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ARCHIVES NATIONALES

Le sacrilège

© D. R.

Par : Dr Mohamed Maïz

Le black-out sur les archives sensibles s'expliquerait, donc, par la crainte d'un traumatisme national consécutif à une éventuelle mise en lumière de la vérité historique sur les pans d'un passé qu'on craint de révéler au peuple.”

La récente déclaration du directeur général du Centre national des archives et, non moins, conseiller du président de la République est, en plus d'être choquante, d'une extrême gravité. En réponse aux historiens et chercheurs qui se plaignent des difficultés qu'ils rencontrent dans l'accès au fond archivistique, il affirme que la libre consultation des documents historiques serait de nature à provoquer le chaos ! Il faut comprendre par là que certaines archives compromettantes, pour on ne sait quel motif, sont d'une telle gravité qu'il est inenvisageable de les déclassifier et de les mettre à la disposition de la recherche historique. La déclaration a fait l'effet d'un séisme.

Elle sous-entend que le récit national comporte des épisodes et comportements inavouables qui démentent et démontent la version lisse de l'histoire officielle. L'opportunité et l'intérêt de la révélation restent posés, d'autant qu'ils ouvrent la voie à de lourds questionnements et sèment le doute sur la face cachée de notre histoire et, partant, à probablement de douloureuses remises en cause des héroïsmes entérinés, des droitures supposées et de l'approche édulcorée des comportements des hommes pris dans la tourmente des faits.

Le message porté par ladite déclaration se veut être un avertissement sur le caractère explosif de certains secrets d'État. Il jette un pavé dans la mare qui laisse entendre que l'accès surveillé aux archives nationales procède d'une volonté visant à soustraire la vérité historique du champ d'investigation d'une recherche limitée à l'historiquement correct. La finalité déclarée étant d'épargner à l'opinion nationale des atterrissages brutaux à propos de faits individuels, collectifs et/ou gouvernementaux gardés en raison de leur extrême sensibilité dans une prudente opacité.

Ce black-out sur les archives sensibles s'expliquerait, donc, par la crainte d'un traumatisme national consécutif à une éventuelle mise en lumière de la vérité historique sur les pans d'un passé qu'on craint de révéler au peuple. Or, la recherche historique n'a vocation ni à juger ni à déjuger des hommes, des faits, des pratiques et des décisions qui, nonobstant les inévitables erreurs et violences, ont participé à expulser l'occupant colonialiste. Les blocages auxquels se heurte l'écriture scientifique et méthodique de l'histoire nationale traduisent, en fait, l'impréparation et la difficulté du régime à l'assumer dans son entièreté objective.

Cet excès de prudence sociopolitique à l'endroit d'un peuple dont la jeunesse actuelle n'a pas vécu les faits et qui n'a ni a priori ni jugement de valeur est inopportune et inefficace à l'heure d'internet et à l'heure où la France s'apprête à déclassifier, dans le cadre de la question mémorielle franco-française, une partie de ses documents sur l'Algérie dans le but de faciliter l'écriture de son histoire coloniale ; même si elle protège encore les mines antipersonnel qu'elle a laissées en Algérie et qui sont, peut-être, un aspect de la déclaration du directeur des Archives nationales.

La conséquence évidente est que nos historiens vont devoir se rabattre sur des documents d'archives, exclusivement français, sans possibilité de recoupements, ou très peu, en cas de nécessité, dès lors que les archives algéro-algériennes leur sont inaccessibles. Ce verrouillage de l'accès à certaines données, par le biais du critère de leur classification sur l'échelle de la confidentialité est symptomatique du caractère jugé préjudiciable à l'image du récit national, tel que configuré, par choix politique, dans le subconscient collectif.

Au moment où le peuple se réapproprie les référents, les héros et les idéaux de la Révolution de Novembre, la déclaration, qui prévoit le chaos en cas de révélation du contenu des archives fait l'effet d'une suggestion, à peine voilée, à la déconstruction, comme si tout n'était que mythes et félonies. Cette conception généralisante et réductrice ne peut être évoquée à titre d'arguments opposables à la vérité historique dont l'objet d'études n'est pas de faire dans le réquisitoire, le démentiellement et le révisionnisme, mais dans l'analyse, globalisante, déontologique et explicative des faits historiques, de leurs soubassements politiques, de leurs enchaînements et de leurs objectifs.

En marge de son sillage se détacheront de graves épisodes peu significatifs face à l'invulnérabilité de la marche de l'histoire. Insignifiants devant l'inexorabilité de l'évolution historique, ils sont, hormis certaines mises à nu et d'inéluctables rectifications, inaptes, contrairement à la crainte exprimée, à provoquer plus de soixante ans après leur survenance, le moindre chaos. Car les vilénies, les traîtrises et les coups bas, susurrés en filigrane par la référence “au chaos”, n'ont pas empêché, et c'est ce qui est fondamental, la perspective libératrice de se réaliser.

Dans la déclaration en question, il y a plus grave. Des directives scandaleuses ont été données, apprend-on de ce haut responsable, pour qu'il soit procédé à la suppression des noms et des lieux mentionnés dans des archives. Ordonné par le régime, ce traficotage des données, qui trouve des exécutants enthousiastes, a été opéré, avoue-t-on, pour protéger des personnes physiques. De quoi rester sans voix devant ces inqualifiables pratiques et cet argumentaire sidérant qui banalise, avec une aisance déconcertante, un acte de falsification qui relève du pénal.

Dans sa lettre ouverte de mars dernier, le président de la République avait pourtant insisté sur la stricte application du dispositif légal régissant la gestion des archives nationales “sans qu'interfèrent des interprétations personnelles qui vont à l'encontre même de l'esprit des archives”. L'inqualifiable transgression de l'inviolabilité du contenu des archives assumée publiquement  par le directeur général obéit à une trituration sur commande.

Prenant appui sur le zèle de l'insouciance effrayante de l'obéissance agissante, la manipulation frauduleuse des faits a visé à amputer le récit national d'éléments de vérité et de responsabilités historiques. Que les archives historiques puissent être un élément essentiel du patrimoine mémoriel intouchable de la nation est le cadet des soucis de ceux dont la mission est pourtant de veiller à leur préservation et à leur transmission, en l'état aux générations futures.

Que la moindre modification des données qui y figurent relève du sacrilège leur importe peu. Que nul n'a le droit de malmener des documents patrimoniaux pour gommer des traces d'implications personnelles et/ou collectives dans des faits que l'on juge, a posteriori, peu honorables, sont des élucubrations martiennes dont ne s'embarrasse pas le régime. La facilité avec laquelle on accepte des besognes amorales, pour effacer du registre mémoriel des actes probablement condamnables, renseigne, par ailleurs, sur le degré de sujétion attendue des “ouvriers” du système. La construction d'un avenir solide, pour les générations futures, n'est possible qu'avec la mémoire. 

Cette mémoire doit rester et être transmise aux jeunes d'aujourd'hui et de demain telle qu'elle fut et non telle que la veut le régime. Le passé, nous devons le transmettre en toute transparence sans devoir le falsifier ou le blanchir. Nous ne pourrons pas revendiquer avec fierté notre passé glorieux ou encore notre dignité nationale et le prestige de la Révolution de Novembre si nous falsifions notre passé et notre histoire.

Aucun peuple ne pourrait vivre durablement et dignement avec une histoire fabriquée, triturée et falsifiée. C'est de notre histoire qu'est né le sentiment national. M. Chikhi, l'histoire et le peuple algérien retiendront de vous un falsificateur de notre histoire. M. le président Tebboune, je vous demande solennellement de mettre fin à lamission de votre représentant sur la question mémorielle, au vu du crime et de l'ignominie dont il s'est rendu coupable envers notre histoire et notre patrimoine mémoriel.


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