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A la une / Contribution

Lounis aït Menguellet

Le grand sachem de la poésie philosophique

© D.R

Par : Yacine Hebbache
          Écrivain 

Sans contredit, ses textes si saturés d’envie de signifier sont à mettre auprès de ceux de grands poètes-philosophes de tous les temps. Ses poésies, si chargées de sensibilité, élégantes et fortes, savoureuses et énergiques, sortent de son âme, non de sa tête. C’est pour cette raison qu’il n’y a rien au-dessus d’elles. Si certains textes traitent des sujets spécifiques à son peuple et à son pays, d’autres ont une connotation universelle incontestable.”

La simplicité d’un homme de génie, la générosité d’un poète inspiré, éclairant les consciences des modestes gens, répandant ses rayons sur les hauteurs des âmes pures : le portrait qui doit refléter les traits de la personnalité de Lounis n’est pas encore fait littérairement. Dans la critique artistique et littéraire, je n’aime ni l’emphase ni la réduction. Si ma plume ne surdimensionne pas la simplicité d’un artiste ordinaire, elle ne réduit pas la grandeur d’un génie exceptionnel. S’il ne convient qu’à un savant critique de l’art de louer dignement le singulier talent d’un immense poète comme celui de Lounis Aït Menguellet, me convient-il d’oser écrire quelques mots sur lui et sur sa poésie étincelante de beautés, si saturée de lumières ? Me convient-il de hasarder, moi modeste admirateur de son chant majestueux, les louanges de son grand art qui nous démontre clairement la valeur de ce que la poésie kabyle a de sublime, d’auguste et de puissant ? Et si je l’ose, si je hasarde ce cantique d’admiration, dans quel univers langagier, dans quel lexique dois-je puiser mes mots pour exprimer par des expressions qui doivent sortir de l’âme – comme les vers du poète – mon adoration et mon respect ?  Comment l’honorer et lui rendre hommage ?  Rien n’est plus noble, ni n’est plus dur : s’élever à lui, en tendant l’oreille à sa voix prophétique pour s’abreuver de sa sagesse hors de ligne, en laissant nos enfants croître sous la paternité de son génie en suçant ses chants libres avec le lait nourricier de leurs mères. Réussir ce pari, c’est n’est pas laisser périr son arbre par la racine. Loin de toute vaine idéalisation, j’écris cette phrase : si “le grand sachem du romantisme” est le surnom que Théophile Gautier a donné à Chateaubriand, “le grand sachem de la poésie philosophique” est celui que je donne, sans emphase ni exagération, à Lounis Aït Menguellet. “Les grands hommes, très petite famille sur la terre, ne trouvent malheureusement qu’eux-mêmes pour s’imiter”, disait justement Chateaubriand. La simplicité d’un homme de génie, la générosité d’un poète inspiré, éclairant les consciences des modestes gens, répandant ses rayons sur les hauteurs des âmes pures : le portrait qui doit refléter les traits de la personnalité de Lounis n’est pas encore fait littérairement. Modèle achevé de lumières, gisement chaud de générosité, énergique partisan de l’indépendance et de la liberté, c’est dans l’étude profonde de ses œuvres qu’il faut tremper son fusain pour le peindre philosophiquement. Lounis tira de sa propre substance la parole de sa Muse ; il insuffla vie au verbe de son génie ; il inventa lui-même les instruments de sa passion dont il devait obtenir des mélodies si douces, si belles, comme ces laboureurs qui inventèrent les moyens avec lesquels ils labourèrent sans cesse la terre. La poésie, immortel fruit de sa fiévreuse méditation, jaillit de son cerveau, et sa langue, rendue plus admirable, vit plus que jamais. Élégantes ciselures confectionnées par les mains de la Passion, les poèmes de Lounis Aït Menguellet offrent un mélange du génie ancestral kabyle et du génie humain universel. En travaillant sa belle langue toujours menacée, mais qui refuse de mourir, il s’est élevé à la hauteur des espérances, pas seulement de son peuple, mais de celle de toute l’humanité. 

Double sublimité de l’illustre moustachu, ce grand sage de la poésie
Kabyle, il chante, forgeant à merveille les accents de son superbe verbe puisé dans l’héritage ancestral, ravivant tout ce qui est utile à l’usage de son peuple, au caractère, aux idées, aux mœurs, aux besoins et aux espérances de leur vie. Universel, il compose, sème la parole, offrant, pour le grand honneur de notre race, à l’humanité une œuvre immortelle. Ainsi, à la poésie de Lounis Aït Menguellet s’applique cette citation de Jean Amrouche sur la poésie kabyle : “Elle est fermée dans sa forme qu’on ne saurait modifier sans la détruire, mais ouverte en ce sens qu’elle est toujours susceptible d’être interprétée autrement, sans que les autres interprétations soient étrangères à sa nature.” Grâce au verbe des poètes, grâce à l’art des artistes, les langues des peuples ne périront jamais avec la dernière mémoire des vieilles gens qui les retiennent, leurs légendes ne s’évanouiront jamais avec la dernière langue qui les raconte. Libre rossignol aux accents connus, comme la grive d’Agrippine, Lounis chante ses chefs-d’œuvre dans les hautes cimes pour perpétuer notre langue, pour ne pas laisser périr notre héritage, source inépuisable de sapience et de beauté qui refuse de tomber dans le silence, pour empêcher la disparition de nos mœurs et pour faire vivre éternellement notre souvenir chez les hommes à travers les temps et les espaces. 

Source intarissable 
Ce n’est pas seulement parce qu’il chante sincèrement et avec talent nos malheurs et nos fléaux que nous l’aimons : c’est sa vérité poétique blessante faisant l’effet d’une cure douloureuse mais nécessaire qui lui donne la place du soleil dans notre ciel. Lounis tenait de Slimane Azem et de Si Mohand u Mhand qui, comme Homère, Shakespeare et Verlaine, ont laissé une poésie intarissable. Ayant bu à la mémoire des grands poètes, pétri des nourritures savantes des vieux siècles, il offrait au genre humain des vers à graver éternellement sur les tablettes dorées de la postérité. Il est érudit, le poète, dans toute la rigueur du mot. Penseur lucide méditant la majesté du temps, barde prolifique remontant le cours des siècles, son intellect ne repose jamais de même que sa muse ne se tarit guère. Une sorte d’agitation perpétuelle dérange sa raison et une flamme persistante illumine son âme. Tout notre bonheur, tout notre privilège est dans cette lumière savante et audacieuse que sa puissante parole déverse sur nos consciences. Il est évident que notre grand poète Lounis Aït Menguellet a l’originalité naturelle, l’inspiration spontanée, non l’originalité recherchée, non l’inspiration fatigante. De son sein, la parole sort par coulées puissantes et harmonieuses, douces et élégantes. Ce chantre tranquille, cet homme pur et aux vertus impossibles à adultérer, il est inspiration, sagesse, espérance, philosophie de la vie. L’ensemble de l’œuvre de Lounis est à jamais inscrit dans le mnémonique des lettres et des arts de notre nation. Mieux encore : sans contredit, ses textes si saturés d’envie de signifier sont à mettre auprès de ceux de grands poètes-philosophes de tous les temps. Ses poésies, si chargées de sensibilité, élégantes et fortes, savoureuses et énergiques, sortent de son âme, non de sa tête : c’est pour cette raison qu’il n’y a rien au-dessus d’elles. Si certains textes traitent des sujets spécifiques à son peuple et à son pays, d’autres ont une connotation universelle incontestable. La terre natale, à la fois sa Muse généreuse, son Arène d’amour et de combat, sa tribune et son jardin d’Acadème, nourrit son âme pensive, forge sa parole savante, alimente son attachement légendaire. Des poètes illustres, des grands philosophes, des imminents penseurs l’inspirent certes, mais c’est la vie, elle surtout, qui l’inspire. Les siècles se succèdent, le retour cyclique des choses dans l’Histoire, dans un monde en perpétuel mouvement, les destinées des hommes et des femmes, enchaînés par la fatalité, entortillés dans le piège de la violence toujours répétée, sont uniques, toujours les mêmes, causant les bouleversements de l’âme humaine. Éternel recommencement des choses depuis que le monde est monde, superbement exprimé par une poésie raffinée et aux splendeurs toujours renouvelées : Amghar azemni (Dis Vieillard) ou yenad u mghar (Le vieux sage a dit) fait écho à une thématique littéraire fondatrice, à une grande philosophie de l’Histoire. “Ce qui est arrivé/Même si autrement/Il est déjà arrivé/Rien de nouveau n’a été créé.” On doit à Lounis Aït Menguellet l’élévation de notre poésie, la poésie Kabyle, à la hauteur de la vraie poésie. Tous ses poèmes sont des pensées et toutes ses pensées sont des sentiments. Et il est impossible de les écouter sans être profondément ému. Sa philosophie, à l’image de sa littérature hissée au souverain degré, touche l’âme et éveille l’esprit. Personnellement, je lui saurai toujours gré de m’avoir initié, à travers ses chants “des années d’or”, à la composition des vers lorsque, lycéen, j’ai commencé déjà à taquiner la muse. 

La terre natale, à la fois sa Muse généreuse, son Arène d’amour et de combat, sa tribune et son jardin d’Acadème, nourrit son âme pensive, forge sa parole savante, alimente son attachement légendaire. Des poètes illustres, des grands philosophes, des imminents penseurs l’inspirent certes, mais c’est la vie, elle surtout, qui l’inspire. Les siècles se succèdent, le retour cyclique des choses dans l’Histoire, dans un monde en perpétuel mouvement, les destinées des hommes et des femmes, enchaînés par la fatalité, entortillés dans le piège de la violence toujours répétée, sont uniques, toujours les mêmes, causant les bouleversements de l’âme humaine. Éternel recommencement des choses depuis que le monde est monde, superbement exprimé par une poésie raffinée et aux splendeurs toujours renouvelées : Amghar azemni (Dis Vieillard) ou yenad u mghar (Le vieux sage a dit) fait écho à une thématique littéraire fondatrice, à une grande philosophie de l’Histoire. “Ce qui est arrivé/Même si autrement/Il est déjà arrivé/Rien de nouveau n’a été créé.” On doit à Lounis Aït Menguellet l’élévation de notre poésie, la poésie Kabyle, à la hauteur de la vraie poésie. Tous ses poèmes sont des pensées et toutes ses pensées sont des sentiments. Et il est impossible de les écouter sans être profondément ému. Sa philosophie, à l’image de sa littérature hissée au souverain degré, touche l’âme et éveille l’esprit. Personnellement, je lui saurai toujours gré de m’avoir initié, à travers ses chants “des années d’or”, à la composition des vers lorsque, lycéen, j’ai commencé déjà à taquiner la muse. 

Un amour éternel 
Lounis Aït Menguellet est plein d’amour ; ses vers de jeunesse débordent de tendresse, et en vieillissant, comme Shakespeare, il n’a jamais cessé d’être amoureux. Si sa poésie d’amour, parfois douce et agréable, parfois triste et mélancolique, mais toujours suave, jouit d’une renommée méritée, sa poésie engagée et militante, à la fois sage et révolté (refleurit pendant les années 1980, très mémorable époque de la Kabylie), inspire les poètes révolutionnaires les plus authentiques. En 1985, le poète-militant paye cher son engagement dans le combat démocratique et identitaire. Arrêté et emprisonné, il sort traumatisé certes, mais enrichi d’une expérience carcérale transformée en un  capital poétique inestimable. 

Après sa libération, il enregistre, en 1987, deux chansons, Le Poème et La Trace, où il s’exprime sur cette période. “Quand je vois une main avec un bracelet/Les menottes viennent me hanter”, chante-t-il dans la seconde chanson. Fuyant le vain tapage, redoutant les faux prestiges, cherchant sans cesse les lumières pour éclairer les autres, l’instinct du génie, la bonté du cœur, la beauté de l’esprit le poussent à assumer son rôle dans la plus grande des arènes : celle de la vie. Lounis Aït Menguellet ne parle pas plus qu’un homme ordinaire, mais il chante mieux qu’un poète phénoménal englouti par le brouillard de son rêve, submergé dans les limbes de son idéal : intelligence humaine singulière distillant paroles divines, il est un sage visionnaire. Laboureur infatigable, Hercule de la plume, titan du verbe, athlète de la composition, souvent, il avait des connaissances anticipées des événements futurs. Ses textes poético-philosophiques démontrent “le pouvoir” de ses futuritions. Comme la charrue qui trace des profonds sillons dans les champs, sa poésie a tracé des idéaux profonds dans les esprits : Aït Menguellet n’effleure pas le chant ; sa lyre obéissante secoue la conscience ; son chant charmant, mêlant sentiments et réflexions, communique son ardeur splendide à d’autres esprits à demi éveillés : c’est de la pensée dite en vers, ou de la poésie pensante. Le monumental Ammi, synthèse du Prince de Machiavel, enregistré en 1983, est la parfaite illustration. Montaigne ne dit-il pas que “la philosophie n’est qu’une poésie sophistiquée” ? De Platon, passant par Érasme, Machiavel, Ibn Khaldoun, Spinoza, Nietzsche, Bob Dylan, et tant et tant d’autres, Lounis n’a-t-il pas sophistiqué son verbe ? Esprit élevé, âme sensible, conscience grande, le ciel et la terre de l’Éden, des hommes et des femmes à l’image de l’Idéal, des paisibles fontaines de Sagesse et d’Amour, voilà ce qu’il lui fallait. La destinée qui lui a offert le génie et le talent le place haut dans la sphère des esprits éthérés d’où quelques pans de la société, à un certain moment, ont vainement et mal à propos tenté de le débusquer. “L’eau pure/Tu te laves avec/L’eau est souillée/Toi tu es purifié/Vous souillez ceux/Qui vous purifient (…).” 

Vérité poétique 
“Donnons-nous garde d’insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants ; n’imitons pas Cham le maudit, ne rions pas si nous rencontrons, nu et endormi, à l’ombre de l’arche échouée sur les montagnes d’Arménie, l’unique et solitaire nautonier de l’abîme. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après l’épuisement des cataractes du ciel : pieux enfants, bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau.” Ô sagesse, soit notre guide ! “Une nation ne s’enorgueillit que par la verve de ses idoles, et Lounis en est l’une des plus belles que notre fierté ait connues”, écrivait Yasmina Khadra. Le mensonge politique a horreur de la vérité poétique. Et Lounis, tout noblesse, n’aime pas la supercherie, tout raisonnement, n’aime la philosophaillerie, tout honnêteté, n’aime ni la ruse de la politique ni le crime de l’idéologie. Cœur ouvert, visage timide, il est sensible à l’amitié, jamais indifférent face aux malheurs et face aux forfaits. Il est généreux, facile à pardonner les offenses, les invectives et autres contre-vérités. Esprit juste, cœur coriace, il n’a aucune admiration pour les manigances, les violences et les forfaits. Les prétentieux, les injustes, les artisans de la tyrannie ne sont pas ses ennemis seulement, mais la cause de sa révolte tranquille. Nous écoutons encore Aït Menguellet vivant parmi nous, chantant la guitare sur le genou et le pied sur la chaise, le Aït Menguellet porté au piédestal par l’art de la parole qui l’a élevé au rang des symboles et des oracles. Il chante, majestueusement, et il nous offre, contre la bêtise des hommes, contre la laideur du monde, des vers puissants, semence soleilleuse de la postérité. Le plaisir d’écouter sa poésie est un bouclier repoussant la cruauté de ce monde-ci. Mais viendra le jour où nous perdrons ce poète que rien ne pourra remplacer. Viendra ce jour où Lounis fera le voyage que font ceux dont le nom doit rester pour la postérité. Son nom sera inscrit dans le registre obituaire de nos artistes les plus illustres. Il est déjà entaillé dans le marbre et sa vie consignée dans les chroniques. Ce jour-là, un simple admirateur comme moi écrira : “Nous ne verrons plus le Aït Menguellet réel, mais le Aït Menguellet qui a subi le transfert de la vie éphémère des vivants attachés à une époque, limités dans un lieu, vers la vie des mythes transcendant les temps et les espaces : son spectre continuera de hanter le monde et ses hommes.” “Maintenant que sa trajectoire ici-bas s’arrête ; maintenant que son apothéose commence, suivons-le, préservons ses lais et virelais, écoutons son chant qui monte au ciel de l’éternité.” “Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence”, disait Albert Camus. Lounis Aït Menguellet est l’un de ces êtres qui rendent vivable la vie. Tu n’as pas chanté en vain, Dda Lounis !
Longue vie, maître des maîtres !

(Les intertitres sont de la rédaction) 

 


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