Contribution

La conflictualité mondiale et la crise ukrainienne

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Lahouari Addi (*) Publié 02 Mars 2022 à 10:02

Par : Lahouari Addi
Professeur émérite à Sciences-Po Lyon

L’agression russe révèle l’échec de l’ONU à préserver la paix, dans la mesure où cinq membres du Conseil de sécurité possèdent la prérogative de partir en guerre sans être empêchés par le droit international mis en place en 1944 par la Déclaration de San Francisco.

 

L’invasion de l’Ukraine par la Russie est révélatrice de la conflictualité mondiale que n’arrive pas à maîtriser le droit international, supposé être garanti par l’ONU. Si la Russie a tort d’envahir son voisin, la responsabilité pèse sur les épaules de l’Otan qui, après la disparition de l’URSS, a élargi son espace en y incluant des pays de l’Europe de l’Est au lieu de se dissoudre. 

Car la question incontournable est : à quoi sert l’Otan dans le monde post-guerre froide ? Après avoir remporté une victoire idéologique et économique sur le communisme, l’Occident a cherché à encercler militairement la Russie, devenue pourtant un pays à économie capitaliste. Est-ce là la résurgence des vieilles haines ancestrales entre Latins, Anglo-Saxons et Slaves ? N’est-ce pas là la matrice historique des deux guerres mondiales qui ont ravagé l’Europe ? Se sentant menacée, la Russie a exigé que l’Ukraine ne soit pas membre de l’Otan qui placerait des ogives nucléaires à sa frontière. Les pays occidentaux argumentent que l’Ukraine est un pays souverain qui a le droit de choisir ses alliances militaires, rejetant l’option de la neutralité. Sauf que souveraineté et neutralité ne sont pas incompatibles, comme le montrent les exemples de la Suisse et de la Finlande. Dans le cadre des relations internationales structurellement conflictuelles, souvent la neutralité est une option imposée par la géographie et la géopolitique. La Russie, puissance nucléaire, se sent menacée par l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan. Cette menace n’existe que dans l’imaginaire des Russes, disent les stratèges occidentaux. Mais l’imaginaire n’a-t-il pas des effets réels ? La perception imaginaire d’une menace est aussi une cause objective menant à la guerre.
L’agression russe révèle l’échec de l’ONU à préserver la paix, dans la mesure où cinq membres du Conseil de sécurité possèdent la prérogative de partir en guerre sans être empêchés par le droit international mis en place en 1944 par la Déclaration de San Francisco. Lorsque Saddam Hussein avait envahi le Koweït en 1991, l’ONU a donné mandat à une coalition internationale pour libérer le pays agressé et repousser l’agresseur. Ce qui fut fait. Mais lorsque les États-Unis ont envahi l’Irak en 2003, l’ONU n’a pas été capable de protéger l’Irak. Depuis 1944, la guerre est interdite à tous les membres de la communauté internationale, sauf aux cinq puissances détentrices du droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU. Elles utilisent cette prérogative pour aller en guerre quand elles veulent et se permettent de protéger leurs alliés locaux en violation du droit international, comme Israël qui opprime les Palestiniens, l’Arabie saoudite qui bombarde le Yémen et Bachar al-Assad qui assassine son peuple. Ces violations flagrantes du droit international sont commises à l’ombre des droits de veto américain et russe. Le droit édicté par l’ONU n’est pas universel. Il ne s’applique pas à la volonté de puissance des plus forts qui jouissent du veto. En permettant à certaines puissances militaires de mener des guerres en violation du droit international, l’ONU a montré son incapacité à empêcher des différends politiques à dégénérer en conflits militaires.
La Russie sait que les Occidentaux n’interviendront pas militairement pour protéger l’Ukraine sous peine de déclencher la troisième guerre mondiale qui sera fatale pour l’humanité. Les soldats américains ou français ne mourront pas pour l’Ukraine. Pour dissuader Poutine, les Occidentaux mettent en place une série de sanctions économiques et financières. Mais le paradoxe de ces sanctions est qu’elles rendent plus riche l’État russe avec la hausse du prix des hydrocarbures qu’elles entraînent, surtout que les exportations des hydrocarbures russes ne sont pas concernées par ces sanctions, de peur que le prix du baril de pétrole s’envole à un niveau qui ferait effondrer les économies européennes. 
En élargissant le marché capitaliste au reste du monde, les Occidentaux ont mis en place une interdépendance économique qui a un effet boomerang en cas de sanctions. L’Occident a intégré la Russie et la Chine dans le marché capitaliste au point que des sanctions économiques auraient des effets négatifs sur les uns et les autres. Il est aussi question d’exclure la Russie du système financier Swift. Si cette mesure a été relativement efficace pour punir l’Iran, elle le sera moins pour la Russie qui trouvera une alternative au système Swift, ce qui portera atteinte à la cohérence du système mondial qui risque de se diviser en deux pôles : les pays occidentaux et les pays non occidentaux. La Russie, la Chine et probablement l’Inde, c’est-à-dire près de la moitié de la population mondiale, sortiront des institutions occidentales de circulation des capitaux et se doteront d’une devise autre que le dollar. Pour des raisons militaires, l’Occident aura porté atteinte à l’un de ses dogmes : l’universalité du marché et de ses instruments financiers. 
Pourtant, il y a trente ans, des idéologues avaient prédit, après la chute du mur de Berlin, la fin de l’histoire avec le triomphe du marché capitaliste. Le dernier stade de l’histoire ne sera pas le communisme prévu par Marx, mais le capitalisme qui imposera la paix et la prospérité par l’échange marchand. Ces idéologues ont juste oublié que l’échange marchand peut aussi donner plus de ressources et de motifs à la conflictualité mondiale. La paix est improbable mais la guerre n’est pas une fatalité.
Comme tout autre communauté, la communauté internationale est marquée par la divergence d’intérêts relatifs à l’économie, à l’idéologie et à la perception de la sécurité de chacun de ses membres. La difficulté à appliquer le droit international à tous les acteurs de la scène mondiale provient de ce que l’humanité ne sentira jamais ce sentiment patriotique unitaire qui fonde l’État-nation qui a le monopole de la violence à l’intérieur des frontières nationales. Il n’y aura jamais d’État-nation mondial parce que l’homme a besoin de l’image de l’ennemi pour se donner une identité politique. En dehors des frontières nationales, le rapport de force physique et idéologique régule les rapports entre les communautés nationales sur le modèle de la jungle qui obéit à la loi du plus fort. Et, pourtant, la jungle ne vit pas en guerre permanente. Les animaux préservent la paix par l’instinct de survie dans les limites du sentiment de menace que les uns et les autres ressentent. Dès qu’un instinct agressif se fait jour, il est dissuadé par les instincts défensifs qu’il aura suscités. Si un animal se sent menacé, il attaque pour se défendre et pour défendre son territoire. C’est à la lumière de cette grille anthropologique que doit être lue l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Le réalisme des grands auteurs de relations internationales Hans Morgenthau et Raymond Aron, opposés à leurs adversaires dits libéraux, n’a jamais poussé à la mise en place d’une hégémonie totale à sens unique du plus puissant. Ils ont toujours pensé que la puissance doit accepter et construire un équilibre géostratégique de paix impossible et de guerre improbable. Bien que de droite et foncièrement anticommunistes, H. Morgenthau était opposé à la guerre du Vietnam et R. Aron à la guerre d’Algérie. En ce sens, ils étaient réalistes. 
Pour que les équilibres géostratégiques mondiaux ne soient pas rompus, ils enseignaient à leurs élèves, dont Henry Kissinger et Zbignew Brzeznski, que les acteurs de la scène internationale doivent reconnaître leurs intérêts respectifs contradictoires. Puisque l’Otan post-guerre froide s’est éloignée de cette doctrine réaliste et a perdu le sens des équilibres géostratégiques, espérons qu’elle obéira à l’instinct qui assure la paix fragile de la jungle animale.

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