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ÉCOLE et SOCIÉTÉ

La Barbarie, Mode d’emploi

© D.R

Par : AHMED TESSA 
Pédagogue et auteur

L’École d’une Algérie Nouvelle sera en rupture totale avec celle qui a abrité ces monstres en herbe qui ont ensanglanté des éducatrices au grand cœur. Mais l’école, seule, ne pourra jamais les effacer du paysage social. Aux politiques en charge des affaires de la Nation de prendre leurs responsabilités pleines et entières.”

La barbarie a encore frappé en Algérie. Ses victimes sont des enseignantes missionnées pour transmettre le savoir dans cette ville du Sud algérien. Au-delà des techniques d’investigation pour cerner les mobiles de ce crime et du travail des psychiatres pour fouiner dans leur état d’esprit au moment de passer à l’acte, il y a lieu de cerner leur profil intellectuel. C’est ce dernier qui nous donnera une des clés pour comprendre cet ignoble acharnement. Et à ce niveau d’analyse, on ne peut passer outre leur parcours scolaire afin d’identifier la nourriture avec laquelle ces monstres ont été gavés leur scolarité durant. Qu’on le veuille ou pas, la femme est devenue une cible privilégiée, un souffre-douleur pour une catégorie sans cesse grandissante de “citoyens”. Que s’est-il donc passé dans la tête de ces esprits rétrogrades pour cibler ainsi la femme jusqu’à la violenter – physiquement parfois et psychologiquement souvent ?
La tranche d’âge des auteurs de cet acte ignoble varie de 20 à 50 ans. Ils ont été formés et biberonnés conjointement par une école et une société gangrenées par une idéologie prônant la misogynie et l’infériorité de la femme. N’est-ce pas que, patriarcat oblige, au sein des familles la place de la femme (sœur, mère ou épouse) est codifiée par une tradition congelée depuis des lustres ? Elles passent au second plan, mangent après les hommes de la famille, ne doivent pas élever la voix en leur présence,  demandent autorisation pour sortir… accompagnées d’un mâle, etc. Images d’un passé lointain certes, mais brûlantes d’actualité, il faut le dire. 
En sus, toujours selon ces esprits rétrogrades, la femme ne doit pas travailler, sa place est au foyer afin de ne pas “voler” un poste d’emploi à un homme. C’est acté comme idée reçue dans notre société. Cela nous renvoie aux pratiques des juifs orthodoxes (intégristes religieux) qui, par fidélité à une interprétation erronée de leur texte sacré, enferment leurs épouses à domicile avec pour seule fonction la tenue du foyer et… la procréation. 
Chez ces juifs orthodoxes, le taux de fécondité est effarant et la femme ne sort qu’accompagnée et totalement enveloppée dans un habit noir corbeau, de la tête aux pieds – seul le visage est visible.
Ces idées noires qui minorisent la femme ne sont pas l’apanage des familles et de la société. Elles sont relayées via certains médias – TV notamment – avec leurs émissions animées par des charlatans à la voix et au visage déformés par la haine/peur de la femme. Certains prêches du vendredi entendus ici et là dans le vaste pays ciblent la femme comme étant à l’origine des maux sociaux – et les exemples pullulent de ces diatribes délivrées aux fidèles, à grand renfort de décibels “haut-parlés”. Toutefois, les programmes et les manuels scolaires ne sont pas en reste. 
Durant des décennies, les manuels scolaires donnent à voir une image dévalorisante de la femme : toujours au foyer, alors que le mari est au travail. Dans les textes, supports des apprentissages, les passages consacrés à la femme sont rares, et quand ils existent, c’est pour renforcer l’image conservatrice de la société. Questionné au sujet de cette place minorée de la femme dans les manuels scolaires, un collègue éducateur a eu cette réponse : “Mais c’est normal que l’école soit le reflet de la société et qu’elle véhicule ses valeurs.” Sans commentaire ! Avec un tel discours, ce n’est pas demain que notre école deviendra le vecteur des valeurs humanistes et de la modernité !
Au moment de planifier leur sale besogne, les monstres de Bordj Badji-Mokhtar avaient dans la tête toutes ces images mentales meurtrières rabâchées durant leur scolarité et validées par le milieu social. Formatés de la sorte et aveuglés par leurs pulsions barbares, ils la désignent comme danger pour la société masculine – surtout lorsqu’elle travaille. L’éloignement de leur domicile est pour eux un facteur aggravant. De la sorte, ils jugent normal de passer à l’acte diabolique. Non pas seulement pour les délester de leurs biens, mais pour exprimer la tonne de frustrations accumulées leur vie durant. Malheureusement et depuis fort longtemps, notre école est polluée par un discours idéologique rétrograde : celui qui glorifie toute personne qui fait couler du “sang impie” et qui sanctifie les comportements mortifères. 
Ne nous étonnons pas de voir qu’une telle école ne peut que susciter, voire aggraver les frustrations de ces barbares. À la limite, elle n’aura rien fait pour les prévenir. Elle aurait pu (prévenir ces frustrations) si les programmes, les manuels et les pratiques pédagogiques visaient aussi à apaiser les cœurs des élèves avec des valeurs humanistes et à alimenter les esprits avec la raison, la pensée logique, l’empathie. Absolument rien de tout cela n’a figuré dans le vécu scolaire de ces barbares de B.B.M. En sont-ils des victimes à excuser ? Pas du tout. Que justice se fasse de façon sévère. Mais n’oublions pas que ce ne sera que partie remise si parallèlement à la dissuasion par la justice un travail de fond ne se fait pas au niveau de la sphère culturelle dans son ensemble : système éducatif, médias, mosquées, espaces récréatifs, etc.

Que faire ?
Wafa Errachid est une philosophe et écrivaine saoudienne. Elle milite pour l’introduction de la philosophie dans les systèmes scolaires des pays arabes. Ce lundi 24 mai, sur le plateau de Sky New Arabia, elle déclare : “La philosophie nous aidera à éradiquer le radicalisme sous toutes ses formes.” Comprendre par là lutter contre les ravages du wahhabisme dans lequel baignent les systèmes scolaires et universitaires des pays arabes – ceux du Golfe notamment. À titre d’information, très rares sont les pays arabes qui enseignent la philosophie. Cette discipline scolaire invite à la réflexion, au débat critique, à la pensée logique, à l’autocritique. En tant que mère des sciences, la philosophie contribue à enraciner chez les élèves l’esprit scientifique dont la devise est de “douter de ce qui est certain”, pour reprendre une définition d’un illustre scientifique. En relativisant la compréhension des textes soumis à la réflexion, l’élève apprend l’humilité du chercheur. En étudiant les textes des grands philosophes anciens et modernes – sans exclusive –, il s’ouvre sur le patrimoine universel et développe ainsi le respect de l’autre et acquiert une part de l’identité universelle du “citoyen du monde chez soi”.
La philosophie est-elle enseignée chez nous en Algérie ? Elle était la reine des disciplines durant les décennies 1962 et 1970. Depuis trois décennies, l’intitulé de la discipline figure bien dans les emplois du temps des lycéens, mais ses programmes et sa méthode d’enseignement sont tronqués, vidés de leur essence : bien des chapitres et d’illustres philosophes sont évacués, trop subversifs, aux yeux des gardiens du temple du conservatisme. Il y a de cela quatre ans, sur un plateau de TV, un futur enseignant, étudiant en 5e année d’ENS, déclare, encouragé par le journaliste : “Notre professeur de pédagogie nous a donné à analyser un texte de Jean-Jacques Rousseau. Il a tort parce que ce philosophe n’appartient pas à notre aire civilisationnelle.” Pour rappel, J.-J. Rousseau est l’un des précurseurs de la psychologie et de la pédagogie moderne. Son œuvre est un classique incontournable dans les études en pédagogie. Ils sont à plaindre, les élèves de ce postulant au poste d’enseignant. Il n’est pas un cas isolé, loin s’en faut !
Dans les programmes de la “philosophie à l’algérienne” et lors des épreuves du bac, la fameuse dissertation est supprimée ! N’est-elle pas une activité intellectuelle qui exige de l’élève de faire preuve d’initiative originale en activant ses fonctions intellectuelles supérieures (analyse, synthèse et esprit critique, voire créatif) ? Ultime dérive de cet enseignement “à l’algérienne” : pour les épreuves d’évaluation, il est demandé aux élèves de mémoriser et non de réfléchir. Notre vision de l’enseignement de la philosophie ne s’écarte pas des autres enseignements dispensés depuis le cycle 
primaire : le bachotage chez l’enseignant et la mémorisation chez l’élève. Des intelligences étouffées dans l’œuf. Des esprits coulés dans le moule de la docilité/paresse intellectuelle, gavés de messages rétrogrades transmis par toutes les disciplines liées aux sciences sociales et à la littérature. Notre école ne développe pas l’intelligence émotionnelle chez ses élèves. Elle ignore ce pan important de leur personnalité. 
Les dégâts de cette ignorance ne se feront pas attendre : on les voit au quotidien dans les stades, dans les quartiers malfamés, dans les enceintes des établissements scolaires, sur les écrans de télévision. Le drame de Bordj Badji-Mokhtar n’est que l’une des faces de l’iceberg du délitement des valeurs humanistes. Que dire de ces dernières qui sacralisent la vie humaine, ainsi que le respect des Droits de l’Homme et de la biodiversité tout en enracinant chez nos enfants ce noble sentiment qu’est l’empathie ? Elles sont à chercher à la loupe dans les manuels et les programmes scolaires. Par ailleurs, un système scolaire qui ne fonde pas la mixité dans sa dimension éducative – pas seulement de façon formelle – ne saurait développer le respect de la camarade de classe et, partant, de la femme en général.
À tous les monstres misogynes que se nichent au sein de la société algérienne, il est attendu que l’État prenne des mesures strictes pour étouffer leurs élans criminels. Quant aux éventuels futurs monstres, croisons les doigts pour que notre école ne puisse plus avoir sa part de responsabilité dans leur fabrication. 
L’École d’une Algérie Nouvelle sera en rupture totale avec celle qui a abrité ces monstres en herbe qui ont ensanglanté des éducatrices au grand cœur. Mais l’école, seule, ne pourra jamais les effacer du paysage social. Aux politiques en charge des affaires de la Nation de prendre leurs responsabilités pleines et entières.


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