole des Ath Yenni : Ath Larbâa, Ath Lahcen, Taourirt Mimoun, Taourirt El-Hedjadj, Agouni Ahmed, Tigzirt et Tansaout. Puis, nous avons été happés, les uns les autres, par la soif de découvrir le monde, tout en gardant en vue le projet de revenir au pays. Ainsi avons-nous inscrit d’emblée la futilité de notre envol dans l’entretien du fameux mythe du retour. 

Entre-temps, au fil des années, des décennies, à la jonction des 2 derniers siècles, les voyages de retour auront continué de ponctuer nos vies par des immersions de l’autre côté, séjours toujours trop courts et emprunts d’une certaine tendresse et nostalgie, immersions égrenées, selon les saisons, par les mariages, les disparitions, les rêves de projets à venir.
En 1993, à l’Olympia, j’avais commis, costume d’apparat et burnous écru peint avec des motifs amazighs, une danse improvisée, alors qu’Idir enflammait la salle avec les airs de son nouvel album dédié aux Chasseurs de lumières, rythmes soutenus par les ballets somptueux et colorés du talentueux chorégraphe algérien Elhadi Cheriffa, formé au Bolchoï Théâtre de Moscou.

Plus tard, dans l’aventure de l’association Massinissa des années 2000, j’aurais tenté une traduction d’Iwiziwen nat zik ou Les Olivades, ode en chant au rituel millénaire couplant la récolte des olives et l’entraide au sein des communautés agraires villageoises de Kabylie. Elle y côtoiera fièrement dans Fleurs d’olivier – anthologie poétique et littéraire de Jacques Bonnadier dédiée à cet arbre symbole de la Méditerranée –, texte éponyme de Mammeri sur l’olivier, adressé en son temps à Jean Pelegri : “Arbre de mon climat à moi” et “Arbre d’Athéna aux symboles lybiens”, “Trame du burnous” et “Rempart contre l’ennemi”. 
Puis ce fut, en 2006, l’occasion du voyage de Zidane en Algérie accompagné par Idir. J’avais pour ma part rejoint directement le village. Idir m’en reparlera à maintes reprises, me demandant des nouvelles aussi bien du fils que du père, et du projet d’alimentation en eau potable que nous avions entrepris pour leur village Aguemoun. 
Idir appartenait à tout le monde et comptait ses amis à égalité parmi les plus grands et les plus humbles. Boukha, mon frère de sang et l’ami de cœur d’Idir, me donnait régulièrement des nouvelles de leurs rencontres joyeuses et éphémères, à Genève, évoquant leur complicité fraternelle lors de leurs premières années parisiennes, vers 1975. À l’occasion des concerts en Suisse mais aussi pour la dernière visite rendue à Ath Ahmed. Puis, ce 2 mai, dernière scène, fin de rêve, sanglots et larmes de sang, après l’annonce d’une disparition brutale, telle l’amputation d’une partie de soi.

Idir, la culture, la vie
Idir nous lègue un héritage merveilleux, façonné de mélodies, de contes, de poésie et de légendes, qui laisse libre cours à notre imaginaire et à nos rêves de voyages et de pèlerinages vers la terre et les sources nourricières de nos mères et grands-mères.
Idir/Yidir restera le chantre vivant de la chanson moderne kabyle, amazighe et algérienne. Ses chants et ses musiques, soigneusement et patiemment tissées en une trame savante faite de tradition et de modernité, dessinent une fresque qui plonge au plus profond de l’âme et de la terre d’Afrique du Nord et de Tamazgha. 
Un jour, Idir m’avait rappelé ces moments délicieux gravés dans sa mémoire, son séjour au soleil du Sud de la cité phocéenne, dans Marseille lovée au creux de la mer, à un jet de pierre d’Alger, de Bgayet, de Tizi … le pays là-bas, si loin, si près !  Un 28 mai 1995, jour de la fête des mères, je me souviens, nous avions mis à l’ouvrage, avec Daniel Belli et l’association Écume, L’Algérie, la culture, la vie, un spectacle qui se voulait un écho de solidarité aux voix de notre pays. Événement majeur, justement contre les chasseurs de lumières et leurs idées obscures. Idir avait immédiatement répondu présent ! Une déferlante colorée de 5 000 personnes, hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions sociales, de la diversité arc-en-ciel, a tôt fait d’emplir le Dôme de Marseille pour un concert destiné à conjurer la barbarie et tous les desseins obscurs contre la vie. Accompagné de ses fidèles musiciens – Tariq, Gérard Geoffroy, Lahouari, Hachemi, Rabah Khalfa, Eric –, avec notre contribule Achour Fernane à l’animation, Idir tiendra le haut de l’affiche et de la scène, le temps d’une mémorable après-midi de printemps.
Inna-yas Yidir / Idir l’universel chantait : “Urgagh ghlint yak tlissa”, nous faisant partager son rêve d’un monde sans frontières. “Muqlegh tamurt umazigh” – regard sur le “Pays amazigh”. Idir, tout en rêvant l’humanité, restait chevillé consubstantiellement à sa culture, à l’Algérie et à Tamazgha sans frontières, jusqu’aux rivages et villages les plus reculés !
La magie de ses chansons nous bercera à l’infini, à regarder les étoiles, fixant le ciel, en cherchant à voir la sienne nous faire un signe, à guetter son sourire complice et bienveillant. Ses paroles perpétueront son message de culture, de fraternité entre les hommes et les peuples, pour un monde sans frontières et de paix universelle.
 
L’étoile filante d’un printemps 2020
“La nuit s’est abattue sur le pays” sous le titre Yeghli-d ttlam ghaf tmurt as mi d-tbbed lmut traite de la mort qui tend la main pour inviter l’être cher pour son ultime voyage. Alors, la mère entonne le poème de complainte et de douleur.
Idir nous a quittés au printemps 2020, soutenu par une immense clameur d’hommages venus de partout, des terroirs et cîmes de Kabylie, des vastes espaces d’Algérie et de Tamazgha. Les Gardiens du pays – Aassasen n tmurt – se chargeaient de faire s’envoler son âme vers Ath Yenni, face aux Monts Ferratus ou monts du Djurdjura.  
En écho, ont répondu les complaintes de lgherba, venus de toute la “France des couleurs” et autres mondes constitutifs de nos exils multiples, enfouis dans les terres les plus lointaines de nos émigrations et diasporas composites.
Loin de ses terres natales, Ath Yenni, Kabylie, Algérie, Tamazgha, son âme a rejoint les multiples royaumes de ses Ancêtres et la mosaïque de ses patries et d’identités gigognes dont il se réclamait : celles de Jugurtha, de Massinissa, de Kahina, de Tin-Hinan, de Fadhma n Soumer et de tant d’autres personnages illustres de notre Berbérie et de notre Algérie belle et rebelle.

J’irai retrouver Idir à chaque printemps…
Un 22 mars 2019, Idir m’avait confié, à l’occasion de son spectacle à la Cité des arts de la rue de Marseille : “La prochaine fois que tu voyages à Paris, viens me voir à la maison (…)” Cette fois-là, bien décidé, j’ai alors pris soin de préparer quelques surprises à lui remettre et devant lui rappeler le terroir dont des ingrédients culinaires pour un couscous aux cardes sauvages – tilitsen s izerman iquranen –, à même d’évoquer le fond des besaces des valeureux guerriers, paysans et nomades de la grande Tamazgha : Numides, Gétules, Maures, Garamantes et autres Quinquegenciens-Igawawen du temps d’Augustin-Awragh cités par Ibn Khaldoun.
Le dimanche 2 mai 2021, j’irai à Paris accompagné de ma fille Tilla Mellila Siwa Tannina pour, comme promis, répondre à l’invitation d’Idir ! 
Tilla, nom symbole de tous nos rêves de liberté, et Tannina, oiseau mythique et prolongement singulier de l’artiste et de ses espoirs pour les futures générations. Tannina, sa fille sur laquelle Idir aimait tant à poser sur scène son regard avec une tendresse infinie. Idir, qui a chanté et consacré jusqu’aux astres la femme, la fille et la mère, détentrices et gardiennes de la culture, de la langue, de la tradition, de l’amour, de la vie !
Ad yidir wawal-is d ucewiq-is nnig wass-a, ar amma tefrari-d tafat d tilleli : demain fleuriront d’autres printemps et d’autres chansons, l’espoir et la vie, sur Tamazgha, sur Zzayer d Ziri et sur notre planète Terre.
Idir, étoile qui continuera de briller au firmament, tu resteras éternellement présent dans nos cœurs.  Chaque saison, chaque printemps, chaque jour, verra refleurir ton jardin parsemé de tes mots, tes rythmes, tes mélodies.
Ta voix réconfortante retentira toujours et encore pour accompagner la résurrection de nos Printemps et les espérances de Novembre.


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