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A la une / Contribution

COMMÉMORATION ET HOMMAGE

LE COMBAT JUSTE D’ALI BOUMENDJEL

© D.R.

Par : FARID BOUMENDJEL

Taourirt Menguellet, la terre de nos aïeux, mérite aussi notre reconnaissance pour ses efforts louables pour la mise en lumière des 25 chouhada n’tmourt ennagh. Nous sommes reconnaissants pour votre initiative qui honore la mémoire de notre père Ali Boumendjel, fils de Mohamed Boumendjel de Taourirt Menguellet, petit-fils de M'hand Ath Youcef.”

Ce nom d'Ath Youcef ne nous est pas inconnu, il nous rappelle de longues discussions familiales qui nous ont tant fait rire. Notre arrière-grand-père M’hand Ath Youcef était un dur à cuire, un peu bandit sur les bords, il faisait régner sa loi dans le village (les anciens pourraient me corriger). 
L’histoire nous raconte que le recensement de l’administration coloniale était fait pour franciser les noms des autochtones. Quand ce fut le tour de notre arrière-grand-père, en revenant du champ, il portait une faucille sur son épaule. À la vue de cela, l’administrateur demanda au traducteur le nom de la faucille en arabe, il lui répondit “el-mendjel”. 
L’administrateur français était rodé, il lui attribua le nom de Boumendjel (le père de la faucille), c’est comme ça que notre nom d’origine a été transformé par obligation.
Notre grand-père Mohamed était versé dans la politique, puisqu’il avait créé un parti avec son ami Hadjeres. Nous l’avons su grâce à l'historienne Malika Rahal qui, en cherchant des documents concernant Ali, a retrouvé par hasard la fiche de police de notre grand-père, une fiche rouge pour les gens à surveiller. Nous comprendrons plus loin comment ses enfants ont été imprégnés de politique. Tout jeune, l’aîné, Ahmed, né en 1908 à Michelet (Aïn El-Hammam), puis Ali, né en 1919, ont suivi les traces de leur père Mohamed Boumendjel. Le terreau était là, Ahmed et Ali étaient à la bonne école, ils n’avaient pas besoin d’aller chercher ailleurs leur éducation politique. 

Nous apprîmes cela avec admiration. Nous étions une famille dont l’âme était “que la justice doit rendre justice à la vérité” qu’il fallait agir pour le bien de tous et sauvegarder notre idéal, notre indépendance, quelle que soit la forme pour l’obtenir. La famille Boumendjel était une famille “d’intellectuels avisés”.
Notre grand-père Mohamed Boumendjel fit partie de la première promotion d’instituteurs que la France a formés (école normale de Bouzaréah). Le choix de former les Kabyles était politique, car le projet des Français était d’amener les Kabyles à opter pour la France, rejoindre les Européens de l’époque, donc diviser les populations arabe et kabyle. Mauvais calcul des Français, puisque le savoir a été transmis aux autochtones de l’époque par ceux-là même que la France avait instruits.
Le grand-père a été affecté à plusieurs postes pour enseigner. Sa première affectation comme instituteur à Labiod Sidi Cheikh (1903-1904), la deuxième fut son affectation à Relizane (1916), sa dernière affectation à Larbâa Béni Moussa. C’est dans cette ville de Relizane qu’est né notre père, le 24 mai 1919.

Il épousa une femme remarquable de simplicité, d’amour et d’intelligence, qui lui donna 4 enfants, dans l’ordre Nadir, Sami, Farid et Dalila. Durant toute son existence, elle est restée fidèle à l’homme qu’elle aimait. Nous avions la chance d’avoir une mère lettrée. Enseignante, elle a formé des générations de jeunes le long de sa carrière. Elle a fait de nous des hommes. Elle nous a quittés le 11 août 2020 à l’âge de 101 ans pour rejoindre son mari Ali et son fils Sami, notre frère bien-aimé, qui lui aussi a consacré une partie de sa vie à la recherche de la vérité sur l’assassinat de notre père. 
Qu’ils reposent en paix.
Notre mère a attendu longtemps la reconnaissance par la France de la torture, pendant 43 jours, puis l’assassinat de son mari, Ali, le 23 mars 1957 par le tortionnaire sanguinaire Aussaresses et ses exécutants des basses œuvres, Charbonnier et Erulin.
Enterré à toute vitesse, transporté de l’hôpital Maillot au cimetière de Sidi M'hamed, à Belcourt, sous haute surveillance policière avec interdiction de veiller le corps du défunt ni de toucher au cercueil jusqu’à sa mise en terre.
Dieu en a voulu autrement, laissant à ses enfants et petits-enfants la récompense de son abnégation et son combat pour que la vérité soit dite. “Yemma, c’est fait.”

Bref historique
Ali Boumendjel a fait ses études au collège du Vernier de Blida avec Abane Ramdane (ils étaient dans la même classe si nos informations sont bonnes) avec Benyoucef Benkhedda, Saâd Dahlab et d’autres. Il obtint son baccalauréat en 1942, son souhait d’alors était de devenir médecin. La France de cette époque ne l’entendait pas de cette oreille, il était interdit aux autochtones de choisir sa filière d’études. Il fallait être français. Résigné, il alla faire des études de droit. Mauvais calcul des Français encore une fois. Convaincu que c’était un mal pour un bien, il fit de brillantes études à Alger. Il avait pour professeur un certain René Capitant. Dans ce collège de Blida, d’autres élèves français, qui pour certains sont devenus avocats, ont été contactés pour former le collectif des avocats.

Ahmed Boumendjel était à l’origine de la création de ce collectif chargé de défendre nos compatriotes emprisonnés tant en France qu’en Algérie. Sa vie professionnelle débuta à Blida où il ouvrit son cabinet, puis l’opportunité de s’installer à Alger s’offrit à lui, il reprit le cabinet de son frère Ahmed Boumendjel, parti en France. C’était à l’évidence une aubaine de travailler dans la capitale, proche de la Casbah, faisant face à la place des Martyrs. Le changement de cadre le rapprochait de sa famille. En 1952, il fit construire sa maison avec le concours de son beau-père Belkacem Amrani, qui leur avait trouvé un terrain proche de sa famille, ce qui lui permettait d’avoir plus de temps à consacrer à son cabinet quand son beau-père suivait les travaux, c’était un privilège de devenir propriétaire à 33 ans. Comble de l’ironie, cette maison, construite à la sueur de son front, s’est vue être la première maison plastiquée en 1961 à Alger par l'Organisation de l’armée secrète, plus connue sous le nom d’OAS. Son assassinat ne suffisait pas, il fallait s’en prendre à sa famille.

Le responsable de l’OAS de la zone Bir Mourad Raïs, François Richard, n’était autre qu’un voisin qui habitait à 100 m ; en face de chez nous, un ultra OAS, sbire de ce F. Richard, nous attendait pour nous tuer à la mitraillette. La chance était de notre côté, nous ne sommes pas sortis immédiatement, ce qui a eu pour effet que tous nos voisins musulmans sont montés vers notre maison. Nous habitions sur les hauteurs des Sources. Cette action des voisins nous a sauvés, l’ultra de l’OAS a eu la vie sauve grâce à un voisin M. Hamici, ami de mon père. Nous étions obligés de quitter les lieux, hébergés par la force des choses par la famille, nous n’avions plus de maison, le malheur nous poursuivait. En attendant, nous avons été pris en charge par la Cimade qui nous a trouvé un petit appartement au Clos Salembier puis à Diar Chems, quartier populaire à majorité musulmane. À partir de là, nous étions protégés. La providence a fait que cette maison a été plastiquée une deuxième fois, elle n’est jamais tombée. L’histoire de la maison n’est pas terminée, puisque après l’indépendance en 1963, sous la présidence d’Ahmed Ben Bella, notre oncle Ahmed Boumendjel devint ministre des Travaux publics et de la Reconstruction et mandaté pour l’indemnisation des familles victimes civiles touchées par l’OAS, donc notre oncle était le mieux placé pour indemniser la maison de son frère qui a donné sa vie pour que vive l’Algérie en toute indépendance. Il n’a pas daigné le faire. Quand ma mère lui a posé la question de son indemnisation, il lui a répondu qu’il ne prouvait pas le faire, de peur que les gens l’accusent de commencer par son frère. Bizarre pour une personnalité telle que lui. Quand notre mère nous a fait part de cette discussion, ce fut un choc pour nous, plus que les bombes que nous avions subies. À ce moment-là, toute notre considération et notre respect n’avait plus lieu d’être, il disparaissait de notre champ de vision malgré l’insistance de notre mère de lui pardonner. Il n'en était pas question, les enfants de Ali n’étaient pas des mendiants. Ça a eu pour conséquences que nous nous sommes retrouvés sans domicile, une impression de pestiférés dans notre pays libéré par 1,5 million de chouhada. Notre courageuse mère s’est mise à la recherche d’un logement pour qu’on ait un toit sur la tête. Ce fut fait. À ce jour de 2021, nous attendons toujours l’indemnisation de la maison de Ali Boumendjel. Son cabinet d’avocat en plein cœur de la ville d’Alger allait lui permettre d’apprécier la vie, mais il a été vite rattrapé par la réalité. C’était l’époque des enfants cireurs, sur la “place du cheval” (duc d’Orléans) comme l’appelaient les enfants, les Européens en costume cravate et ses compatriotes en guenilles. Ali était épris de justice. Sa conscience devait être ébranlée à la vue des discriminations et des méfaits de la colonisation, lui qui en a vu d’autres en tant qu’avocat. Militant à l’UDMA avec Ferhat Abbas et Ahmed Boumendjel depuis un certain temps, il s’engagea rapidement à titre individuel avec le FLN de Abane Ramdane et Mustapha Ben Boulaïd. Il travailla en toute confiance à l’élaboration de la plateforme du congrès de la Soummam avec Benyoucef Benkhedda, Saâd Dahlab et d’autres encore.

L’effervescence était de rigueur à la Casbah, place des Martyrs, rue Bab Azzoun, le Tantonville, célèbre café où Ali aimait s’asseoir et converser avec ses amis, pas loin du palais de justice. Nous n’étions pas loin du déclenchement de la Révolution. Il se faisait accoster par des militants qui lui demandaient des nouvelles de la situation politique, il savait calmer leurs ardeurs, des militants qui voulaient en découdre avec le colonisateur. Il leur disait “patience c’est pour bientôt”. Je tiens ces informations d’un ancien militant, en l’occurrence hadj Amar Tobal qui me parla de mon père en des termes élogieux. Il me raconta une rencontre, en sa présence, entre Abane Ramdane et mon père. Abane disait à Ali : “Ali il faut que tu partes avec ta femme et tes enfants, ils vont t’assassiner.” Mon père lui répondait : “Ramdane, je suis avocat, je ne crains rien, je suis protégé par mon statut, c’est toi qui dois te sauver.” La suite nous la connaissons. Ali a été arrêté, torturé pendant 43 jours puis assassiné par Aussaresses sous commandement de Massu. On sait ce qui est advenu de Abane Ramdane : il fut assassiné par ses frères au Maroc. Dans la rubrique nécrologique du journal El Moudjahid de décembre 1957, Rédha Malek écrivait “Abane Ramdane est mort au combat, il est tombé au champ d’honneur en héros”. Voilà le triste sort de nos héros. Allah yerham chouhada.

En 1955, représentant la délégation algérienne à Helsinki, capitale finlandaise, lors du Congrès mondial de la paix, Ali Boumendjel avait en face de lui son professeur de droit à Alger, René Capitant. Au moment où la parole a été donnée à la délégation algérienne, la délégation française conduite par René Capitant quitta la salle. René Capitant est revenu seul dans la salle pour écouter son élève, fier certainement de son enseignement. Du haut de cette tribune, Ali Boumendjel n'avait pas cessé de stigmatiser les méfaits de la colonisation, la non-reconnaissance de la citoyenneté algérienne, la misère dans laquelle la France coloniale a mis son peuple, il était impardonnable que le monde laisse faire un tel massacre. À l’heure où il faisait son discours, la France envoyait son contingent de militaires pour mater la rébellion. Un discours remarquable qui est resté dans les annales du Congrès mondial de la paix. Il a reçu à cet égard la médaille d’or de la paix. Aujourd’hui, nous sommes fiers de notre père pour son combat juste. Nous aurions été heureux qu’il soit parmi nous pour voir tout ce chemin parcouru, que son engagement n’était pas vain, l’Algérie est aujourd’hui indépendante.

Tahia El-Djazaïr.
Vive l’Algérie. 
Allah yerham chouhada.


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