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A la une / Contribution

Impact de la crise sanitaire sur le monde de la culture

Le théâtre devra-t-il attendre encore ?

© D.R

Par : Souâd KEDRI 
Enseignante-chercheuse Université Mouloud-Mammeri - Tizi Ouzou

 

 

 

Si les pays occidentaux craignent l’effondrement de leur “écosystème théâtral”, en Algérie, il n’y a rienà craindre, car il est inexistant à la base. Cette période de pandémie peut être une aubaine pour penser à établir un véritable “écosystème de théâtre” fondé sur une dynamique de manière à ce qu’on ait de vraies raisons d’investir et de s’investir dans le paysage théâtral.” 

Il est difficile de parler du théâtre aujourd’hui sans évoquer la crise sanitaire, et qui est toujours là, si bien que l’horreur semble ne pas pouvoir connaître de fin. Cette pandémie a impacté sévèrement la culture et les arts dans le monde entier. Nul art n’a été épargné. Malheureusement, il s’agit d’une période sombre, de deuil pour la culture et les arts. Le théâtre a connu son bourreau, il est devenu vulnérable, si bien que l’“écosystème théâtral” de plusieurs pays risque de s’effondrer. Et le théâtre est aujourd’hui forcément lié à l’avancement de cette crise sanitaire. Quand l’enfer de la Covid-19 a été révélé au monde, les institutions culturelles ont fermé leurs portes pour protéger les citoyens. Cela a beaucoup fragilisé ces institutions et les acteurs de théâtre. Il y a eu une rupture, une déchirure quant à la création.

Les spectacles sont de plus en plus rares. La diffusion des spectacles se fait en ligne. Cela reste toujours un moyen efficace pour ne pas priver le citoyen de son droit d’accès à la culture même en période de pandémie. Cependant, la question qui se pose est : les spectateurs sont-ils émus, touchés face à un écran en regardant une pièce de théâtre ? Le théâtre est un moment de partage et de vie artistique. Celui-ci a été remplacé par la numérisation. Par conséquent, l’“écran” est devenu comme une épée de Damoclès à double tranchant. Expliquons. Jean Anouilh a dit qu’“une pièce de théâtre sert à donner du travail au comédien et du plaisir au spectateur”.

Le théâtre consiste bien à donner du travail au comédien, au metteur en scène, aux techniciens qui ont cette capacité à s’adapter à n’importe quelle situation. Leurs foyers de création sont bel et bien la scène et la rue. En les privant de leurs espaces, ces artistes sont privés aussi de partager leurs œuvres avec les passionnés de théâtre. Ces œuvres sont condamnées aussi à ne pas être consommées. Pis encore, ces praticiens de théâtre risquent de perdre l’engouement artistique qu’ils avaient avant. Quant aux spectateurs, ils sont aussi privés de ce plaisir de se rendre dans les salles de théâtre. Et l’un des ingrédients de l’art scénique est ce contact scène et public.

Par conséquent, comédiens et spectateurs sont privés de cette dimension “sorcellaire”, car “c’est une heure d’éternité, l’heure théâtrale !” pour reprendre la citation de Jean Giraudoux. Ce moment de partage est la force du théâtre. Ce partage peut-il donc être remplacé indéfiniment par un écran ? Comment peut-on récupérer le spectateur qui a goûté au plaisir du confort de voir un spectacle en ligne en restant chez lui sans se déplacer dans une salle de spectacle ? Seront-ils donc ces témoins incapables de trouver des solutions en pleine période de pandémie ?

Il est grand temps de penser à un autre fonctionnement, à un autre esprit post-pandémie. Le théâtre est plus que jamais porteur de valeurs universelles qui se basent sur les valeurs humaines. Celles-ci ne peuvent être que thérapeutiques. Le théâtre ne doit jamais être à bout de souffle, car en pleine période de pandémie, cet art peut être un remède efficace pour guérir les passionnés de théâtre des effets traumatiques, conséquences du confinement. Il faudra peut-être penser à une nouvelle manière de faire du théâtre en période de pandémie apportée par une nouvelle génération de théâtreux animés par la passion du théâtre.

Ce qui est important là-dedans, c’est la notion de repenser pour mieux créer. C’est pour cela qu’il faut penser à inventer un autre cadre beaucoup plus vaste afin de préserver davantage les arts de spectacle, pour leur donner plus de poids en pleine ère pandémique. Tout simplement, que peut faire la pandémie pour la culture, et tout particulièrement pour le 4e art ?
Plusieurs pistes peuvent être envisagées :
Doit-on improviser avec la Covid-19 ? Cette pandémie peut-elle contribuer à une fécondité artistique ? Peut-on expérimenter de nouvelles méthodes de travail dramaturgique ? Et si le théâtre face à la Covid-19 peut amener les praticiens de théâtre de trouver une liberté créative. D’ailleurs, le processus de Jerzy Grotowski peut servir : puiser l’énergie créatrice, chercher de nouvelles formes, de nouvelles expressions dramatiques. L’antidote ? L’antidote est peut-être dans la résistance, l’antidote est peut-être aussi dans la résilience. Il est possible d’arriver au bout de ses rêves, de ses projets artistiques malgré la pandémie en résistant sagement et intelligemment contre elle. Les praticiens et les amateurs de théâtre doivent passer de statut de victimes de cette crise au statut d’acteurs de changement et de bouleversement.

En Algérie, après la reprise d’activité et la réouverture des lieux culturels, nous remarquons que les praticiens de théâtre mènent jusqu’au bout leurs activités avec amour, avec passion, mais, pour certains, la difficulté réside à maîtriser cette détresse matérielle. Ces artistes peuvent s’éloigner de la pratique afin d’assurer leur survie en se réfugiant dans une autre activité. Aujourd’hui, tous les acteurs de théâtre crient à sauver le paysage théâtral après une année de deuil artistique et de “vaches maigres”. Là, c’est la corde de l’affectif qui vibre immédiatement en nous. Il s’agit de s’adapter le mieux possible à la situation afin d’anticiper d’autres problèmes qui entacheront davantage le paysage théâtral. Pour ce faire, nous avons besoin de plus de meneurs d’hommes pour dynamiser l’art théâtral. 

Si les pays occidentaux craignent l’effondrement de leur “écosystème théâtral”, en Algérie il n’y a rien à craindre, car il est inexistant à la base. Cette période de pandémie peut être une aubaine pour penser à établir un véritable “écosystème de théâtre” fondé sur une dynamique de manière à ce qu’on ait de vraies raisons d’investir et de s’investir dans le paysage théâtral. Le théâtre en Algérie sombrera davantage dans le coma et plusieurs troupes disparaîtront. En attendant que le théâtre se réveille. Espérons le dénouement de la crise et le réveil du théâtre algérien. Mais un théâtre qui nous mettrait davantage face aux problèmes sociaux, car toute création théâtrale doit avoir un impact psychologique et sociologique sur le spectateur, et être investie de valeurs morales. Il est un secret de Polichinelle que le plus dur pour le metteur en scène et le promoteur de théâtre est de trouver un public.

Le théâtre en Algérie a toujours été en marche, mais un véritable “écosystème” est censé le dynamiser, car le temps est un assassin pour le 4e art. Le théâtre doit aller à la rencontre des jeunes, découvrir de nouveaux talents et voir comment utiliser leur imagination créatrice afin de les amener à rallumer la flamme d’un théâtre qui se meurt, pour paraphraser Eugène Ionesco. Plus important encore, nos jeunes artistes sont conscients des enjeux culturels de leur pays. Tout observateur averti du secteur théâtral peut remarquer ce manque de transmission intergénérationnelle des expériences artistiques. Aujourd’hui, il est plus qu’urgent de prendre à bras-le-corps cet art pour des raisons de survie. C’est pourtant un enjeu majeur pour sauver le 4e art. 

Tout simplement faire du théâtre en Algérie est une odyssée à reconquérir, car l’art de théâtre algérien reste toujours un terreau expérimental d’une rare fécondité. Pour ce faire, nous avons une chance à ne pas rater, celle de la crise sanitaire qui peut être un dynamiteur de créativité pour surmonter cette sidération qui touche de plein fouet le théâtre pour mieux penser demain. Et puis, à la fin des fins, le théâtre devra-t-il attendre encore ?


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