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A la une / Contribution

ELDORADO DES ORPAILLEURS DU DÉSERT

L’or du Hoggar, de la pépite aux filons

© D. R.

Par : MOULOUD ISSAAD
INGÉNIEUR EN GÉOLOGIE MINIÈRE ENSEIGNANT CHERCHEUR  EN RESSOURCES MINÉRALES ET ENVIRONNEMENT, DÉPARTEMENT DE GÉOLOGIE DE L’USTHB

“Le paradoxe de l’or du Sahara est qu’il arrive à susciter un immense espoir malgré l’hostilité du désert. Les exemples le montrent, l’orpaillage peut agir comme stabilisateur socio-politique en générant des revenus dont profiteront les populations locales.”

L’histoire de l’industrie minière algérienne est ponctuée de programmes de restructuration et de relance qui n’ont pour la plupart jamais abouti à des exploitations minières durables et rentables. L’année 2020, en revanche aura été marquée par un événement notable, la création d’un ministère des Mines. Il s’agit là d’un signal fort du gouvernement, qui, à travers la relance du secteur des mines, tente de mettre en place une politique globale de diversification de l’économie. Parmi les grands chantiers lancés par le ministre des Mines, celui de l’exploitation minière artisanale de l’or dans le Grand Sud. La volonté du gouvernement de promouvoir et d’encadrer cette activité est compréhensible. Basée sur des techniques rudimentaires et un personnel faiblement qualifié, l’artisanat minier peut constituer une activité formelle et pérenne. D’une part, elle peut générer des revenus conséquents dont profitera le Trésor public. D’autre part, l’artisanat minier pourrait constituer une réponse aux revendications socio-économiques des populations des régions Sud. Cependant, la concrétisation de la volonté de l’État sur le terrain n’est pas évidente pour de multiples raisons que nous allons tenter de résumer dans la présente contribution.
Afin de comprendre les enjeux économiques de l’exploitation artisanale de l’or en Algérie, il est nécessaire de faire un bref rappel des ressources aurifères du pays. Il faudra bien distinguer les gisements d’or dont la rentabilité économique est prouvée et les indices sans intérêt économique ou faiblement explorés à l’heure actuelle. Dans les exploitations artisanales d’or, les conditions géologiques sont particulièrement déterminantes étant donné les faibles ressources financières des opérateurs. Ainsi, selon la classification communément admise dans le monde deux types d’exploitations artisanales sont possibles : l’extraction de l’or contenu dans les roches dures et consolidées, principalement dans les filons de quartz et la récupération de l’or associé aux alluvions des rivières et des oueds. Ces deux types d’exploitations minières impliquent des teneurs en or et des méthodes d’extraction et de récupération du minerai totalement différentes. Les travaux d’exploration entrepris dans le Hoggar par l’État de 1969 à 2002 ont permis de découvrir plus de 600 occurrences aurifères et 7 principaux gisements2. Il s’agit des gisements Tirek et Amesmassa dans le Hoggar occidental, Tekouyat, Tan Chaffao et In Abeggui dans le Hoggar central et les gisements de Tiririne, Hanane et de Tin Zekri dans le Hoggar oriental. Des dizaines d’indices ont été découverts à proximité de ces gisements et environ deux cents autres dans tout le Hoggar mais avec des teneurs en or ne permettant pas une exploitation à l’échelle industrielle pour le moment. Il est difficile de fournir une estimation précise des réserves globales du pays.
Cependant la plupart des travaux scientifiques publiés recoupés avec les informations officielles fournissent des chiffres compris entre 150 t et 200 t d’or (réserves prouvées et probables), mais le potentiel minier est de loin plus important selon de nombreuses sources. Bien qu’il soit visible à l’œil nu dans les principaux gisements tel que Tirek et Amesmessa, l’or est essentiellement sous forme de grains microscopiques piégés dans une gangue de quartz. Ces gisements sont de types filoniens et recoupent les formations magmatiques et métamorphiques. Dans le jargon des orpailleurs cet or est dit primaire, c’est-à-dire toujours piégé dans le filon, qui l’a fait remonter depuis les entrailles de la Terre via des processus géologiques très complexes. Une fois soumis à l’érosion ces filons vont libérer l’or qui sera transporté par la gravité, les agents atmosphériques et les cours d’eau pour former une source dite secondaire, l’or alluvionnaire. Il s’agit là de la seconde catégorie d’indices aurifères pouvant être exploitée dans le cadre d’une exploitation artisanale. Même si certains auteurs tendent à dire que les indices d’or alluviaux sont en général moins rentables que les indices filoniens, il n’y a pas de règle absolue. 

L’orpaillage, un enjeu économique régional
À l’image du Hoggar, de nombreux pays d’Afrique subsaharienne renferment de grandes potentialités en ressources minérales, en particulier l’or. Cependant, les confins désertiques du Maghreb et le nord du Sahel n’ont été que très peu prospectés. Mais depuis quelques années, une véritable ruée vers l’or s’est opérée dans la région. Cette dynamique aussi fulgurante qu’inattendue a fini par traverser nos frontières en suscitant l’intérêt des populations du Sud. Face à ce qu’il considère comme une exploitation anarchique des ressources aurifères du pays, le gouvernement algérien décida de mettre en place une législation afin d’encourager l’exploitation artisanale de l’or. Pour comprendre l’origine de cette fièvre de l’or, il est indispensable de la contextualiser dans un cadre régional plus large celui de la bande sahélo-saharienne. Ainsi, le Soudan a connu en 2008 un engouement pour l’orpaillage suite à la découverte de pépites d’or dans l’État du Nil ce qui relança l’extraction artisanale de l’or dans tout le reste du pays. Il faut noter qu’à l’inverse de beaucoup de pays de la région, le Soudan possède une longue tradition d’orpaillage datant, selon certains auteurs, de l’époque des pharaons. Plus au Nord, l’aridité du climat puis les événements qu’a connus l’Égypte en 2011 poussèrent des milliers d’Égyptiens à se lancer dans l’orpaillage. En parallèle, au Soudan la perte de la rente pétrolière suite à l’indépendance du Sud Soudan en 2011 poussa l’État à encourager l’orpaillage artisanal. En 2014, le pays comptait plus d’un million de mineurs artisanaux et se classa en 2017 troisième producteur africain avec 105 t d’or.

Cette fièvre de l’or s’empara par la suite du Tchad en 2013 à la suite de la découverte d’un indice d’or dans le Tibesti par des orpailleurs soudanais venus du Darfour voisin. Face à l’arrivée massive de dizaines de milliers d’orpailleurs clandestins, le gouvernement tchadien mobilisa l’armée afin de fermer tous les sites illégaux dans le pays. Plus près de l’Algérie, c’est en 2014 qu’un certain Amadou Maman Barka, orpailleur Toubou nigérien expulsé du Tibesti découvrit des pépites d’or alluvionnaire dans les collines du Djado au nord du Niger. Des milliers de personnes affluèrent dans la région au point qu’une véritable ville s’est développée ex  nihilo autour des mines d’or. Cette effervescence a poussé les autorités nigériennes à fermer le site en 2017, mais sans grand succès. Ce même schéma sera observé, non loin de la frontière entre l’Algérie et le Niger à Tchirabakatène. En quelques semaines, cet ancien point d’eau a vu débarquer des dizaines de milliers de Nigériens mais aussi des citoyens du Nigeria, du Burkina Faso, du Mali et d’autres pays africains. Plus de 600 puits furent creusés sur une cinquantaine de kilomètres ainsi que des galeries souterraines situées à plus de 50 mètres de profondeur. C’est à partir de ce site qu’ont été observées des incursions d’orpailleurs clandestins vers l’Algérie, poussant l’ANP à intervenir massivement le long des frontières. Évitant pour un temps les zones de combat du Nord-Mali, les prospecteurs sahariens se sont ensuite portés vers la Mauritanie à partir de 2016 dans le département de Chami. À ce jour, la Mauritanie compte 50 000 mineurs artisanaux activant dans une centaine de sites d’orpaillage. Là aussi, de nombreux orpailleurs n’hésitent pas à traverser la frontière algéro-mauritanienne à la recherche d’un filon prometteur. La dernière ruée vers l’or dans la région et celle du Nord-Mali et date de 2017 quand les orpailleurs de Tchibarakatène poussèrent vers l’ouest entre Kidal et Tinzawatène (extension de la ville algérienne de Tin Zaouatine). La dynamique observée dans le reste des pays du Sahel s’est reproduite au Mali, sauf que dans le cas du Nord Mali, l’or a apporté une certaine stabilité. 

Ainsi, des rives du Nil à l’océan Atlantique, la fièvre de l’or aura traversé le Sahel en moins de 7 ans en essaimant des centaines de sites d’extraction. Des mineurs artisanaux venus de toute l’Afrique ont été initiés aux techniques d’exploitation minière artisanale, jadis chasse gardée des Soudanais.

L’Eldorado algérien
Comme expliqué précédemment, l’attrait de l’exploitation artisanale de l’or dans le Sahel est à l’origine de nombreuses incursions de prospecteurs clandestins qui n’hésitent pas à traverser illégalement les frontières du pays. Les éléments de l’ANP présents dans la région réalisent régulièrement des opérations afin de démanteler des sites d’orpaillage illégaux. Selon les bulletins d’information du ministère de la Défense, entre les mois d’août et novembre 2020, plus de 800 orpailleurs illégaux ont été arrêtés et près de 900 sacs de minerai d’or furent saisis.
C’est en 2013 qu’ont été signalées les premières incursions de chercheurs d’or dans le désert algérien, principalement dans le Hoggar et au sud-ouest de Djanet. Par la suite, près de 500 personnes venues du Tibesti ont traversé le nord du Niger en quête du précieux métal pour s’échouer en Algérie. Arrêtés par l’armée algérienne, ils furent jugés et emprisonnés, puis graciés dans le cadre de l’amitié algéro-tchadienne. Une semaine avant, le Soudan annonçait la libération de 289 orpailleurs soudanais arrêtés dans le même cadre. Bien que clandestins, ces chantiers d’orpaillage obéissent à une organisation bien huilée et efficace qui vise à maximiser les volumes de minerais extraits. Encadrés par de véritables réseaux, les orpailleurs ont pour beaucoup acquis une solide expérience au Niger, au Mali, au Tchad et au Soudan. Les prises que réalise l’ANP près des frontières à In Guezzem et Bordj Badji Mokhtar indiquent un très probable convoyage du minerai aurifère vers les centres de traitement au Niger et au Mali. Cependant, une récente opération de la police judiciaire de la Wilaya de Tamanrasset a permis de démanteler un atelier de traitement dans le village d’Outoul, du mercure et des broyeuses électriques ont été saisis. Les saisies d’équipements renseignent sur les méthodes d’extraction ainsi que sur les indices d’or ciblés. En effet, les détecteurs de métaux sont les principaux outils utilisés pour l’exploration et l’orpaillage dans les alluvions alors que les marteaux-piqueurs et les explosifs indiquent une exploitation des filons à quartz aurifères. Cet intérêt des orpailleurs pour le Sud algérien est certes grandement nourri par la fièvre de l’or qui s’est emparée de toute la région, mais aussi par l'abondance d’indices d’or non rentables à échelle industrielle mais qui cadrent très bien avec l’exploitation minière artisanale. Ces ressources doivent être la cible d’un programme global de valorisation adossée à une politique nationale de relance du secteur minier. Considéré comme un acteur national du secteur des ressources minérales, l’artisanat minier permettra aux autorités de rentabiliser les indices d’or à faible teneur et d’associer rapidement des acteurs locaux ayant une certaine connaissance du terrain.   

Quid de l’exploitation artisanale de l’or dans le Hoggar ?
Il faut attendre juillet 2020 pour que l’exploitation minière artisanale soit évoquée en tant qu’activité économique à part entière. Mentionnée dans la loi minière de 2001, puis celle de 2014 l'exploitation minière artisanale est définie comme étant l’activité qui consiste à récupérer des produits marchands par des méthodes manuelles ou traditionnelles. Cette définition englobe l’ensemble des gisements des substances minérales relevant du régime des mines, dont l’or et l’argent (article 7). La promulgation de l’arrêté ministériel du 1er septembre 2020 relatif à l’exploitation artisanale de l’or apporte plus de détails sur les conditions d’exercice de cette activité. Ainsi, la valorisation du minerai d’or ne couvre que les opérations de transformation physique (article 6) ce qui exclut les traitements chimiques et tout autre opération d’enrichissement. D’ailleurs, l’article 19 interdit l’utilisation du mercure et du cyanure. L’article 12 énonce les moyens pouvant être utilisés, à savoir uniquement les outils manipulés manuellement (pelles, pioches, marteaux, marteaux-perforateurs, etc.) alors que l’utilisation de substances explosives est prohibée (article 19). Enfin, la vente du minerai d’or extrait ne doit se faire qu’auprès du Comptoir d’or relevant de l’entreprise d’exploitation des mines d’or, l’Enor (articles 15 et 19). Les articles cités précédemment ont le mérite de répondre à des questions légitimes telles que l’impact sur l’environnement de l’artisanat minier. Ainsi, l’interdiction du mercure et du cyanure en sus de l’interdiction de tout traitement chimique limite considérablement le risque environnemental. L’interdiction des explosifs est compréhensible vu le risque qu’implique ce type de substance. Enfin, la mise en place d’un Comptoir de l’or permettra aux autorités de mettre un terme aux très probables velléités des contrebandiers et des groupes armés qui sévissent dans la région sahélo-saharienne, notamment au Niger et au Mali. 
L’analyse critique d’un tel texte de loi demande du recul et un retour d’expérience après plusieurs années d’application sur le terrain. Néanmoins, quel que soit le contenu du code minier il est préférable qu’il tienne compte de la réalité socio-économique du pays et des expériences vécues par le passé. Dans le cas de l’Algérie, inclure la démarche du gouvernement vis-à-vis de l’artisanat minier dans un plan de développement local des régions sahariennes peut s’avérer contre-productif. Il est à craindre que les futurs opérateurs n’aient pas pleinement conscience des risques économiques que comporte l’activité minière. L’exploitation artisanale de l’or peut être perçue comme une forme de redistribution de rente, une sorte d’Ansej minière avec ce que cela implique comme échec (70% des entreprises créées dans le cadre de l’Ansej sont en crise). Des conflits avec l’administration des mines peuvent apparaître  lors de l’établissement des concessions, la rentabilité des filons attribués n’étant jamais garantie. L’enrichissement du minerai brut étant interdit, les teneurs en or fixées par le Comptoir de l’or peuvent être en deçà des espérances des mineurs et mettre en péril la viabilité économique de leurs exploitations. Pour anticiper ce genre de problématique, il serait plus judicieux de promouvoir l’entrepreneuriat minier à petite échelle et adopter une politique de type “premier arrivé, premier servi” lors de l’octroi des concessions. La question de l’enrichissement du minerai aurifère in situ ne doit pas relever du tabou environnemental. Le programme des Nations unies pour l’environnement a mis en place des guides pratiques destinés aux mineurs afin de réduire et à terme éliminer l’utilisation de mercure tout en préservant la santé et les revenus des orpailleurs. Il s’agit aussi de responsabiliser les artisans mineurs tout en leur donnant la liberté que nécessite cette activité. À plus grande échelle, l’entrepreneuriat minier met sur la table la question de l’investissement privé dans le secteur minier algérien. Il s’agit là d’un des dossiers lourds auxquels doit s’attaquer le gouvernement afin de relancer l’industrie minière algérienne.

Épilogue
Dans “le règne minéral”, l’or n’a pas d’égal, au-delà de sa valeur marchande, il est le symbole absolu de la richesse et du pouvoir. De la Californie au Nil, de la Sibérie à l’Afrique du Sud, l’histoire est la même avec son lot de faillites, de richesses et de désillusions. Le paradoxe de l’or du Sahara est qu’il arrive à susciter un immense espoir malgré l’hostilité du désert. Le Hoggar devient alors une contrée mythique supposée regorger d’or, un Eldorado saharien. Les exemples le montrent, l’orpaillage peut agir comme stabilisateur sociopolitique en générant des revenus dont profiteront les populations locales. Dans le cas de l’Algérie, il est clair que les facteurs exogènes sont à l’origine de l’engouement des populations du Sud pour l’exploitation artisanale de l’or. Pour beaucoup, l’exploitation artisanale de l’or apparaît comme une solution pouvant apaiser le front social. Cependant, l’orpaillage est fortement dépendant des facteurs géologiques et du savoir-faire des mineurs. Bien que l’or soit une valeur refuge, les revenus générés par l’exploitation artisanale ne profitent pas toujours aux mineurs. Pour remédier à cela, le ministère des Mines devra faire preuve de souplesse pour permettre le passage à des unités semi-industrielles. Aussi, l’artisanat minier devra concerner d’autres substances et être étendu à tout le pays à travers des zones réservées à l’exploration et l’exploitation artisanales. La présente contribution a tenté de mettre en lumière les tenants et les aboutissants de l’exploitation artisanale de l’or en Algérie. Perçue comme une rente par certains et comme une activité anarchique par d’autres, elle constitue néanmoins, un volet non négligeable du plan de relance de l’industrie minière algérienne. Il est difficile de prédire les résultats sur le terrain de la démarche du ministère des Mines, cependant il est certain qu’elle ne devra sa réussite qu’à un savant mélange de régulation et de flexibilité. L’État devra aller au bout de ses ambitions envers le secteur minier en cédant une partie de ses prérogatives à des acteurs locaux et en laissant les opérateurs miniers gérer plus ou moins librement les caprices de la géologie.


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