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A la une / Contribution

MALAISE SOCIAL ET CRISE MULTIDIMENSIONNELLE

QUELLES ALTERNATIVES ?

© D. R.

Par : EL-HADI MAKBOUL
        EXPERT INTERNATIONAL, ANCIEN DG DU CENEAP

Bien que la rupture soit déjà entamée entre les différentes parties prenantes et devant cette situation caractérisée par des tensions et des revendications fortes, quelles réformes prioritaires doivent être engagées pour atténuer cette crise multidimensionnelle  et  mettre  en  place  les  fondements  d’une  nouvelle République tant attendue par l’ensemble de la société algérienne ?“

En pleine phase de pandémie et de crise économique, politique et sociale, la société algérienne dans toute sa composante subit des transformations radicales et des bouleversements à différents niveaux qui risquent, si elles ne sont pas résolues et prises en charge par les pouvoirs publics avec des politiques et des solutions adéquates, d’aboutir à des situations dramatiques et à une explosion sociale jamais vécue auparavant qui engendrera une crise sans fin, ouvrant ainsi la voie à toutes les dérives et incertitudes du moment et à la fin du “contrat social” qui liait les Algériens à leurs institutions.
Cette situation délicate prend racine dans l’accumulation de crises et difficultés vécues durant ces dernières années par une grande partie de la société algérienne, confrontée à des situations socioéconomiques pénibles remettant en cause la cohésion sociale mais surtout leur attachement à leur patrie et à ses valeurs, face à une “crise du désespoir”.
Dès lors, en cette période, faut-il poursuivre avec les mêmes politiques et dérives du passé et craindre à tout moment une explosion sociale ou entamer un sursaut salutaire qui pourra sauver le pays et le faire sortir de cette crise multidimensionnelle qui risque de le paralyser et nous conduire vers des lendemains tragiques et incertains.
Au bord d’une explosion sociale sans précédent, tous les ingrédients sont ainsi réunis pour craindre un cataclysme sérieux qui serait dévastateur.

I- Les principaux facteurs du mécontentement social 
Loin d’être exhaustive, cette analyse permet de mesurer l’étendue et l’ampleur des facteurs qui ont conduit à l’évolution de cette situation et à mesurer les actions à engager pour pouvoir surmonter cette crise qui ne peut se résoudre sans une véritable volonté politique clairement affichée par l’ensemble des acteurs dans un climat fortement apaisé.

1- Au plan sociétal
L’absence d’un véritable projet de société crédible et partagé par tous les acteurs, inversant ainsi l’échelle des valeurs sociales et rejetant les discours et politiques classiques et les grands idéaux et valeurs dans lesquels la jeunesse algérienne ne se reconnaît plus
La mauvaise gestion de l’après-terrorisme et la montée de la délinquance, des fléaux sociaux, de la violence et des comportements déviants. 
Cette crise du système sociétal va être aggravée par une série de facteurs liée : 
• Au renversement de l’échelle des valeurs dans la société algérienne et dans la perte des fondamentaux qui font de l’école et du savoir le principal moyen de promotion, de réussite et d’intégration sociale.
• La non-représentativité des appareils politiques traditionnels. 

2- Au plan éducatif 
L’école a perdu de sa notoriété, de son excellence et de ses valeurs de promotion, d’intégration sociale et de réussite. 
L’inadaptation et le recul du système d’éducation et de formation qui offre peu de garanties et choix aux jeunes, qui ne l’intègrent plus comme facteur de réussite sociale. Le taux élevé d’échec scolaire et la forte déperdition scolaire et l’absence de débouchés et d’emplois durables ainsi que l’analphabétisme et la non-scolarisation. Le développement de la société informelle autour d’activités illicites et la recherche du gain rapide devient le modèle à suivre.

3- Au plan social 
La dégradation du cadre de vie des citoyens et la précarité des ménages constituent autant de phénomènes alarmants caractérisés par la mauvaise qualité des services publics et des commodités de logements, de transport, de soins, de scolarisation et du cadre de vie. 
L’affaiblissement du niveau de vie des citoyens et la baisse de la consommation des ménages ont engendré la montée d’une pauvreté absolue favorisant ainsi la multiplication de poches d’extrême pauvreté. 
De même, l’inadaptation du système du filet social mis en place en 1993 a été inefficace face à la cherté de la vie et à l’inflation galopante. Par ailleurs, la baisse des revenus des ménages a accentué les inégalités, et l’apparition du chômage des jeunes, des femmes et des diplômés universitaires.

4- Au plan familial 
La transformation et la crise du modèle familial vont conduire à la disparition de la famille patriarcale, à l’affaiblissement de l’autorité parentale et à l’éclatement de la famille algérienne, mais surtout à la disparition des valeurs familiales qui constituaient les véritables remparts.

5- Au plan de l’urbanisme, de l’aménagement du territoire et de la ville 
L’absence de politiques adaptées en matière d’urbanisme de gestion des villes et d’aménagement du territoire ont créé un environnement inadapté et hostile ainsi qu’un cadre de vie précaire et répulsif, favorisant les sentiments d’exclusion et de révolte avec une concentration urbaine dangereuse où plus de 80% de la population sont concentrés sur la bande littorale, favorisée par les incohérences des schémas urbanistiques et par l’absence d’une politique cohérente de la ville et d’une stratégie de développement rural qui a engendré un exode rural vers les villes créant ainsi de véritables favélas. 

6- Au plan de la communication et de l’écoute sociale
Face à la défaillance et à la faiblesse des relais de communication et d’un système d’écoute social, une rupture est née entre les autorités publiques et les citoyens, rupture accentuée par l’absence d’un cadre de participation citoyenne moderne et d’un système d’écoute sociale orienté vers la prise en charge des besoins prioritaires des populations. 

7- Au plan démographique 
L’évolution démographique au cours de cette dernière décennie a connu un accroissement annuel dramatique des naissances avec un million de naissances par an, rendant délicate toute politique d’investissement et de planification, augmentant par-là même la pression sur l’ensemble des politiques économiques et sociales. 

8- Au plan de la représentation populaire 
L’inadaptation d’un système de représentation allait dès lors creuser davantage le fossé entre les élus et les citoyens qui n’arrivent plus à s’identifier à ces représentants, entraînant ainsi une véritable perte de confiance.

9- Au plan de la gestion de la pandémie de Covid-19
La mauvaise prise en charge de la gestion de la pandémie de Covid-19 allait créer chez le citoyen un sentiment d’abandon face à la défaillance des dispositifs mis 
en place, caractérisés par une mauvaise politique sanitaire et médicale avec des hôpitaux sous-équipés sur le plan humain et matériel.
L’absence de soutien des catégories sociales touchées par ce fléau, notamment les plus démunies, les entreprises, les artisans, les personnels mis en chômage, a créé un sentiment de révolte auprès des populations.

10- Au plan économique 
L’effondrement de l’économie nationale et les ratages des programmes de relance allaient accentuer les sentiments de crise, favorisés par la perte de milliers d’emplois et la dislocation du tissu industriel et l’apparition du chômage de masse.
L’échec prévisible des différents programmes économiques et le recul du secteur public allaient se perpétuer à la faveur de la faible performance des programmes de relance et des dispositifs de soutien. 
L’augmentation du chômage et l’absence de relance de l’économie ainsi que le recul de la performance des secteurs ont créé un marasme empêchant la relance et conduisant à un glissement vers un climat général de crise économique, financière et sociale, accentuée par celle de la pandémie de Covid-19 avec la baisse de la croissance économique qui atteint 0,2% en 2019, alors que la moyenne était de 2,2% durant la période 2013-2019. L’effondrement du prix de pétrole à partir de juin 2014 de 110 USD jusqu’à 25 USD en 2020.  L’inflation galopante à 2 chiffres avec une conséquence directe sur les revenus et la consommation des ménages.  
La crise nationale et persistante des liquidités qui se répercute sur le pouvoir d’achat. Le déficit du compte courant de la balance des payements estimé à moins 3,25 milliards en 2019.
Le déficit budgétaire est passé de moins de 1,4% en 2013 à – 4,8% du PIB en 2019.
La baisse nette de l’investissement depuis 2012 et négative en 2019 avec un taux de – 2,0% 
La hausse continue des prix des produits de large consommation.
Le choc pandémique de la Covid-19 a freiné l’activité du pays. 
La hausse des cours mondiaux des matières premières, celle des produis alimentaires importés avec un taux de 4,3% en 2020. 
La politique absurde de dévaluation de la monnaie nationale et le retour à la planche à billets. 
La baisse des subventions et le retour drastique à l’inflation et l’augmentation des dépenses publiques. 
L’ensemble de ces éléments a fini par jeter les bases d’une paupérisation générale des différentes couches sociales, en l’absence d’un filet de protection et d’un programme de relance qui auraient permis de préserver le niveau de vie de la population qui s’installe dans une précarité durable et inquiétante.

11- Au plan politique 
La montée du Hirak et l’élargissement des diverses revendications allaient très vite interpeller les pouvoirs publics politiques à l’effet de réformer le mode de fonctionnement et de gouvernance des institutions publiques et politiques devenues impopulaires dans le but de moraliser la vie 
politique, renforcer l’État de droit, 
préserver les libertés publiques et la démocratie et offrir ainsi des garanties et des contrepouvoirs réels avec des représentations légitimes.

12- Au plan de la jeunesse
L’absence d’une véritable politique nationale de la jeunesse cohérente et multisectorielle allait créer des dysfonctionnements entraînant auprès des jeunes des sentiments d’exclusion et de marginalisation, notamment au niveau de l’éducation de la formation de l’emploi et des loisirs, et ce, sans l’amorce d’une politique de soutien et conforme aux aspirations de notre jeunesse, d’où l’existence d’un véritable décalage spatio-temporel entre les gouvernants et une partie de la population.

© Yahia Magha/Liberté

13- Au plan de gouvernance et de la corruption
La mauvaise gouvernance économique, politique et sociale malgré l’amorce d’une stratégie nationale en 2006, allait enfermer les différents secteurs dans des modes de fonctionnement archaïques loin de toutes formes de performance de transparence et de légalité. L’apparition de phénomènes de corruption et de bureaucratie allait paralyser le pays et l’ensemble de ses institutions et créer des fléaux dramatiques et des pesanteurs insoutenables sur la société toute entière, conduisant à des dérives graves et une forme de domination silencieuse de la société algérienne assimilée à une exploitation et un partage des richesses nationales, au profit d’un groupe d’individus ayant tissé des ramifications fusionnelles directes avec le pouvoir politique. 

II- les principales mesures d’apaisement et reformes à envisager 
Bien que la rupture soit déjà entamée entre les différentes parties prenantes et devant cette situation caractérisée par des tensions et des revendications fortes, quelles réformes prioritaires doivent être engagées pour atténuer cette crise multidimensionnelle et mettre en place les fondements d’une nouvelle République tant attendue par l’ensemble de la société algérienne ? 
Ne pouvant définir un mode d’emploi précis pour sortir de cette crise multidimensionnelle, seul un véritable dialogue autour d’un projet unificateur soutenu par un consensus national de tous les acteurs pourrait apporter les réponses réelles à travers une refondation du mode de gouvernance du pays avec une forte dose de confiance et une rupture effective et définitive avec les méthodes de l’ancien régime. Un travail minutieux et délicat qui nécessite dès  lors l’ouverture de véritables chantiers nationaux autour de personnes représentatives et solvables, convaincues du changement à apporter en cette période. 
  
Action 1 : Consolidation de la participation citoyenne et de la démocratie.
-En encourageant les actions de participation citoyenne dans le cadre des programmes en identifiant et en prenant en charge les attentes et besoins prioritaires des populations 
-En intégrant les associations les plus actives
-En sensibilisant l’ensemble des partenaires à la réussite de cette importante opération.

Action 2 : Élaboration d’un système de veille et d’écoute sociale des citoyens qui permettrait une meilleure identification des besoins prioritaires des populations.
 
Action 3 : Amélioration du cadre de vie des citoyens par le lancement d’actions de rattrapage pour améliorer des conditions de vie et d’accessibilité aux services de base. Elles devront être soutenues par la modernisation de la qualité des services publics de base et le lancement de programmes de réhabilitation, de rénovation des quartiers et de lutte contre l’habitat précaire.

Action 4 : Amélioration du niveau de vie des populations démunies et vulnérables par une meilleure politique de ciblage et une politique efficace de lutte contre la pauvreté avec une adaptation des dispositifs d’aide sociale.
 
Action 5 : Moralisation de la vie publique avec le renforcement de l’État de droit, la préservation des libertés publiques et une ouverture démocratique large.

Action 6 : L’introduction des mesures et programmes visant à assurer l’équilibre et la transition démographique dans le but de maîtriser cette bombe démographique et mieux planifier les programmes d’investissement.

Action 7 : Adaptation des politiques d’aménagement du territoire de l’urbanisme et de la ville par la mise en place de véritables politiques et le développement d’instruments de contrôle et de gestion des villes et des espaces adaptés à notre culture.  

Action 8 : Élaboration d’un véritable projet de société dans le cadre d’un débat national sur les valeurs sociales et les perspectives de promotion de la société algérienne et qui constituerait une plateforme consensuelle pour la préservation de nos valeurs.

Action 9 : Maîtrise de l’ampleur des phénomènes et fléaux sociaux (drogue, prostitution, banditisme, incivisme, insécurité, violences…) et la définition de programmes et d’actions appropriées pour lutter efficacement contre ces phénomènes dévastateurs.

Action 10 : Réforme du système éducatif (école, université, formation,) et son adaptation aux mutations en cours, en orientant le produit final vers la connaissance, l’entreprise, l’économie. Cette réforme stratégique devra être intégrée dans un projet collectif fédérateur des énergies et des compétences nationales en relation directe avec le marché de l’emploi. 

Action 11 : Promotion des actions et mode de gouvernance publique pour encourager la vie démocratique, favoriser la participation et l’implication citoyenne, assurer la transparence dans la gestion des affaires de l’État et la réhabilitation de l’image de l’État. 

Action 12 : Valorisation de la ressource humaine qualifiée à travers des actions de requalification, de mise à niveau et d’acquisition de nouveaux savoirs autour d’un projet national et la révision de la politique du management public.
Action 13 : Réhabiliter et élargir les espaces de débat au niveau sociétal en vue d’une plus grande adhésion des acteurs nationaux aux choix fondamentaux du pays et une meilleure implication dans la vie publique.

Action 14 : Bâtir une véritable politique nationale de la jeunesse intersectorielle qui prenne en charge les besoins prioritaires de cette frange de la population au plan éducatif, sportif, de l’emploi, de la santé, des loisirs et des connaissances, du savoir, des découvertes de la lutte contre la délinquance et leur insertion dans la vie économique et sociale 

Action 15 : Refondation de l’économie nationale avec un retour à la croissance au plein emploi et la compétitivité à la faveur de politiques de relance basées sur des programmes planifiés, une bonne gouvernance et des réformes structurelles audacieuses et une répartition équitable des revenus et des budgets sectoriels. 
La relance de l’investissement, la création des PME, le développement des filières, et le partenariat diversifié devront être les axes centraux de cette nouvelle politique économique.
   
Action 16 : La gestion de la crise Covid-19 a montré les limites du système de santé inadapté à la gestion des crises sanitaires et la nécessité de prévoir des plans Orsec axés sur les aspects sanitaires, médicaux, comportementaux, économiques, sociaux et financiers…, et ce, autour d’un véritable plan de relance économique et de réformes structurelles à engager pour résorber les effets de cette pandémie. À cet effet, les actions proposées de sortie de crise et de prévention, pour être réalisable supposent des préalables: 
Un apaisement général et un retour à la confiance et au dialogue avec des personnalités solvables et crédibles ayant pour dénominateur commun l’intérêt national. 
Une mise en place d’institutions crédibles, représentatives et légitimes.  
Un assainissement général du champ politique et social. Un consensus national sur les fondamentaux de la nouvelle politique. Ainsi, il est urgent de bâtir la nouvelle République sur la base d’une véritable rupture avec les méthodes et pratiques du système antérieur qui ne semblent plus être en mesure d’apporter les garanties de base en raison de son incapacité et l’absence d’une réelle volonté de changement et d’une vision éclairée en harmonie avec les aspirations de la population algérienne.  
Par ailleurs, la crise multidimensionnelle actuelle, si elle n’est pas résolue avec sagesse et célérité risque d’engendrer des conséquences graves sur la stabilité de notre pays, de ses institutions et de ses territoires. En effet, tout système intelligent doit arriver à concevoir et à engager les actions qui lui assurent une réelle évolution en résorbant ses propres contradictions et en ouvrant la voie au dialogue afin d’aboutir à une véritable mutation salvatrice, afin d’arriver à surmonter les crises successives tout en mettant en place un nouveau mode de gouvernance et les jalons d’une nouvelle République où s’identifieraient toutes les composantes de la société et où vivraient en harmonie les générations futures.
Ainsi, l’option consiste à élaborer une nouvelle feuille de route consensuelle qui devra permettre d’assurer une transition pacifique et démocratique portée par l’ensemble des acteurs nationaux visant à assurer à tous les Algériens une vie digne et libre, des mesures qui permettront d’apaiser les tensions actuelles de renouer le dialogue social et la confiance, et redonner de l’espoir et un avenir certain aux Algériens.
En effet, seul un signal fort, à travers  un discours cohérent et sincère, et de véritables réformes et engagements pourront atténuer les divergences et créer le consensus et la confiance nécessaire afin d’apaiser les tensions sociales et politiques. Des mesures tant attendues pour préserver la paix durable et la prospérité de la nation algérienne sans exclusion aucune. Aujourd’hui que les divergences sont si profondes et que l’Algérie est à la croisée des chemins avec des tensions qui s’accentuent, existe-il une alternative autre qu’un consensus national autour d’un dialogue sérieux, apaisé et un véritable changement pacifique et durable sans vainqueur ni vaincu ?
Il faut l’espérer ! 

 

 


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