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A la une / Contribution

DE L’INDÉPENDANCE À LA LIBERTÉ (2e partie et fin)

LE COMBAT INACHEVÉ DES PEUPLES DU MAGHREB

© D. R.

Par : PROFESSEUR FARID CHAOUI 

“ Il faut que les élites éduquées des classes moyennes maghrébines apprennent à livrer combat aux côtés des jeunes et des classes défavorisées en s’inscrivant résolument dans le temps long et en s’organisant en conséquence. Nous devons être en mesure à chaque étape de produire des idées et de proposer des alternatives crédibles acceptables par tous.”

L’Algérie
Les caractéristiques évolutives du mouvement national se sont imprimées sur le devenir de la guerre et la construction du pouvoir après l’indépendance. Elles permettent de comprendre pourquoi près de 60 ans après l’indépendance le sentiment nationaliste et l’islam continuent à dominer le discours politique du pouvoir comme celui de l’opposition, reléguant toujours au deuxième plan l’ouverture d’un débat politique contradictoire et la construction d’un compromis politique historique basé sur la question du vivre- ensemble. 
À chaque tentative de remettre en cause l’ordre politique établi, s’oppose un discours appelant au respect des valeurs de l’islam et à celui de la souveraineté nationale. 
L’autre élément à considérer et qui nous éloigne de l’exemple tunisien est le caractère plébéien de notre Révolution. Comme expliqué précédemment, l’écrasement de la société algérienne par l’apartheid du code de l’indigénat et la relégation de la majorité écrasante de la population dans la misère et l’analphabétisme n’ont pas permis la constitution d’une classe moyenne éduquée pendant les 130 années de colonisation. Tout au plus s’est constituée une bourgeoisie citadine tout à fait marginale empêchée systématiquement par l’ordre colonial de toute émancipation politique. Pour mémoire, à l’indépendance, seuls 15% des enfants en âge d’être scolarisés fréquentaient une école ! Quant aux universitaires, ils se comptaient par quelques dizaines. 
L’idéologie viendra après l’indépendance : d’abord avec Ben Bella et son entourage politique qui prônait la révolution socialiste. C’était dans l’air du temps, le tiers monde se libérait de ses empires coloniaux et les révolutions chinoise et soviétique donnaient le la. Mais c’est surtout Boumediene qui tentera d’engager le pays dans une voie idéologique relevant encore du socialisme et de la nécessaire construction d’un État souverain. 
C’est à travers ses trois grandes révolutions (agraire, industrielle et culturelle) et la nationalisation des hydrocarbures au début des années 1970 que le régime issu du coup d’État de 1965 va se lancer dans la course au développement et à la construction du “socialisme spécifique”. Mais l’aile conservatrice du parti unique se rebiffe, particulièrement contre la révolution agraire, réclame l’abandon des idées de gauche et le retour aux valeurs de l’islam. 
Boumediene, largement soutenu par l’armée et emporté par sa politique du développement accéléré, ne voit pas venir le danger de la fracture islamiste qu’il juge marginale. 
Entouré de technocrates brillants décidés à construire une économie moderne et indépendante, Boumediene ne s’intéresse que peu à la chose politique et fait du parti unique un simple épouvantail chargé de délivrer à la population les messages élaborés dans les officines discrètes de la police politique. C’est vrai que ce patriote incontestable est d’abord un soldat ! Un de ses proches raconte une anecdote qui en dit long sur sa vision politique : lors de sa visite en Chine, il eut un long entretien avec le président Mao et, au sortir de ce tête-à-tête, le président chinois félicite son invité pour sa politique audacieuse de développement mais lui dit, en se sachant écouté par toute la délégation : “Pour parvenir à réaliser vos immenses projets, M. le président, il vous faut un grand parti politique.” Boumediene a-t-il  saisi à sa juste valeur le propos du “Grand Timonier”, qui attirait son attention sur le ventre mou de son programme, à savoir l’absence d’un encadrement politique puissant et enraciné dans la population ? 
Toujours est-il qu’en bon soldat, il préféra faire confiance à l’armée, abandonnant le FLN à ses luttes internes pour le pouvoir et stérilisant le champ politique. Cette option pèse et pèsera lourd dans l’avenir politique du pays, puisque en 2021 nous en sommes encore au même point, incapables de sortir du marasme économique et social parce que le pays reste verrouillé sur le plan politique. Mais il faut reconnaître aussi que la marche forcée vers le développement, menée pendant les années 1970 et 1980, n’a pas produit que des effets pervers. 
L’investissement massif dans la politique d’éducation-formation et dans celle de la “révolution industrielle” qui a ouvert au plein emploi a permis à l’ascenseur social de fonctionner de belle manière, accélérant l’urbanisation et la formation d’une classe moyenne urbaine qui a tant manqué dans l’histoire contemporaine du pays. Mais, contrairement à la Tunisie, cette classe moyenne est restée marginalisée par le pouvoir politique qui n’a pas estimé nécessaire de l’associer à la gestion de la société, ni politiquement ni dans les affaires. Le pouvoir, se prévalant de la légitimité historique, a décidé de s’affranchir de toute ouverture politique vers la société, l’estimant superflue au regard de la mission messianique qu’il s’est auto-attribuée : exercer sa tutelle politique sur une société jugée impubère et qu’il va gérer comme un bon père de famille gère ses enfants mineurs, en distribuant la rente et en réprimant toute contestation de son pouvoir absolu !
Ainsi, s’est construite une paix relative malgré des turbulences régulières révélatrices d’une colère sourde qui grogne dans la société à chaque fois que l’autoritarisme du pouvoir dépasse une certaine limite et, surtout, lorsqu’un sentiment d’injustice est ressenti vis-à-vis du mode de redistribution de la rente pétrolière. 
Ce n’est pas par hasard si la grave crise au sein du pouvoir, suivie par la jacquerie d’Octobre 1988, s’est produite au moment où le prix du pétrole est au plus bas. 
Et c’est à cette occasion que l’on a clairement constaté que les élites de la classe moyenne étaient dramatiquement absentes sur le terrain et qu’il a fallu la triste révélation des actes de torture pour qu’avocats et médecins se mobilisent pour dénoncer la grave dérive autoritaire du pouvoir.
Le seul mouvement qui réussit à s’organiser pour capter la colère des jeunes fut celui de l’islamisme radical qui se servira de cet événement pour occuper le terrain politique.Mais on n’arrête pas la roue de l’Histoire : ce sont aujourd’hui les enfants de cette classe moyenne urbaine en formation dans les années 1970 et 1980 qui sont dans le Hirak à revendiquer plus de droits et de justice. 
Malgré les vicissitudes de la vie politique, le passage par une guerre civile qui a ravagé le pays et fait fuir de très nombreuses compétences puis l’instauration pendant vingt ans d’un pouvoir moyenâgeux, cette classe moyenne est en train de gagner en nombre et en conscience politique.  
Les durs événements vécus depuis les années 1990 ont constitué un vrai cours accéléré d’éducation politique pour la population, mais ont parfois aussi retardé la conscientisation de cette classe moyenne qui aurait dû accoucher de ses représentants politiques et syndicaux bien plus tôt pour aller à la conquête du pouvoir. La voie est désormais bien tracée mais le chemin est encore long et incertain. Certes, le Hirak est un formidable accélérateur de l’Histoire, porteur de rêves et d’espoir, c’est en son sein que vont émerger les leaders de demain, ceux qui ont aujourd’hui 30-35 ans, qui donneront à ce mouvement les instruments politiques qui lui manquent pour réaliser le compromis politique historique que la Nation attend de nous tous.
Le Hirak sera suivi de nombreux autres combats que nous souhaitons tous aussi pacifiques et solidaires et qui finiront par remettre les clés du pays entre les mains des nouvelles générations, éduquées et patriotes. Comme en Tunisie et, je l’espère, au Maroc bientôt, ce sont ces classes moyennes citadines éduquées qui finiront par accéder au pouvoir, réaliser le rêve des premiers combattants pour “l’indépendance de l’Afrique du Nord” et mener les peuples du Maghreb vers la liberté et le progrès social.

Conclusion  
Le constat est amer : aucun pays de l’espace arabophone n’a réussi après  l’indépendance à construire un État démocratique. Partout règnent les autocraties militaires et/ou des féodalités d’un autre âge. 
Tout au plus, l’urbanisation, l’accès au savoir par l’enseignement académique et surtout informel via le web, l’accès à l’information par les réseaux sociaux et l’accès à l’emploi ont favorisé l’émergence d’une classe moyenne urbaine qui revendique aujourd’hui haut et fort sa participation au pouvoir. Mais dix années après le mouvement de contestation populaire mené par la jeunesse marginalisée, encadrée par ces classes moyennes, le résultat est assez médiocre : en dehors peut-être de la Tunisie qui avance politiquement même si elle est écrasée par une crise sociale, économique et sanitaire inédite, tous les autres pays de l’espace arabophone ont finalement hérité soit d’une guerre civile, soit d’un pouvoir autoritaire encore plus brutal que celui qui a été chassé. 

Le Hirak algérien est une reviviscence tardive après octobre 1988 de ce “printemps arabe” : s’il a réussi à mettre fin au règne despotique et corrompu des Bouteflika, il n’est pas parvenu à imposer le changement de régime politique souhaité par le peuple. Je ne suivrai pas le raisonnement de G. Achcar qui, comparant les effets politiques et socioéconomiques sur les sociétés arabes dix ans après les coups d’État militaires par rapport aux résultats des mouvements populaires depuis 2011, conclut que finalement ce sont les coups d’État qui ont amené des progrès socioéconomiques significatifs et produit des changements structurels dans les sociétés concernées !!!

C’est vrai du coup d’État de Nasser en 1952 en Égypte qui a abouti “au renversement d’une dynastie et à l’abolition de la monarchie et du régime parlementaire, l’instauration d’une dictature militaire républicaine, la nationalisation des possessions étrangères dont le canal de Suez, suivie par un effort majeur d’industrialisation et de profondes réformes sociales progressistes”. C’est vrai aussi du coup d’État de Boumediene en 1965 qui, par la nationalisation des hydrocarbures, l’investissement massif dans le système d’éducation-formation et un important effort d’industrialisation, a transformé profondément et durablement la société algérienne.

En réponse à Achcar, je dirai que ces prises de pouvoir par les armées arabes se situaient dans un contexte géostratégique très favorable et avaient obtenu le soutien inconditionnel des pays progressistes, en particulier de l’ex-Union soviétique et de la Chine, satisfaits de voir se ranger dans leur camp des jeunes nations en quête d’indépendance et en rupture par rapport aux anciennes puissances coloniales.
On pourrait aussi prendre en comparaison les fameuses “révolutions orange” qui se sont produites et propagées comme une traînée de poudre dans les pays de l’ancienne URSS suite à la chute du mur de Berlin. 
Là, en revanche, le capitalisme mondial est intervenu massivement pour faire basculer ces anciennes républiques socialistes dans son camp. Mais rien de positif ne se serait produit sans cette classe moyenne et ses élites éduquées, structurées dans des organisations de la société civile, qui vont muter à l’occasion de l’effondrement de l’empire soviétique en organisations politiques et s’assurer de la prise de pouvoir. C’est, par exemple, un professeur de philosophie, Vaclav Havel, qui prendra la destinée de la Tchécoslovaquie et assurera sa transition démocratique dans la paix et la démocratie. 
Le “printemps arabe”, lui, s’est déroulé dans un contexte très différent lié à la chute du mur de Berlin : le capitalisme mondial avec les anciens empires coloniaux et les USA se sont rués partout dans le monde pour reconquérir les espaces perdus, y compris en faisant la guerre aux peuples arabes. 
Ces puissances mondiales avec leurs relais se battent sur tous les fronts pour empêcher que leurs anciennes possessions leur échappent au bénéfice de leur nouvel ennemi : la Chine et, à un degré moindre, la Russie. 
C’est ce qui explique le soutien immodéré au régime féodal du Maroc et à toutes les dictatures militaires qui règnent actuellement sur la plupart des pays de la région Mena. L’exemple du projet du “nouveau Moyen-Orient” ordonné par les USA et la précipitation de Macron tout récemment au chevet du régime militaire du Tchad pour éviter sa chute, ainsi que son soutien au coup d’État au Mali sont deux illustrations de cette politique néocoloniale complètement assumée par les USA et les anciens empires coloniaux.
Ce contexte est très défavorable aux luttes progressistes menées par les peuples des pays émergents. Le printemps arabe comme le Hirak algérien, contrairement à ce qui se dit dans les officines officielles pour accuser ces mouvements d’inféodation à des puissances étrangères, sont mal perçus par les puissances occidentales et le capitalisme mondial. 
Ils craignent que le combat des peuples aboutisse à un sursaut du tiers-monde et à la remise en cause des diktats imposés par la mondialisation et les politiques néo-libérales.
Voilà pourquoi dix ans après le début des mouvements de contestation populaire le statu quo politique est toujours de mise ! Pire, il s’aggrave !
Voilà pourquoi il faut resituer ces luttes dans un cadre historique et géopolitique plus vaste et adopter, pays par pays, des stratégies adaptées à la conjoncture locale et au contexte mondial. Les luttes des peuples du Maghreb pour passer de l’indépendance à la liberté sont une nécessité historique, mais l’Histoire ne s’inscrit, hélas, que dans la longue temporalité.  
Il faut que les élites éduquées des classes moyennes maghrébines apprennent à livrer combat aux côtés des jeunes et des classes défavorisées en s’inscrivant résolument dans le temps long et en s’organisant en conséquence. Nous devons être en mesure à chaque étape de produire des idées et de proposer des alternatives crédibles acceptables par tous.
Nous n’avons pas d’autre choix.


Quelques références pour aller plus loin
Gilbert Achcar : Le peuple veut.
Sindbad Actes Sud.
Élisabeth Picard : La Politique dans le monde arabe. Armand Colin.
Samir Amin : Le Monde arabe dans la longue durée. Le Temps des cerises.
James McDougall : A History of Algeria. Cambridge University Press.
Michel Camau et Fréderic Vairel : Soulèvements et Recompositions politiques dans le monde arabe. Les presses de l’Université de Montréal.
Les Voies du peuple :
Gérard Bras. Ed. Amsterdam.
Eugene Rogan : The Fall of Ottomans. Penguin
Random House UK.
Neil MacMaster : War in the
Mountains : Oxford University Press.

 

 


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