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TEXTE INÉDIT DE JEAN AMROUCHE

MAURICE AUDIN, UN FRÈRE DE COMBAT...

© D. R.

Par : TASSADIT YACINE

Le texte est une conférence de Jean Amrouche en hommage à Maurice Audin(1), son compatriote, son “frère” de cœur et de raison,  assassiné, pour ses convictions politiques et humaines, dans les geôles de tortionnaires barbares pendant la guerre d’Algérie. Soixante ans après l’indépendance, au moment où le pays de Jean-Amrouche, sa région natale, brûle sous les flammes, ce message tombe, par hasard, comme pour réorienter le débat, les égarements politiques, mettre de l’eau sur le feu pour éviter que le pays ne s’embrase, ne parte en fumée au double sens du terme, car il ne s’agit pas de mettre en péril la partie, mais le Tout ; il ne s’agit pas de la Kabylie, mais de tout un pays, voire même de toute l’Afrique du Nord, région si chère à Amrouche comme à celle de beaucoup d’intellectuels algériens précurseurs dans cette lutte. Nos aînés, Amrouche, Féraoun, Mammeri, Fanon, Kateb Yacine, Mohammed Dib, Jean Sénac, Taos Amrouche, Fadhma Ath Mansour, Assia Djebar, ont écrit en “Algériens”, en “Africains”, en Méditerranéens, etc. Ils ont pensé l’indépendance dans une région du monde libre, ouverte et riche de ses langues, de ses cultures, de ses femmes et de ses hommes. Les flammes ne doivent pas effacer les traces de ce long combat entrepris par les années de guerre (par les politiques Abane Ramdane, Ben M’hidi, Aït Ahmed, Mostefa Lacheraf) pour libérer le pays du joug colonial, mais aussi pour restaurer les valeurs humaines ancestrales perdues et celles des droits humains ; ces dernières sont  importées par une culture universelle adoptée et acceptée par un peuple valeureux qui, à maintes reprises, a fait preuve de son attachement à cette terre. Si Amrouche a été ce vigile dans la défense des droits politiques et moraux du peuple algérien pendant la guerre, il continue, symboliquement, à s’exprimer à travers nous pour nous rappeler que le sacrifice des aînés ne doit pas être vain, que l’humain doit transcender l’homme, que les femmes et les hommes doivent être égaux en droit quelles que soient leur langue, leur origine ou leurs croyances. C’est ainsi que la voix de Maurice Audin, Algérien communiste, Européen d’origine, et celle d’Amrouche, Algérien, chrétien, Kabyle, par la pensée et les actes, crient à l’unisson leur attachement pour une Algérie nouvelle fondée sur le respect de l’humain dans sa dimension la plus authentique. L’Algérie ne pourra être elle-même que si elle ne trahit pas le pacte de ceux - nos valeureux aînés - qui sont morts pour elle.

Je prends la parole ce soir devant vous, et avec vous ; je joins ma voix aux millions de voix qui s’élèvent, pour protester contre un crime horriblement exemplaire, et pour exiger que justice soit faite.
Je ne suis pas ici en tant qu’Algérien, ou en tant que Français, mais en tant qu’homme, car le fait d’être un homme, de se vouloir homme, doit primer toute considération d’appartenance nationale ou politique.
Certes, comme Algérien, j’ai le devoir de reconnaître et de proclamer que Maurice Audin est mort pour la liberté, pour la dignité, et pour l’indépendance du peuple algérien. De dire que le sacrifice de Maurice Audin engage le peuple algérien à faire figurer son nom parmi ceux des héros qui sont morts pour lui, à honorer sa mémoire et à reporter sur sa femme et sur ses enfants les effets de la dette sacrée qu’il a contractée à l’égard de Maurice Audin.
Mais cet hommage d’admiration et d’affection, cet hommage de reconnaissance rendu, je ne me sens pas quitte envers Maurice Audin.
Ses bourreaux n’ont pas voulu seulement atteindre leur victime à cause du peuple auquel il s’est identifié, et du parti politique dans lequel il militait.Non, dans la personne de Maurice Audin, c’est l’homme même et les exceptionnelles vertus morales, les qualités souveraines de l’esprit qu’il incarnait, que ses bourreaux ont voulu humilier et réduire. C’est la part la plus précieuse de l’homme, celle qui fait que, selon le mot de Pascal, l’homme passe infiniment l’homme, la part divine de l’homme, qui était visée et niée par les tortionnaires et par les assassins de Maurice Audin.
Il est vrai qu’à leurs yeux, un homme comme Maurice Audin, du seul fait qu’il existait, qu’il rayonnait d’une très haute qualité, et qu’il manifestait l’intelligence humaine d’une manière éclatante, il est bien vrai que Maurice Audin figurait un intolérable scandale. Quoi ! La science, les vertus les plus profondes du cœur, le désintéressement, le service des humbles, des déshérités, la fraternité, l’honneur enfin, ce n’était donc pas eux, avec leurs armes, leur idéologie qui les représentaient ? C’était donc cet intellectuel, ce communiste, ce traitre qui incarnait ces valeurs qui définissent la civilisation, et non pas eux ? Avouons que c’était plus qu'ils ne pouvaient tolérer : ce témoin vivant de l’honneur d’être un homme, il fallait, par le mouvement d’une affreuse logique, qu’il disparaisse. Car ils ne pouvaient escompter ni son ralliement, ni sa complicité, ni son silence. Son existence à elle seule portait une terrible accusation contre eux, et contre le système dont ils étaient et demeurent les instruments.
D’autant plus qu’Audin, comblé de dons, et qui était appelé aux plus grands offices dans l’ordre des sciences, avait choisi le parti des hommes à qui la qualité d’homme est refusée. Ce choix mettait en péril tout l’édifice éthique, social et politique du colonialisme, en dénonçait les tares, en soulignait l’inhumanité, l’injustice et la précarité.
Attester que l’homme a droit au respect, à la dignité, à la culture, au pain, qu’il a droit à une patrie, dans un pays où ces droits élémentaires sont refusés à un peuple depuis 130 ans, c’était bien plus que ne pouvaient supporter le colonialisme aux abois et ses chiens savants et féroces.
La cause de Maurice Audin, c’était bien, par delà toute cause nationale et 
politique, et transcendante à ces dernières, la cause de l’homme, qui proclame que le droit à l’honneur d’être homme est un droit naturel, inconditionnel, et imprescriptible.



Voilà pourquoi le crime fut horriblement exemplaire : un attentat contre l’homme, contre cela qui dans l’homme appartient à chacun et à tous, contre l’honneur de l’espèce humaine tout entière.
Ce crime nous avertit qu’aucune limite, aucun tabou, aucun sentiment du sacré, ne borne l’entreprise abominable des tortionnaires à la conscience pervertie. Nous ne devons pas en prendre notre parti. Nous ne devons pas accepter la doctrine des politiques réalistes qui lient l’existence, la généralisation, la systématisation, la codification et l’institutionnalisation de la torture à la guerre elle-même, de ceux qui soutiennent, avec bonne foi, que la guerre explique la perpétuation de la torture.
Non, nous devons lutter de toutes nos forces contre la guerre et ses horreurs inutiles. Mais il y a une horreur des horreurs, une abomination des abominations qui s’appelle la torture, contre laquelle la conscience morale doit absolument s’élever. Je dis absolument, car c’est le mal absolu, pour lequel il ne doit y avoir ni indulgence, ni pardon, ni même cette subtile complicité de l’esprit qui s’efforce de comprendre.
Je sais bien que la morale, que l’indignation naïve du cœur humain ne sont pas à la mode. Mais je suis de ceux qui n’admettent pas qu’on sépare le domaine de la morale, qui embrasse et règle tout le comportement humain, du domaine de l’action politique.
C’est pourquoi, devant vous, et avec vous, je crie ici justice pour l’homme, au nom de l’homme.

1- . Nous ne  connaissons  pas le lieu où cette conférence a été donnée le 10 décembre 1959. Que soit vivement remercié Pierre Amrouche pour la transmission de ce vibrant hommage 
à Maurice Audin, un frère de combat.

 


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