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“La terreur est une invention bien française”

L'exécution de Robespierre et de ses partisans met fin à la Terreur le 28 juillet 1794. © D. R.

Par : PASCAL DAVID
HISTORIEN DE LA PHILOSOPHIE ET TRADUCTEUR FRANÇAIS

 

 

Gardons-nous toutefois d’oublier qu’à l’instar de la guillotine qui se voulait philanthropique, la terreur est une invention bien française. Le terme terrorisme, à savoir l’utilisation de la terreur comme arme politique, serait apparu en notre langue en 1794. Dans son discours du 5 février 1794, Robespierre justifie le terrorisme au nom de la démocratie bien comprise.

Le sinistre cri de guerre des terroristes qui se réclament de l’Islam au moment de perpétrer leurs attentats contre les “infidèles” et autres “mécréants” (al-koufar) est tristement célèbre : “Allah Akbar !”, même si cette expression peut s’employer de manière beaucoup plus anodine chez les arabophones pour rabrouer quelqu’un d’un peu trop vantard en le rappelant à davantage d’humilité: “Dieu est le plus Grand”.Un adage bien connu de l’Islam, et bien peu cartésien, va jusqu’à dire : “Que Dieu me garde de dire ‘je’ (aoudhou bi Lah min kalimat ana)”. On se gardera donc bien d’amalgamer l’immense majorité de nos frères musulmans avec les “islamistes”, au sens de ce que l’on appelle aujourd’hui en France “l’islam radical”. Malgré certains passages du Coran qu’il faut toutefois se garder de “décontextualiser”, l’Islam parle toujours de paix dans son hospitalité verbale (assalamou aleikoum, la paix soit sur vous) et ne cesse d’en appeler à la miséricorde et à la clémence d’Allah. Tous les hommes sont “frères” pour autant qu’ils sont tous des “fils d’Adam”, comme dit le Coran. En outre, un célèbre verset du Coran, venant juste après le Verset du Trône (Ayat al-kursi) consacré à la Majesté de Dieu, nous dit : “Pas de contrainte en matière de religion” (2: 256: La ikraha fi edin). La formule “Allah Akbar”, que l’on appelle le takbir en terre d’Islam, est devenue un slogan, terme dont on sait qu’il est venu au français du gaélique écossais shragh –ghairm, soit le cri de guerre propre à un clan. Elle se lit en toutes lettres sur les drapeaux de l’Irak et de l’Iran. Mais peut-elle pour autant se réclamer de l’Islam ?
“Allah Akbar !” n’est pas dans le Coran, qui dit “seulement” que “Dieu est Grand” (Allah Kabir). Grand, et non “le plus Grand”, soit grand au superlatif, que les grammaires arabes appellent généralement élatif. Il n’est pas nécessaire d’être un fin connaisseur de la langue arabe pour connaître le sens de kabir. On retrouve ce terme dans le nom de l’une des principales fêtes de l’Islam, l’Aïd El-Kébir, “la grande fête”, dans le nom du “grand port” algérien proche d’Oran Mers-el-Kébir, ou encore tout simplement dans “le grand fleuve” ou oued el-kbir d’Andalousie qu’est le Guadalquivir. Si “Allah Akbar” ne figure pas dans le Coran, il reste donc à se demander d’où vient cette formule. Elle remonterait à deux ou trois siècles après la mort du Prophète Mohammed, que la paix  et le salut soient sur lui. 
C’est ainsi que les auteurs bien informés nous disent que “the first islamic materials available today in which the takbir is explicite were written two or three centuries after the death of the Prophet of Islam (632)”. Aussi faudrait-il peut-être nuancer le propos de l’islamologue français, Rémi Brague, lorsqu’il écrit que “les terroristes d’aujourd’hui se réclament des aspects les plus sombres de l’Islam des débuts”. On sait que Jean Damascène (676-749), chrétien melchite d’Orient, qui connaissait le grec et l’arabe, fut l’auteur de la première description chrétienne connue de l’Islam, ce qui veut dire aussi, dans son esprit, apologétique, de la première confrontation chrétienne avec l’Islam. Les temps ont bien changé, et l’on parlerait plutôt aujourd’hui de “dialogue avec l’Islam”, de “regard chrétien sur l’Islam”. 
Dans l’introduction de son “Livre des hérésies”, Jean Damascène écrit ceci : “Ils [les Ismaélites] étaient donc idolâtres et adoraient l’étoile du matin et Aphrodite, qu’ils ont appelée précisément Chabar dans leur langue, ce qui veut dire grande.” 
Jean Damascène, en parlant d’“idolâtrie”, semble donc repérer dans la religion des “Ismaélites” des traits préislamiques, autrement dit “païens”. 
Auraient-ils survécu dans l’Islam ou du moins dans ce qui, en certaines de ses manifestations, ne peut se réclamer du Coran ? La question mérite d’être posée. Gardons-nous toutefois d’oublier qu’à l’instar de la guillotine qui se voulait philanthropique, la terreur est une invention bien française. Le terme terrorisme, à savoir l’utilisation de la terreur comme arme politique, serait apparu en notre langue en 1794. Dans son discours du 5 février 1794, Robespierre justifie le terrorisme au nom de la démocratie bien comprise, en y voyant “une émanation de la vertu”: “La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible, elle est donc une émanation de la vertu; elle est moins un principe particulier, qu’une conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressants besoins de la patrie”. 
D’où qu’il vienne, le terrorisme n’a donc pas de rapport avec un prétendu clash of civilizations, “choc des civilisations”. Ben Laden est un pur produit des États-Unis, made in USA. Si terrifiant soit-il, le terrorisme ne saurait être instrumentalisé pour monter les Français les uns contre les autres. Et il a commencé par être “bien de chez nous”. N’oublions pas que, comme le disait la philosophe Simone Weil, “les Arabes nous ont apporté la civilisation”. Sans doute pensait-elle à l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane que fut le califat abbasside, tel qu’il rayonna à partir de Bagdad entre 750 et 1250, soit durant cinq siècles, et jusqu’en Andalousie. Averroès (Ibn Rushd) et Maïmonide, à Cordoue, furent contemporains de la barbarie franque. Les hommes et les femmes politiques d’aujourd’hui, en France, semblent obsédés par “le problème de l’immigration”, mais sans jamais nous dire au juste en quoi celle-ci constituerait un problème. Le problème n’est pas celui de l’immigration, mais que l’immigration puisse être considérée comme un problème. Il y a une cinquantaine d’années, le slogan hargneux du Front national était “Halte à l’immigration sauvage !”. L’expression politiquement correcte est aujourd’hui celle d’“immigration contrôlée”. Soucieux de se “dédiaboliser”, le Front national est devenu Rassemblement national, par antiphrase sans doute, vu qu’il vise à diviser sur la base de critères ethniques et “identitaires” plutôt qu’à rassembler. 
Et si le problème n’était pas de l’immigration, mais de l’intégration ? La France a “accueilli” ou plutôt recruté et exploité une main-d’œuvre immigrée à bas prix, d’Italie, du Portugal, d’Espagne, du Maghreb, mais qu’a-t-elle fait au juste pour l’intégrer ? Najat Vallaud-Belkacem, plus récemment Gérard Darmanin, ces deux ministres ont timidement proposé un renforcement de l’enseignement de l’arabe en France: tout le monde ou presque a poussé les hauts cris, c’est tout juste si on ne les a pas traités d’islamistes et de traîtres à la patrie. On sait que l’apprentissage de l’anglais est obligatoire pour les élèves français, impérialisme anglo-saxon oblige. Mais pourquoi pas le russe, le chinois ou l’arabe ? Jean-Michel Blanquer aura-t-il le courage d’aller en ce sens ? On sait que, selon l’article 2 de la Constitution, “le français est la langue de la République”, 
l’imposition du “langage francoys” qui est lui-même l’aboutissement d’une longue histoire qui remonte à l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, sous François Ier. Mais on sait aussi que l’arabe est la seconde langue la plus parlée en France, avant le basque, le breton ou le dialecte alémanique qu’est l’alsacien. 
L’Espagne a su reconnaître quatre langues officielles, au moins à titre de langues régionales dans les comunidades autónomas: castillan, catalan, basque et galicien. Alors pourquoi l’arabe ne pourrait-il devenir aussi langue de la République ? Ce ne serait pas nécessairement la plus mauvaise façon de tourner la page de 130 ans d’occupation française de l’Algérie et de la désastreuse guerre civile qui se termina en 1962 avec les accords d’Évian, qui selon Raymond Aron aurait pu être évitée, plutôt que de se complaire en de vaines, stériles et hypocrites “repentances”. 
La République a bon dos, mais il serait temps, plutôt que de brandir le spectre d’un “grand remplacement” pour affoler les chaumières, de reconnaître que la France est plurielle, riche de sa diversité, et que l’ouverture à l’altérité chère à Emmanuel Lévinas est nettement préférable au frileux repli sur soi “identitaire”. Bref, les campagnes contre l’immigration valent ce que vaut l’antisémitisme aux yeux de Hannah Arendt : une insulte au bon sens, ô vous, frères humains !  


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