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CONTRIBUTION

L’Algérie est faite, “reste à faire…ses citoyennes et citoyens”

© D. R.

Par : Dr SALAH BELMEKKI SALAH
         PSYCHIATRE

“La  politique  est  action  et  concerne  l’action.  “L’agir  concerté” ou “le vivre ensemble” doivent aider à bâtir des  espaces communs préludes de l’espace public de concitoyenneté, où s’affrontent des acteurs non identitaires, espace politique réglé  sur des  principes  démocratiques  qui  fait émerger un public capable de délibération et de décisions publiques raisonnables.” 

Qu’est-ce qu’être Algérien aujourd’hui ? Une synthèse de constantes nationales, ou une rhétorique post-coloniale enveloppée dans un récit mémoriel et des éléments idéologiques pour éluder consciemment ou non l’échec de l’indépendance à rompre la fatalité de la “subalternité” et construire un “sujet politique” ?
Ces questions d’apparence polémique peuvent servir à baliser la question politique de fond et son rapport à la citoyenneté et la démocratie : comme espace de débat et de confrontation, la politique a-t-elle affaire aux identités ?
L’emphase des discours nationalistes et islamistes, le jeu des imputations idéologiques, les confusions conceptuelles et le débat politique travaillé par les affirmations péremptoires, cachent mal des enjeux de pouvoir et de domination dont l’objectif, au-delà de l’autoritarisme politique, est le contrôle de la rente et des richesses nationales. Le défi de la pensée et de l’agir politique est de déconstruire les discours des deux matrices idéologiques incarnées dans le nationalisme et l’islamisme, de poser les fondements de la démocratie par la création d’un espace politique commun non identitaire balisé par des principes universels, un espace public qui accueille les individus et les diversités au-delà des différences parfois franchement incompatibles voire hostiles. C’est aussi une approche qui ne peut faire dans l’économie ou l’occultation du débat sur la crise d’État et sa forme républicaine, ni sur la démocratie et son horizon cosmopolitique, et encore moins sur la citoyenneté dans son acception universelle comme seule issue aux conflits idéologiques identitaires.
Sans enracinement historique, l’État nation algérien naissant a été pris dès l’entame de la souveraineté reconnue au plan international dans un conflit politique et une série de coups d’État au nom d’un nationalisme révolutionnaire essentiellement idéologique et culturel dont les agents ont consciemment ou non souscrit à la culture “arabo-baâthiste” et “un socialisme spécifique” qui a assimilé la liberté des peuples à disposer d’eux même à la promotion culturelle d’une idéologie politique élevée à la puissance d’État. La société algérienne à l’indépendance était tout autre sur le plan linguistique, culturel, social et politique et c’est par ce paradoxe nationaliste que des transformations aux idées équivoques, au projet mal élaboré et à la portée indéfinissable, que des conceptions peu claires ont été amené à tous les niveaux de la responsabilité et du pouvoir. En réalité, c’est une illusion identitaire qui postule qu’à une “communauté culturelle arabo-baathiste” correspond une identité politique. Ce nationalisme a exigé une parfaite congruence entre les deux, sans tolérer d’écart. C’est cette illusion qui rend le régime politique actuel fermé à la différence et la diversité et le pousse à la radicalité qui empêche toute compréhension des espaces politiques de citoyenneté. Élevée en dogme et logée au cœur du dispositif institutionnel, elle est la raison principale de la crise d’État et son fonctionnement républicain. La monade “une nation, un peuple et une langue” est devenue le référent politique exclusif qui n’est rien d’autre que la promotion culturelle poussée à l’identification stato-nationale d’un peuple supposé unifié autour d’un État politiquement centralisé. C’est la définition même du communautarisme politique qui postule une identité culturelle comme la condition de son existence mais qu’il érige en motif de son action politique. Le résultat est un salmigondis de discours politiques à rebondissement dont le projet est jusqu’à maintenant insaisissable, épisodique et troublant.
Or, la nation est tout sauf une idéologie ; elle est le lieu où se tisse le lien primordial, d’appartenance, de reconnaissance et du destin commun. Elle est un mélange subtil et apaisant entre la mémoire et l’oubli, la tradition et l’imagination, l’histoire apaisée et l’avenir décidé. Le nationalisme contrairement à l’idée répandue n’est pas un élément de la conscience historique et politique, mais une étiquette idéologique. Souvent simpliste, sa permanence est due à sa capacité à survivre et se déployer en embrayant sur les passions, les angoisses, les menaces, les divisions historiques, linguistiques et les différences culturelles. Jouer sur les fragmentations est l’outil politique par définition. 

Reclassement identitaire
L’autre logique identitaire n’est autre que l’islamisme qui pèse de toute sa menace sur l’essor démocratique des nations et sociétés post-coloniales dans la sphère de la civilisation islamique et même au-delà. La donne politique internationale et la mondialisation naissante après la chute du mur de Berlin, ainsi que la fin de la guerre d'Afghanistan ont accéléré la circulation de conceptions religieuses dogmatiques et anhistoriques, l’une propre au contexte égyptien des années 1940 et le refus de la modernité et la seconde propre au régime saoudien dans un redéploiement géostratégique après la chute de l'empire soviétique. 
L’Algérie est à ce titre un cas d’école, puisque l’État national et républicain a failli être emporté par la guerre que lui ont menée le courant fondamentaliste et ses ramifications internationales. Comment comprendre dès lors que, quatre années avant, en 1988, des émeutes allaient aspirer une génération dans une idéologie dont le but n’était autre que d’instaurer un califat anachronique dans un monde en totale mutation. La domination politique de ce courant n’a été possible dans notre contexte national que par la déculturation, où des marqueurs religieux et une idéologie politique totalisante ont pu se connecter. Le résultat au plan de la confrontation politique, un islam identitaire, antimoderne et antioccidental à des fins strictement instrumentales. La question du reclassement identitaire islamiste est une des clés pour appréhender le phénomène fondamentaliste. Un phénomène, qui n'a été possible que par l'exacerbation du religieux qui a décrété la fin de son enchâssement dans le culte malékite ; l'islam étant une religion historique en Afrique du Nord, elle a subi depuis 14 siècles des acclimatations et des accommodements jusqu'à devenir un élément de la culture et de l'identité de cette région. Le résultat de cette disjonction fondamentaliste est une renaissance identitaire ou un “Born again” au sens anglo-saxon d’être advenu au monde par une illusion vitale. Parce que peu de repères symboliques, culturels et institutionnels dans l’espace sociopolitique algérien donnent à structurer son “être-au-monde”, que le fondamentalisme est la forme la mieux adaptée à cette crise culturelle permanente qui pousse à des reformulations ou des mutations identitaires et qu'en même temps assume sa déculturation pour prétendre à l'universalité de son combat. La dissidence locale fait toujours partie d'une stratégie globale de confrontation. Les masques flottant de l'islamisme ont en commun un “serf-arbitre”qui vassalise la raison à la foi pour légitimer ou adapter des exigences religieuses, ou bien des impératifs dogmatiques qu'ils considèrent sous l'effet de cette nouvelle identité comme indiscutables et éternels. Cette clôture idéologique, par effet miroir, phagocyte la réalité dans un système global et intemporel.
Le triptyque fondamentaliste “Jahilyya, hakimyya, ubudyya” de Sayed Qutb, grand lecteur d’Alexis Carrel et de “l’Homme, cet inconnu”, a donné forme à cette nouvelle identité individuelle et collective qui a créé une solidarité insécable entre le divin et le dogme, le théologique et le juridique, donnant aux tenants de cette idéologie la prétention qu’ils sont les maîtres absolus de la vérité. Autrement interprété, ce sont là les fondamentaux d’une guerre permanente et d’usure opposés aux maigres acquis de la modernité politique que représentent en premier chef les libérations nationales. Certains trouveront dans cet écrit qu’il y a confusion entre le fondamentalisme wahhabite et la doctrine des frères. Pour lever ce malentendu, il faut se pencher sur l’exil de Muhammad Qutb, frère de Sayed, en 1970 vers l’Arabie saoudite et son influence sur les clercs wahhabites. Le relativisme culturel des discours post-coloniaux, la remise en cause des acquis de la modernité et sa consubstantialité universelle ont exacerbé le nationalisme et légitimé les premières conceptions islamistes de la société et du pouvoir.Amazighité ou berbérisme ? Un sujet sensible s’il en est, qui peut être source de malentendus au regard du passif historique et du déni dont est encore victime cette partie de nous-mêmes. C’est bien ce que révèlent les récentes condamnations judiciaires des porteurs de l’emblème amazigh sous l’impulsion des propos martiaux de l’ancien chef d’état-major, ainsi que la résurgence dangereuse de discours sectaires à l’occasion des “débats” sur la dernière révision constitutionnelle pour tenter de remettre en cause les acquis précaires de la langue amazighe et les droits inaliénables des Algériennes et des Algériens à cette culture. Pour rappel, ce déni, qui s'origine dans l’histoire même du mouvement national, fera beaucoup de victimes et affligera des souffrances indescriptibles aux militants de cette cause. Les adversaires historiques de l'amazighité, même s'ils ne sont plus dans les mêmes conditions historiques et sociopolitiques qu'en 1949, s'il fallait user du schème de la contextualisation si cher aux historiens, ont travesti les droits politiques et culturels d'une partie du peuple algérien en essentialisant leur identité dans une pâture sectaire et les désignant comme un groupe dissident et ennemi. Le recours du pouvoir politique à ce procédé auquel une partie des algériens est conditionnée n’est qu’une politique orchestrée et savamment distillée dans le but de voiler ses échecs et de dérouter l’opinion pour étouffer ses faiblesses, sa vanité et sa prétention à la permanence.
Les mots sont toujours un enjeu politique et de pouvoir. Le “berbér-isme” est l’un de ses mots signifié dans le rapport de force qui charge une revendication légitime d’une connotation négative par le simple jeu du suffixe, qui deviendra une source d’ambiguïtés et dont l'usage abusif donne à croire faussement à un “différentialisme” porteur de racialisme et de xénophobie, voire même d’un particularisme nationaliste. Avec le nombre important de victimes des événements du “printemps noir” et la faute monumentale du pouvoir politique lors de la marche du 14 juin 2001 à l’égard des marcheurs et leurs familles, la question identitaire et culturelle s’est compliqué en franchissant un pas inenvisageable jusque-là, même si la question de l’autonomie reste marginale en Kabylie.
L’amazighité est-elle un universalisme ou un particularisme ? Si l'universel donne la mesure de ce qui est compatible avec l'égalité et la liberté, la pluralité et la singularité, ressources de modernité et de démocratie, le particularisme est par contre synonyme de différence et de clôture, d'inclusion et de soumission, de corps unifié et liquéfié dans l'unanimisme, mais c’est surtout un facteur de régression culturelle. La quête identitaire pour elle-même est aveuglante et à elle seule, une catastrophe, car les logiques qui travaillent le particularisme sont identiques à celles qui ont cours dans le nationalisme et l’islamisme.
Le débat sur l’identité culturelle peut sembler vicié dans son principe et son entendement par l’évolution de la scène politique, car les concepts qui ont prévalu jusqu’à maintenant sont devenus inopérants voire même épuisés. Une remise en question des entendements par le recours à de nouveaux concepts est vitale dans le contexte actuel et l’état des structures sociales et politiques présentes. L’amazighité comme toutes les cultures ne peut être réduite à une identité fermée, à des traditions ou une mentalité. Comme toutes les cultures, elle est un ensemble de symboles, de codes et de représentations construites par l’histoire, qui sont peu durables et activés au fil des circonstances. L'amazighité ne construit pas l'identité par la différence. Celle-ci sépare, enferme, mythologise, favorise la statique et l'instantané. L'amazighité donne lieu à une identité féconde, humaniste qui garantit la diversité mais surtout le commun et son partage. Il faut la penser dans “l'écart” et non dans “la différence”. Celui-là maintient la relation, met en regard, fait apparaître “l'entre”, un entre de l'éthique et de la politique. C’est une culture aux ressources insoupçonnées, elle est plurielle et accueille le singulier, c’est une langue et une ambiance créative source d'intelligence, d'histoire, d'art et de formes de vie.
La question identitaire en Algérie ne peut s’aligner sur le nationalisme et l’islamisme pour une raison simple de bon sens qu’elle est intimement chevillée à la question démocratique et aux libertés fondamentales ainsi que la question des droits de l’homme et du citoyen. Ce qui n’use pas de la violence est démocratique par évidence.
Pour comprendre pourquoi c’est un rempart contre les idéologies identitaires il faut revenir à la genèse du conflit. L’usage du mot “culture” est récent. Il n’a pris de l’importance que dans la seconde moitié du XXe siècle avec la fin des théories raciales de l’anthropologie coloniale qui étaient construites dans la seule perspective de la domination illimitée des peuples colonisés. Face aux discours coloniaux civilisateurs et leurs prétentions d’alors, l’histoire était devenue un enjeu politique de premier plan. Pour les “oulémas”, dans le sillage de la “nahda” islamique, l'histoire intègre le discours apologétique. Ce discours construit les prémisses d'un sentiment communautaire puissant. Dès lors une entreprise d'effacement de pans entiers de l'histoire de l’Algérie est consacrée. La manipulation de la mémoire prend le relai et on tronque les fondements de l'identité par une vision “islahiste” lénifiante, occultant la diversité et la pluralité culturelle du peuple algérien. Une entreprise naissante sous domination coloniale qui occulte la part de la religion comme ferment de l'autoritarisme, glorifie le passé pré colonial et revendique une identité arabo-islamique collective dans la négation de l'autre, de ses droits et sa dignité. Le nationalisme naissant a aussi pris à cette même période appui sur un populisme de masse mobilisée par une vision radicale qui empreinte beaucoup au discours des oulémas, alliant une morale sociale, religieuse et une mystique du salut. La radicalité dans ces conditions historiques est indépassable, construit un récit et une identité nationale dans la négation de la dignité humaine, des droits de l'homme et l'affirmation du pouvoir sur des principes autoritaires. Très peu d’éléments et de valeurs de la démocratie dans son acception universelle étaient contenus dans les discours et programmes des courants du mouvement national. Pour les “libéraux” la reconnaissance d’une citoyenneté française et une démocratie tutélaire, pour les “oulémas” en plus de la citoyenneté française et le maintien du droit coutumier, le retour a un passé mythique et l’âge d’or et pour le courant le plus avancé l'indépendance sans dessiner ou jeter les jalons de ce que sera l’État national algérien, sa forme et la nature des rapports politiques. L’hétéronomie et la pensée dogmatique achèveront le cercle de la dénégation politique reléguant les réalités socioculturelles et historiques, et les militants qui s’en revendiquent dans les catégories de la sédition, de la traitrise et de l’ennemi intérieur.
À leur tour, les conflits politiques et armés après l'indépendance ne porteront pas à proprement parler sur la démocratie et la modernité ou la réhabilitation de l’identité algérienne conforme à la réalité sociologique, mais sur la forme des institutions, le partage du pouvoir et les options idéologiques. Il faut attendre avril 1980 pour voir émerger une catégorie de militants politiques sous l'impulsion d'hommes de lettres et d'intellectuels qui va poser les premiers jalons d'un véritable débat politique et ses enjeux démocratiques, en faisant émerger la société à elle-même, parler de reconnaissance identitaire et culturelle, de droits de l'homme, de régime politique et de la nature de l'État. 
Ce détour par l’histoire est nécessaire pour appréhender les enjeux politiques présents ; comment le nationalisme et l’islahisme des “oulémas” ont obéré les séquences de l’histoire pour comprendre les fondements et les ressources de l’autoritarisme et les rapports de pouvoir qui s’y structurent. 
Le nationalisme n’est pas la nation, l’islamisme n’est pas l’islam et l’amazighité ne doit pas être gagnée par les logiques des identités idéologiques. Celle-ci créent de la différence, sont exclusives et suffisantes, pourvues d’un sentiment supérieur et hostile, un esprit classificateur qui s’arroge une origine unique et fondatrice, où l’autre n’existe plus. Des idéologies trompeuses dont le pouvoir de mobilisation travaille une scène politique fragmentée où chacun est organisé en tribu avec son identité close, sa langue (au sens de discours politique), sa mémoire, ses coutumes et ses croyances. 
Le nationalisme est un principe organique qui prend la société pour un gros individu social au détriment de tous les individus. Un communautarisme culturel et identitaire qui transforme la souveraineté politique en une raison suffisante et supérieure à toutes les communautés hétérogènes qui composent la nation. L’assertion de l’islamisme que “l’islam est une religion et un État” est une vision dogmatique qui prend des raccourcis par rapport à l’histoire de l’islam, religion et civilisation, entretien des amalgames et des erreurs de lecture des textes sacrés ( en particulier sur la notion de souveraineté politique), un rapport irrationnel avec les commandements de la loi. L’islamisme est un “dispositif de croyances”, qui pousse à l’institutionnalisation de l’ignorance et des préjugés sur la base de croyances-vérités, qu’il serait seul à détenir et à interpréter. L’enjeu pour les islamistes est d’enfermer la société dans un moment historique antérieur aux acquis intellectuels et scientifiques de la modernité.
Le nationalisme et l’islamisme peuvent se rejoindre pour revivifier les passions politiques. Le nationalisme peut s’affranchir de certaines contraintes morales lorsque la réalité lui échappe pour s’arrimer à des idéologies proches, comme certaines molécules propices à toutes les combinaisons chimiques. Le berbérisme est l’ennemi intérieur imaginé et figuré pour servir de catalyseur chimique à cette équation. 
Ne sommes-nous pas en train d’assister à la transformation progressive de l’État par le régime politique et l’utilisation par ce dernier de la pensée théologique comme d’une arme idéologique ? L’État cède progressivement à l’islamisme sur des questions de cohésion politique et sociale, et crée progressivement un pouvoir à deux têtes qui garantirait la survie du régime politique sur la complicité “État-orthodoxie-vérité” ; un pouvoir politique aux fondements garantis par la protection de l’affirmation de l’orthodoxie religieuse, qui impose la supériorité du culte et sa tutelle sur la conscience individuelle et collective, et un pouvoir religieux interprète de cette orthodoxie auprès des masses pour empêcher toute diversité et formes d’autonomies. Dans cet arrangement temporaire, l’islamisme sait déjà que l’échec du nationalisme va permettre le retour du religieux comme socle identitaire dans un pays en crise politique permanente. En attendant notre sortie de l’histoire, les nationalistes gardent les pouvoirs politiques et économiques et délèguent aux clercs islamistes la fonction de produire le discours social.
En absence de démocratie réglée sur une axiologie universelle, les conflits politiques actuels ne feront que s’exacerber sur des bases idéologiques identitaires fermées et complices. Comment réunir dès lors les conditions pour que la nation garantisse le droit des individus, des groupes sociaux, des communautés, à s’épanouir dans le partage de valeurs communes ? Construire un monde commun et un “vivre ensemble” dans un espace public, espace civique et constitutionnel pour l’exercice des droits politiques et les libertés civiques réglé non sur des valeurs culturelles, identitaires ou religieuses, mais sur des principes éthico juridiques ? Comment passer de la conception théologico-juridique qui structure le rapport de l’État à la société, et qui n’est, au fond, que le moyen dont disposent les identités pour dominer l’espace politique, pour basculer dans une anthropolitique qui donne le sens à la citoyenneté réglée par les droits, obligations et libertés ? 
La politique est action et concerne l’action. “L’agir concerté” ou “le vivre ensemble” doivent aider à bâtir des espaces communs préludes de l’espace public de concitoyenneté, où s’affrontent des acteurs non identitaires, espace politique réglé sur des principes démocratiques qui fait émerger un public capable de délibération et de décisions publiques raisonnables. 
L’homme a besoin de s’identifier à des valeurs à forte teneur symbolique (familiales, professionnelle, culturelles, ethniques, religieuses, etc.), qui permettent son insertion et son intégration à sa communauté, condition de l’identité individuelle et collective, mais condition empirique et non transcendantale. La démocratie a besoin de ce contenu d’effectuation qui fait la réalité de la politique, de femmes et d’hommes avec un véritable ancrage social et culturel, qui n’exposent pas leur “être” mais leur “singularité”. Non par identification mais par un processus de subjectivation qui leur permet de devenir des citoyens-acteurs sur une scène publique, où elles et ils s’exposent à la visibilité de toutes et de tous, en prenant part aux débats et aux conflits politiques, sociaux et économiques réglés par l’égalité et la liberté, et surtout par l’altérité de l’adversaire. Le citoyen est un débateur public en action qui se dévoile, et prend des risques dans la confrontation politique à des adversaires réglés sur les mêmes principes contrairement au membre d’une communauté où l’identité a préalablement et déjà tout réglé. On n’expose pas son “être”, mais on dévoile sa “singularité” en s’arrachant à son histoire et ses appartenances premières.
En passant par le code de l’indigénat ensuite par la citoyenneté “capacitaire” (la loi de Lamine Guéye) accordée à certaines catégories et enfin par la citoyenneté sous domination des idéologies identitaires, les Algériennes et les Algériens ne jouissent pas encore de la citoyenneté par les libertés civiques, par la sécurité et surtout par le droit à l’action, pour garantir la part de chacune et de chacun et de tous à la décision politique et la souveraineté. Sortir des idéologies identitaires pour laisser émerger la société réelle à la visibilité d’elle-même et aux conflits, sur la base des intérêts de chaque catégorie et classe sociopolitiques, est l’enjeu même de la démocratie comme substance d’abord et comme procédure ensuite. Et cela passe indéniablement par la citoyenneté de chaque Algérienne et Algérien construite sur l’égalité, la liberté et les droits comme socle de toute construction politique d’un avenir commun.

Les mots sont toujours un enjeu politique et de pouvoir. Le “berbér-isme” est l’un de ses mots signifié dans le rapport de force qui charge une revendication légitime d’une connotation négative par le simple jeu du suffixe, qui deviendra une source d’ambiguïtés et dont l'usage abusif donne à croire faussement à un “différentialisme” porteur de racialisme et de xénophobie, voire même d’un particularisme nationaliste. Avec le nombre important de victimes des événements du “printemps noir” et la faute monumentale du pouvoir politique lors de la marche du 14 juin 2001 à l’égard des marcheurs et leurs familles, la question identitaire et culturelle s’est compliqué en franchissant un pas inenvisageable jusque-là, même si la question de l’autonomie reste marginale en Kabylie.
L’amazighité est-elle un universalisme ou un particularisme ? Si l'universel donne la mesure de ce qui est compatible avec l'égalité et la liberté, la pluralité et la singularité, ressources de modernité et de démocratie, le particularisme est par contre synonyme de différence et de clôture, d'inclusion et de soumission, de corps unifié et liquéfié dans l'unanimisme, mais c’est surtout un facteur de régression culturelle. La quête identitaire pour elle-même est aveuglante et à elle seule, une catastrophe, car les logiques qui travaillent le particularisme sont identiques à celles qui ont cours dans le nationalisme et l’islamisme.
Le débat sur l’identité culturelle peut sembler vicié dans son principe et son entendement par l’évolution de la scène politique, car les concepts qui ont prévalu jusqu’à maintenant sont devenus inopérants voire même épuisés. Une remise en question des entendements par le recours à de nouveaux concepts est vitale dans le contexte actuel et l’état des structures sociales et politiques présentes. L’amazighité comme toutes les cultures ne peut être réduite à une identité fermée, à des traditions ou une mentalité. Comme toutes les cultures, elle est un ensemble de symboles, de codes et de représentations construites par l’histoire, qui sont peu durables et activés au fil des circonstances. L'amazighité ne construit pas l'identité par la différence. 
Celle-ci sépare, enferme, mythologise, favorise la statique et l'instantané. L'amazighité donne lieu à une identité féconde, humaniste qui garantit la diversité mais surtout le commun et son partage. Il faut la penser dans “l'écart” et non dans “la différence”. Celui-là maintient la relation, met en regard, fait apparaître “l'entre”, un entre de l'éthique et de la politique. C’est une culture aux ressources insoupçonnées, elle est plurielle et accueille le singulier, c’est une langue et une ambiance créative source d'intelligence, d'histoire, d'art et de formes de vie.
La question identitaire en Algérie ne peut s’aligner sur le nationalisme et l’islamisme pour une raison simple de bon sens qu’elle est intimement chevillée à la question démocratique et aux libertés fondamentales ainsi que la question des droits de l’homme et du citoyen. Ce qui n’use pas de la violence est démocratique par évidence.
Pour comprendre pourquoi c’est un rempart contre les idéologies identitaires il faut revenir à la genèse du conflit. L’usage du mot “culture” est récent. Il n’a pris de l’importance que dans la seconde moitié du XXe siècle avec la fin des théories raciales de l’anthropologie coloniale qui étaient construites dans la seule perspective de la domination illimitée des peuples colonisés. Face aux discours coloniaux civilisateurs et leurs prétentions d’alors, l’histoire était devenue un enjeu politique de premier plan. Pour les “oulémas”, dans le sillage de la “nahda” islamique, l'histoire intègre le discours apologétique. 
Ce discours construit les prémices d'un sentiment communautaire puissant. Dès lors une entreprise d'effacement de pans entiers de l'histoire de l’Algérie est consacrée. La manipulation de la mémoire prend le relais et on tronque les fondements de l'identité par une vision “islahiste” lénifiante, occultant la diversité et la pluralité culturelle du peuple algérien. Une entreprise naissante sous domination coloniale qui occulte la part de la religion comme ferment de l'autoritarisme, glorifie le passé pré colonial et revendique une identité arabo-islamique collective dans la négation de l'autre, de ses droits et sa dignité. Le nationalisme naissant a aussi pris à cette même période appui sur un populisme de masse mobilisée par une vision radicale qui empreinte beaucoup au discours des oulémas, alliant une morale sociale, religieuse et une mystique du salut. La radicalité dans ces conditions historiques est indépassable, construit un récit et une identité nationale dans la négation de la dignité humaine, des droits de l'homme et l'affirmation du pouvoir sur des principes autoritaires.

Nationalisme, islamisme 
Très peu d’éléments et de valeurs de la démocratie dans son acception universelle étaient contenus dans les discours et programmes des courants du mouvement national. Pour les “libéraux” la reconnaissance d’une citoyenneté française et une démocratie tutélaire, pour les “oulémas” en plus de la citoyenneté française et le maintien du droit coutumier, le retour a un passé mythique et l’âge d’or et pour le courant le plus avancé l'indépendance sans dessiner ou jeter les jalons de ce que sera l’État national algérien, sa forme et la nature des rapports politiques. L’hétéronomie et la pensée dogmatique achèveront le cercle de la dénégation politique reléguant les réalités socioculturelles et historiques, et les militants qui s’en revendiquent dans les catégories de la sédition, de la traitrise et de l’ennemi intérieur.
À leur tour, les conflits politiques et armés après l'indépendance ne porteront pas à proprement parler sur la démocratie et la modernité ou la réhabilitation de l’identité algérienne conforme à la réalité sociologique, mais sur la forme des institutions, le partage du pouvoir et les options idéologiques. Il faut attendre avril 1980 pour voir émerger une catégorie de militants politiques sous l'impulsion d'hommes de lettres et d'intellectuels qui va poser les premiers jalons d'un véritable débat politique et ses enjeux démocratiques, en faisant émerger la société à elle-même, parler de reconnaissance identitaire et culturelle, de droits de l'homme, de régime politique et de la nature de l'État. 
Ce détour par l’histoire est nécessaire pour appréhender les enjeux politiques présents ; comment le nationalisme et l’islahisme des “oulémas” ont obéré les séquences de l’histoire pour comprendre les fondements et les ressources de l’autoritarisme et les rapports de pouvoir qui s’y structurent. Le nationalisme n’est pas la nation, l’islamisme n’est pas l’islam et l’amazighité ne doit pas être gagnée par les logiques des identités idéologiques. Celle-ci créent de la différence, sont exclusives et suffisantes, pourvues d’un sentiment supérieur et hostile, un esprit classificateur qui s’arroge une origine unique et fondatrice, où l’autre n’existe plus. Des idéologies trompeuses dont le pouvoir de mobilisation travaille une scène politique fragmentée où chacun est organisé en tribu avec son identité close, sa langue (au sens de discours politique), sa mémoire, ses coutumes et ses croyances. 
Le nationalisme est un principe organique qui prend la société pour un gros individu social au détriment de tous les individus. Un communautarisme culturel et identitaire qui transforme la souveraineté politique en une raison suffisante et supérieure à toutes les communautés hétérogènes qui composent la nation. L’assertion de l’islamisme que “l’islam est une religion et un État” est une vision dogmatique qui prend des raccourcis par rapport à l’histoire de l’islam, religion et civilisation, entretien des amalgames et des erreurs de lecture des textes sacrés
(en particulier sur la notion de souveraineté politique), un rapport irrationnel avec les commandements de la loi. L’islamisme est un “dispositif de croyances”, qui pousse à l’institutionnalisation de l’ignorance et des préjugés sur la base de croyances-vérités, qu’il serait seul à détenir et à interpréter. L’enjeu pour les islamistes est d’enfermer la société dans un moment historique antérieur aux acquis intellectuels et scientifiques de la modernité.
Le nationalisme et l’islamisme peuvent se rejoindre pour revivifier les passions politiques. Le nationalisme peut s’affranchir de certaines contraintes morales lorsque la réalité lui échappe pour s’arrimer à des idéologies proches, comme certaines molécules propices à toutes les combinaisons chimiques. Le berbérisme est l’ennemi intérieur imaginé et figuré pour servir de catalyseur chimique à cette équation. 
Ne sommes-nous pas en train d’assister à la transformation progressive de l’État par le régime politique et l’utilisation par ce dernier de la pensée théologique comme d’une arme idéologique ? L’État cède progressivement à l’islamisme sur des questions de cohésion politique et sociale, et crée progressivement un pouvoir à deux têtes qui garantirait la survie du régime politique sur la complicité “État-orthodoxie-vérité” ; un pouvoir politique aux fondements garantis par la protection de l’affirmation de l’orthodoxie religieuse, qui impose la supériorité du culte et sa tutelle sur la conscience individuelle et collective, et un pouvoir religieux interprète de cette orthodoxie auprès des masses pour empêcher toute diversité et formes d’autonomies. Dans cet arrangement temporaire, l’islamisme sait déjà que l’échec du nationalisme va permettre le retour du religieux comme socle identitaire dans un pays en crise politique permanente. En attendant notre sortie de l’histoire, les nationalistes gardent les pouvoirs politiques et économiques et délèguent aux clercs islamistes la fonction de produire le discours social.
En absence de démocratie réglée sur une axiologie universelle, les conflits politiques actuels ne feront que s’exacerber sur des bases idéologiques identitaires fermées et complices. Comment réunir dès lors les conditions pour que la nation garantisse le droit des individus, des groupes sociaux, des communautés, à s’épanouir dans le partage de valeurs communes ? Construire un monde commun et un “vivre ensemble” dans un espace public, espace civique et constitutionnel pour l’exercice des droits politiques et les libertés civiques réglé non sur des valeurs culturelles, identitaires ou religieuses, mais sur des principes éthico juridiques ? Comment passer de la conception théologico-juridique qui structure le rapport de l’État à la société, et qui n’est, au fond, que le moyen dont disposent les identités pour dominer l’espace politique, pour basculer dans une anthropolitique qui donne le sens à la citoyenneté réglée par les droits, obligations et libertés ? 
La politique est action et concerne l’action. “L’agir concerté” ou “le vivre ensemble” doivent aider à bâtir des espaces communs préludes de l’espace public de concitoyenneté, où s’affrontent des acteurs non identitaires, espace politique réglé sur des principes démocratiques qui fait émerger un public capable de délibération et de décisions publiques raisonnables. 
L’homme a besoin de s’identifier à des valeurs à forte teneur symbolique (familiales, professionnelle, culturelles, ethniques, religieuses, etc.), qui permettent son insertion et son intégration à sa communauté, condition de l’identité individuelle et collective, mais condition empirique et non transcendantale. 
La démocratie a besoin de ce contenu d’effectuation qui fait la réalité de la politique, de femmes et d’hommes avec un véritable ancrage social et culturel, qui n’exposent pas leur “être” mais leur “singularité”. Non par identification mais par un processus de subjectivation qui leur permet de devenir des citoyens-acteurs sur une scène publique, où elles et ils s’exposent à la visibilité de toutes et de tous, en prenant part aux débats et aux conflits politiques, sociaux et économiques réglés par l’égalité et la liberté, et surtout par l’altérité de l’adversaire. 
Le citoyen est un débateur public en action qui se dévoile, et prend des risques dans la confrontation politique à des adversaires réglés sur les mêmes principes contrairement au membre d’une communauté où l’identité a préalablement et déjà tout réglé. On n’expose pas son “être”, mais on dévoile sa “singularité” en s’arrachant à son histoire et ses appartenances premières.
En passant par le code de l’indigénat ensuite par la citoyenneté “capacitaire” (la loi de Lamine Guéye) accordée à certaines catégories et enfin par la citoyenneté sous domination des idéologies identitaires, les Algériennes et les Algériens ne jouissent pas encore de la citoyenneté par les libertés civiques, par la sécurité et surtout par le droit à l’action, pour garantir la part de chacune et de chacun et de tous à la décision politique et la souveraineté. Sortir des idéologies identitaires pour laisser émerger la société réelle à la visibilité d’elle-même et aux conflits, sur la base des intérêts de chaque catégorie et classe sociopolitiques, est l’enjeu même de la démocratie comme substance d’abord et comme procédure ensuite. Et cela passe indéniablement par la citoyenneté de chaque Algérienne et Algérien construite sur l’égalité, la liberté et les droits comme socle de toute construction politique d’un avenir commun.


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