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LE SMART POWER POUR TRACER LA CARTOGRAPHIE DU MONDE POST-COVID-19

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ARSLAN CHIKHAOUI Publié 07 Août 2021 à 18:24

Par : Dr ARSLAN CHIKHAOUI
EXPERT EN GÉOPOLITIQUE

“La recomposition du nouveau monde est en mouvement depuis le début des années 1990 sous l’influence de nombreux acteurs non étatiques interconnectés et avec l’impulsion du smart power.”

La fin de la guerre froide symbolisée par la chute du mur de Berlin a laissé place à une tectonique des plaques dont les répercussions n’ont pas encore atteint leur paroxysme. Un Moyen-Orient et une Afrique du Nord, voire un monde arabo-musulman en pleine turbulences, des puissances émergentes en Asie, le retranchement de l’Eurasie, les divisions transatlantiques et une démultiplication de conflits de faible intensité figurent parmi les problèmes émergents. C’est vraisemblablement la magnitude et la vitesse du changement induit par un monde en mutation qui constitueront les traits dominants de l’après-an 2021.

La guerre froide a laissé place à des guerres sournoises de troisième et quatrième générations. En fait, ces guerres 3.0 et 4.0 ne sont que l’aboutissement d’une stratégie de guerre à zéro perte humaine. La guerre armée classique a muté vers une nouvelle forme de guerres lentes et progressives dans l’espace et dans le temps. Il s’agit du pouvoir intelligent (smart power) qui se décline en une combinaison de soft power et hard power. Le président Bush a utilisé le hard power pour la guerre du Golfe qui se voulait être chirurgicale ; le président Obama a utilisé le soft  power sous forme de guerre par procuration (proxy war) en Libye par exemple.

En effet, le smart power instrumentalise des guerres des VEOs (organisations extrémistes violentes), des guerres CBR (chimique, biologique et radiologique) et les cinq types de guerre du cyberespace (la propagande, la désinformation, le vandalisme, l’espionnage politique ou industriel, le sabotage d’équipements.) La finalité de ce smart power est de rendre ce qui est considéré comme “ennemi” dans un état de déliquescence systémique et structurelle et surtout de l’empêtrer dans des crises permanentes et séquentielles.

L’objectif est de ne pas laisser “l’ennemi” s’en défaire en solutionnant les crises, mais de les affronter en permanence et sur tous les théâtres au même moment. À tout cela s’ajoutent les mouvements populaires de type insurrectionnel dénommés mouvement ou révolution colorée ou de fleurs, à l’exemple des révolutions des roses en Géorgie en 2003 et orange en Ukraine en 2004, suivies en 2005 de la révolution des tulipes au Kirghizistan, de la révolution en jean en Biélorussie, de celle des cèdres au Liban, de la révolution du jasmin en Tunisie en 2011 et de celle du sourire en Algérie en 2019.

Le “printemps arabe” demeure la parfaite illustration du cocktail du smart power d’instruments de guerre de quatrième génération. Le smart power fait intervenir de nouveaux acteurs qui entrent sur la scène des relations internationales ; ils sont principalement non étatiques. Ils influent, orientent et font la décision à l’échelle mondiale. 

Quelle que soit leur dénomination, (NGOs : non government organizations ; NGIs : non government individuals, think tanks, entreprises transnationales), ce sont tout simplement de puissants réseaux d’influence de la société civile bien structurés et interconnectés virtuellement et physiquement. Ils tracent les contours de la cartographie du monde globalisé avec ses certitudes et incertitudes, comme nous l’avions écrit dans les colonnes de ce même média en 2012 et en 2013.

Depuis 2011, divers rapports de think tanks internationaux et stratèges militaires font état de la chute des élites des régimes au pouvoir considérés comme autoritaires ou autocratiques et de l’émergence de la nouvelle élite de gouvernants qui a été dénommée pour la circonstance “génération 11 – G-11”, avec laquelle l’élite mondiale a des affinités et seront en adéquation de vision et de communication. Il s’agit des élites de tendance plutôt libérale quelle que soit son obédience politique ou cultuelle. 

Cette nouvelle élite les rassurerait sur la gestion des réserves énergétiques, minières et hydriques qui demeurent les enjeux du futur.  Cette mue est en train de s’opérer avec, comme sous-bassement, la légitimation et le soutien direct ou indirect des opinions publiques des “pays cibles”. Le paysage mondial post-2021 pensé depuis la fin de la guerre froide se structurera incontestablement avec ses certitudes relatives et ses incertitudes sous l’influence pressante des acteurs non étatiques.

L’influence est par essence politique. Toutefois, la globalisation des échanges a créé une interaction croissante entre politique et économie. Les stratégies d’influence se développeront concomitamment. Au regard de divers observateurs, l’État-nation tentera de continuer d’être la cellule dominante de l’ordre mondial. Cependant, la globalisation, l’expansion du digital, le jeu d’influence des nouveaux acteurs non étatiques, ainsi que l’accroissement des conflits de faible intensité soumettront les gouvernements à de rudes épreuves, voire à de nouvelles tensions denses.

Une connectivité en développement exponentiel s’accompagnera d’une prolifération de communautés virtuelles d’intérêt, de nature à compliquer l’aptitude des États à gouverner.  Le cyberespace, en particulier, continuera à orienter la création de mouvements encore plus globalisés qui pourraient émerger comme une force puissante sur la nouvelle scène internationale.

Comme le propre d’une stratégie planétaire est de reposer sur un arsenal diversifié de moyens aux grands réseaux d’influence (B’naï Brith, Réseaux Rhodes, Council on Foreign Relations, Conférence de Biderberg, World Economic Forum, Trilatérale, AIPAC, etc.), on doit y ajouter celui des think tanks (London School of Economics, Institut italien des affaires étrangères, Ucla for Middle East Development, Aspen Institute, Irex, Institut Atlantique, Pilgrim’s Society, European Rond table of Industrialists, PCP, FMWG, WMDFZ, ACWG, etc.), des entreprises industrielles et commerciales de renommée mondiale, de grandes banques internationales, des cabinets de conseil et d’audit qui pénètrent les entreprises lors de leurs interventions, des organisations à but éthique (Transparency International, Trace, etc.), des organisations humanitaires et de défense des droits de l’Homme (Human Rights Watch, MSF, etc.). Tous ces groupes sont organisés en clubs fermés et opèrent en réseaux interconnectés même si leurs activités sont d’apparence cloisonnées. 

Les organisations caritatives et les sectes religieuses, quant à elles, agissent en “cheval de Troie”. Le propre d’une opération d’influence est de déployer à moyen et long termes des réseaux humains d’appui discret afin de mieux se faire accepter face à d’autres concurrents (entreprises ou États). Les membres de ces réseaux qui, au titre de relais utiles, œuvrent au profit d’acteurs extérieurs. Une opération d’influence peut être ouverte, secrète ou combinée.

Les NGOs et/ou NGIs, leviers d’influence, sont à l’origine de la diplomatie parallèle qui parfois complète ou se substitue à la diplomatie institutionnelle traditionnelle. De plus en plus les gouvernants politiques utilisent ce type de diplomatie impliquant les acteurs de la société civile et des leaders d’opinion clés (key opinion person – KOP), pour mener leurs actions de politique étrangère et d’influence. 

Dans ce cadre, nous distinguons par exemple, depuis quelques années, l’émergence de la diplomatie économique (trade diplomacy) et de la diplomatie scientifique (science diplomacy) qui se sont renforcées avec l’apparition de la pandémie de Covid-19 par la diplomatie sanitaire (sanitary diplomacy).  L’ordre international est en transition subissant de profonds changements. À aucun moment depuis la formation du système de l’alliance occidentale, en 1949, la nature et la forme des systèmesde l’alliance à l’échelle internationale n’ont connu de mutation comparable à celle des deux dernières décennies. En conséquence, le monde de l’après-2021 différera de façon notable du monde de 2001 (année symbole et charnière liée à l’attentat contre les Twin Towers aux USA). 

Toutes les enquêtes et études faites ici et là par les acteurs non étatiques permettent d’affirmer que le rôle des États-Unis d’Amérique, d’une part, et de la Chine, d’autre part, représenterait des variables importantes dans la forme que revêtira le monde futur. En effet, ils influenceront les acteurs étatiques et non étatiques dans le choix du chemin que ceux-ci décideront de suivre. De plus, les instances internationales, les grands groupes industriels et commerciaux internationaux, les NGOs et NGIs et d’autres également seront susceptibles d’en promouvoir les tendances.

À compter de l’an 2021, incontestablement, la cartographie du monde sera différente dans le temps et dans l’espace. Les groupes géographiques traditionnels perdront progressivement de leur poids dans les relations internationales. 

Depuis la chute du mur de Berlin, tout comme la division Est/Ouest, la ligne de partage traditionnelle Nord/Sud ne sera plus un concept très représentatif pour le futur monde. Le concept Eurasie destiné à supplanter l’ancienne Union soviétique et l’unité de l’Ouest a également perdu de sa pertinence. Ce sera surtout dû à la globalisation et à la montée en puissance attendue de la Chine et à moindre degré de l’Inde.

D’autres divisions au-delà du champ économique risquent de modeler la vision du monde. Pour beaucoup de sociétés, les scissions entre groupes religieux, ethniques et tribaux au sein même de ces groupes pourraient tracer des frontières aussi marquantes que les frontières nationales. Toutefois, le concept actuel qui risque de conserver sa pertinence est l’arc d’instabilité ancré en Asie du Sud-Est, où l’on assiste à la montée d’un islamisme radical et du terrorisme, ralentie présentement par la pandémie de Covid-19 et qui se prolonge vers l’Asie centrale. Cet arc inclut plusieurs pays d’Afrique et du Moyen-Orient. 

Sous l’impulsion du smart power, la globalisation aura remplacé, principalement, l’ancienne ligne de partage qui traversait l’Occident industrialisé, l’Est communiste, les pays non alignés, en voie de développement, ou le tiers-monde. Sous l’influence des acteurs non étatiques, nous assisterons à de nouveaux alignements regroupant ces pays, ou même des parties de pays qui sont en train d’intégrer la communauté mondiale. En somme, la recomposition du nouveau monde est en mouvement depuis le début des années 1990 sous l’influence de nombreux acteurs non étatiques interconnectés et avec l’impulsion du smart power. Il sera de plus en plus dessiné et gouverné par ces acteurs dénommés “élite mondiale”. Ce sont bien des gouvernements invisibles qui s’institutionnalisent.

Par voie de conséquence, nous assistons de plus en plus à une érosion de la souveraineté nationale et de la disparition progressive de l’indépendance de la décision. Pour faire face à tous ces défis immédiats, l’Algérie a besoin, incontestablement, d’un climat apaisé de stabilité et de sérénité.

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