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CONTRIBUTION

Projet de la mine de Tala Hamza, le faux procès

© D. R.

Par : Dr ISSAAD MOULOUD
DOCTEUR EN GÉOLOGIE
DÉPARTEMENT DE GÉOLOGIE - USTHB
AXE DE RECHERCHE : GÉOLOGIE MINIÈRE ET ENVIRONNEMENT

L’approche la plus pertinente pouvant garantir la pérennité du projet et l’adhésion du citoyen est celle de l’acceptabilité sociale. Les mutations que connaît la société algérienne, suite au développement des médias (réseaux sociaux et autres) induisent la multiplication des polémiques et des débats. Cette tendance s’accentue dans le cas des projets de développement et des questions environnementales.

Préambule
La petite localité de Tala Hamza, nichée sur les hauteurs de la Soummam, est le théâtre d’une controverse sociotechnique entamée depuis plus de 14 ans. Ce paisible village de Petite Kabylie renferme dans ses entrailles un petit bijou géologique qui lui a valu une place de choix dans l’échiquier minier national. Méconnu des profanes, le gisement à zinc-plomb de Tala Hamza suscite de nombreuses polémiques, dont les auteurs tombent facilement dans la diabolisation. Par la présente contribution, nous tenterons d’expliquer en toute objectivité plusieurs volets de ce projet. Nous encourageons aussi les lecteurs à réfléchir à la relation entre industrialisation du pays et protection de l’environnement. Trois points essentiels traités dans de nombreux articles de presse seront discutés. Il s’agit des qualités intrinsèques de ce gisement, de l’historique du projet d’exploitation et enfin de la question de son impact sur l’environnement. L’objet de cette contribution n’est pas de faire la promotion du projet, mais plutôt de sortir de l’écofascisme imposé par certains contributeurs et qui est en totale contradiction avec l’indispensable relance économique du pays. Enfin, nous proposerons aux acteurs de cette controverse une piste de réflexion pour sortir des polémiques stériles et tracer les contours d’un modèle de développement respectueux des aspirations et des valeurs des populations locales. 

Qualité intrinsèque 
Expliquer en quelques lignes l’importance du gisement de zinc-plomb de Tala Hamza n’est pas chose aisée. Il faut comprendre que la formation d’un tel gisement s’est faite dans un cadre plus large, celui de l’activité magmatique qu’a connu le nord du Maghreb actuel et toute la méditerranée occidentale pendant une époque géologique relativement récente appelée Miocène. Ce magmatisme né de la collision entre les plaques tectoniques africaine et eurasienne se manifeste en Algérie sous la forme de massifs magmatiques affleurant à divers endroits de la côte algérienne, notamment entre la Petite Kabylie et la région de Annaba. Un tel contexte géologique est favorable à la formation d’un certain type de gisements à métaux de base (Pb, Zn, Cu…) appelés, les gisements d’amas sulfurés ou VMS. Parmi les plus célèbres gisements de ce type, le gisement de cuivre de Rio Tino en Espagne. Selon les données de l’USGS (service géologique américain), dans le monde sur près de 808 gisements de ce type seulement 61 gisements dépassent les 50 millions de tonnes, dont celui de Tala Hamza - Amizour (Béjaïa) qui totalise 68,6 millions de tonnes. Depuis les années soixante-dix, ce gisement a été la cible des nombreuses campagnes d’exploration menées par l’ex-Sonarem, puis par l’actuelle ORGM. De nombreux chercheurs universitaires se sont attelés à étudier ce gisement dans le cadre de thèses de doctorat (Semroud, 1981 ; Benali 2007) et tout récemment un article scientifique fut publié dans la prestigieuse revue Ore Geology Reviews (Laouar et al. 2018). L’intérêt des géologues pour ce gisement permet de bien comprendre son potentiel intrinsèque, afin de bien le distinguer des facteurs exogènes pouvant impacter la viabilité du projet. Prétendre que le gisement de Tala Hamza ne présente aucun intérêt économique relève tout simplement de la paresse intellectuelle étant donné l’abondante littérature scientifique produite par plusieurs générations de géologues algériens et étrangers. 

Historique de projet depuis 2001
Dans le cadre de la loi minière de 2001, l’ouverture du secteur minier aux investissements étrangers fut décidée. En 2006 et suite à un appel à manifestation d’intérêt émis par l’entreprise nationale des produits miniers non ferreux (ENOF) a été créé la joint-venture algéro-australienne WMZ (Western Mediterranean Zinc) dans lequel la compagnie australienne Terramine détenait 65% des parts au côté d’entreprises minières nationales (ENOF et ORGM). Ainsi créée, la WMZ était titulaire de la licence d’exploration du périmètre incluant le gisement de Tala Hamza (voir la figure). Pour honorer ses engagements Terramine a consenti 42 millions de dollars de dépenses pour réaliser l’étude de faisabilité, cette dernière a été finalisée en 2010 avant d’être modifiée en 2018 puis 2020 suite à une étude complémentaire. La première version du plan d’exploitation proposée par la compagnie australienne a été à l’origine d’un litige l’opposant à ses partenaires algériens. L’arrangement trouvé n’a été possible qu’après une révision de la méthode d’exploitation proposée par le bureau d’étude chinois NFC (China Non-Ferrous Metal Industry’s Foreign Engineering and Construction Co., Ltd). Comme la plupart des projets miniers stratégiques, il est évident que celui de Tala Hamza tarde à se concrétiser sur le terrain. Le litige à propos de la méthode d’exploitation proposée initialement peut expliquer en partie ce retard, même si de nombreux experts doutent des capacités techniques et financières de l’entreprise Terramine.

La question du choix de l’entreprise
Dès les premiers mois d’activité de la compagnie australienne Terramine, des voix se sont élevées pour remettre en cause sa capacité à mener à bien ce projet. Entre incompétence et risque environnemental, chacun y allait de sa théorie. Sans verser dans le chauvinisme aveugle, il est indispensable d’expliquer la nécessité de recourir à un partenaire technique étranger. Dans une précédente contribution, nous avons tenté de résumer le cheminement de l’industrie minière algérienne pour que les lecteurs puissent comprendre sa situation actuelle. La perte du savoir-faire minier acquis lors de la belle époque des années 70-80 est évidente. Et même si des programmes d’exploration sont toujours réalisés par la principale entreprise nationale dans ce domaine l’ORGM, la nécessité de s’ouvrir à des juniors d’exploration ne fait aucun doute. Il s’agit là de petites compagnies activant principalement dans l’exploration de nouveaux gisements avec un personnel technique à forte compétence. Ne disposant pas de revenus réguliers, la majorité des juniors d’exploration se financent grâce aux levées de fonds opérées dans les places boursières dédiées aux matières premières. Dans l’écosystème minier mondial, cette pratique est monnaie courante. Si les questions liées aux capacités de l’entreprise Terramine restent légitimes, elles doivent cependant tenir compte du contexte dans lequel fut décidée l’ouverture du secteur minier en 2001. En effet, la situation socio-économique de l’Algérie cumulée à la forte récession du secteur minier national impactaient fortement son attractivité. En 2007, date de démarrage des travaux d’exploration, la plupart des mines algériennes étaient à l’arrêt et le pays sortait à peine d’une décennie de terrorisme. 
Ajouté à cela, le déficit en matière d’exploration des ressources en dehors des programmes tracés par l’État, le secteur étant fermé à la concurrence. Tous ces facteurs découragent les compagnies minières de plus grande envergure qui préfèrent en quelque sorte sous-traiter le risque aux juniors. Ainsi, il n’est pas tout à fait pertinent d’invoquer uniquement les capacités de Terramine pour expliquer les péripéties de ce projet. D’une part, la compagnie australienne a mobilisé les fonds nécessaires aux études ; d’autre part, elle fut accompagnée dans l’élaboration de ce projet par le célèbre bureau d’expertise Golder Associés (Canada) puis par le groupe minier chinois NFC partenaire de Terramine. Indépendamment des capacités de cette entreprise, il est clair que dans une économie algérienne en manque de compétitivité et déconnectée du marché mondial, la méfiance à l’égard des compagnies étrangères peut devenir contre-productive. 

Ceci est encore plus vrai pour le domaine minier, qui stagne en Algérie alors que dans le reste du monde, il est extrêmement dynamique. Bref, malgré tous les atouts du projet, il tarde à se concrétiser. Face à cette situation, nous devons nous interroger sur la capacité du pays à créer un environnement favorable à l’investissement industriel. Le climat des affaires en Algérie est tel qu’il est fort à parier que le projet soit au même stade quelle que soit l’entreprise en charge de le mener. D’ailleurs, dans son plan de relance économique 2020-2024, le gouvernement algérien fait en quelque sorte le même constat en citant le rapport Doing Business de la Banque mondiale qui classe notre pays à la 157e place sur 190 pays. À l’avenir, il serait plus judicieux d’orienter le débat vers l’attractivité du pays et les investissements directs étrangers. Si l’État est dans son rôle de régulateur de l’économie, l’investisseur étranger n’est pas systématiquement un pillard peu scrupuleux dont il faut se méfier. 

La question de l’impact environnemental 
Le démarrage des travaux d’exploration du gisement de Tala Hamza a très rapidement déclenché de nombreuses polémiques centrées sur les questions écologiques. Pour traiter cette problématique, commençons par évacuer les arguments qui se fondent sur des impacts sociaux et environnementaux non spécifiques à l’industrie minière. Toute proportion gardée, l’expropriation et le déplacement des familles, les perturbations paysagères et la dégradation des terres agricoles sont des impacts communs aux projets de grande envergure, qu’il s’agisse d’une autoroute ou d’une usine. Mettre ces arguments au centre du débat, c'est tout simplement condamner n’importe quel investissement industriel dans la région. 
La principale problématique qui se pose dans le cas du gisement de Tala Hamza est celle de la gestion des déchets miniers stockés en surface et du drainage minier acide (DMA) qui peut en résulter. Pour faire simple, la nature magmatique de la roche encaissant le gisement à minéralisation sulfurée rend inéluctable l’acidification des déchets miniers issus de l’usine de traitement du minerai. Ceci se traduit par l’apparition d’un lixiviat acide riche en métaux toxiques. Facilement prévisible, le risque de DMA est connu depuis fort longtemps. L’entreprise Terramine a inclus dans son plan d’exploitation des mesures afin de réduire au maximum ce risque. Il s’agit en fait de remblayer les excavations créées par l’extraction du minerai (galerie, travers-bancs, etc.) à l’aide d’un remblai cimenté et stabilisé, constitué de déchets miniers. 
Cette technique permet de réutiliser 75% des rejets générés par l’usine de traitement. Ainsi, la roche extraite est renvoyée sous terre après récupération des minéraux valorisables. L’absence d’oxygène due au confinement souterrain aura pour effet d’inhiber les réactions d’acidification des déchets. 
L’intérêt de cette technique réside dans la réduction du volume des déchets entreposés en surface, mais aussi dans la stabilisation des excavations réalisées. Sans aller plus loin dans les détails, le lecteur et surtout les populations locales doivent comprendre que toute industrie génère inévitablement des déchets, et que dans le cadre de l’exploitation du gisement de Tala Hamza, des solutions sont proposées et validées par les autorités. Bien que le débat soit encore ouvert, il doit nécessairement aboutir à un compromis autre que le blocage du projet. Toutes les études étant ficelées, il devient urgent pour l’État de faire preuve de beaucoup plus de pédagogie et d’ouverture d’esprit envers la société civile et la population. 
Dans ce contexte, l’approche la plus pertinente pouvant garantir la pérennité du projet et l’adhésion du citoyen est celle de l’acceptabilité sociale. Les mutations que connaît la société algérienne, notamment suite au développement des médias (réseaux sociaux et autres) induisent la multiplication des polémiques et des débats. Cette tendance s’accentue dans le cas des projets de développement et des questions environnementales. 

La controverse née d’une simple volonté de lancer un programme d’exploration des ressources en gaz non conventionnels dans la région d’In Salah en est la meilleure illustration. Le concept d’acceptabilité sociale s’intéresse particulièrement à ce type de conflits pouvant émerger entre une organisation et des parties prenantes locales autour d’un projet spécifique. 

La construction d’un consensus ne peut donc faire l’économie d’une analyse de l’inacceptation des projets et des politiques afin de comprendre les fondements et les facteurs d’influence. Si les préférences individuelles peuvent jouer un rôle dans la formation de ce jugement collectif, l’acceptabilité sociale est davantage une question de croyances partagées. Mû par l’attachement aux terres ancestrales dans lequel toute une culture est solidement ancrée, ce type de mouvement d’opposition ne saurait être résumé à une opposition basée sur le confort matériel et non sur des valeurs. 

Épilogue
Le projet de la mine de Tala Hamza et les inquiétudes qu’il suscite auprès des citoyens méritent toute l’attention du gouvernement, des entreprises et des chercheurs. Même si les inquiétudes des populations sont compréhensibles, il est indispensable d’éviter la diabolisation du projet sur la base de problématiques environnementales connues et étudiées. Ceci condamnerait systématiquement tous les projets miniers du pays. 
Un changement de paradigme est donc nécessaire afin que l’environnement ne soit plus otage des approximations scientifiques et des scénarios alarmistes. L’État ne peut se contenter de mobiliser uniquement le processus de démocratie représentative (députés, maires et élus locaux) pour justifier ses décisions auprès de la population. Alors que l’entrepreneur se doit d’être en phase avec la vision du progrès portée par la population. Notre réflexion n’étant guidée que par une vision pragmatique dénuée d’idéologie, il devient clair que l’antagonisme systématique entre protection de l’environnement et relance de l’industrie deviendra de plus en plus problématique à l’avenir. 
Les scientifiques et les experts ne pouvant répondre à certains questionnements de manière consensuelle, la science perd son monopole et le citoyen se trouve mobilisé et devient acteur dans la prise de décision. Il est donc souhaitable que l’État mette en place au niveau local des outils de dialogue de type démocratie participative pour restructurer complétement le mode de prise de décision. Ce modèle de développements non encore défini, alliant relance de l’industrie et préservation de l’environnement s’inscrit directement dans l’état d’esprit de la délégation algérienne présente à la Conférence des Nations unies sur l'environnement de Stockholm en 1972. 
À cette occasion, la fameuse phrase “L'Algérie ne sacrifiera pas son développement sur l'autel de l'environnement” présageait déjà des contraintes écologiques pouvant peser sur le développement du pays. 
Par ces quelques lignes, nous souhaitons rendre hommage à Mme Assia Harbi, directrice de recherche au CRAAG (Alger), décédée le 19 juin 2021. Spécialiste reconnue de la sismicité historique du Maghreb, Assia a laissé derrière elle un grand vide, tant elle a marqué par sa gentillesse et sa rigueur scientifique ses proches et ses collègues. Puisse-t-elle reposer en paix.

 

 


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