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A la une / Contribution

L’appel du 19 mai 1956

Retour sur une date décisive


Par : Ali Dehilès 

À quelques semaines de la tenue du déterminant et capital Congrès de la Soummam du 20 août 1956, les chefs révolutionnaires ont prévu un séminaire sur place. En préparation de ce Congrès, ils sont venus s’enquérir de l’adhésion des étudiants à la cause nationale. 

Témoignage de Slimane Dehiles  
“Deux années après le déclenchement du 1er Novembre 1954, je me trouvais dans l'Algérois au lieudit Béni Missra au nord-est de Médéa dans l'Atlas blidéen, où j'avais installé le PC ; le poste de commandement militaire de la Wilaya 4 (l'Algérois) que je dirigeais depuis quelque temps. En prévision de la progression ennemie dans la région, je prenais souvent ma paire de jumelles afin de scruter l'horizon. Par un beau matin de printemps après avoir pris une tasse de café bien chaud avec mes compagnons d'armes, je saisis encore une fois cette paire de jumelles pour balayer l'horizon. Après une observation minutieuse tous azimuts, et à ma grande surprise voilà que j'aperçois un mouvement suspect qui se dessinait au loin et avançait dans notre direction. Intrigué, je donne l'alerte au PC. 
Au fur et à mesure que celle-ci progressait inlassablement, je distinguais des silhouettes de femmes portant des tresses ; c'était un groupe de quatre cavaliers constitué de trois jeunes femmes et un homme. Meryem Belmihoub (ép. Zerdani), Fadila Mesli (ép. Rédjimi), Safia Bazi et Amara Rachid. Arrivés à une vingtaine de mètres de moi, ils descendirent à terre. Je les saluai avec beaucoup de chaleur et d'affection sachant qu'ils étaient ces premiers étudiants à avoir répondu à l'appel du FLN initié par le CCE (Comité de coordination et d’exécution) dirigé par Abane et Ben M’hidi qui avaient sollicité la participation des éléments intellectuels algériens à travers un tract diffusé au début du mois de mai 1956. Ce jour là, c'était le 19 Mai 1956...
Ils furent logés à côté de mon PC pour les garder en contact permanent. Dès le premier entretien, il s'est avéré qu’Amara Rachid était un paramédical de la faculté de médecine d'Alger, Fadila Mesli infirmière venue de Tlemcen, Meryem Belmihoub de la faculté de droit et Safia Bazi institutrice.
En outre, et en prévision de l'arrivée d'autres groupes, je me devais de les intégrer rapidement aux mouvements d'embuscades dans la région. Entre le 18 et le 30 de ce mois de mai 1956, la nouvelle s'est propagée comme une traînée de poudre, drainant dans son sillage tous les lycées d'Alger, de Maison-Carrée, de Blida, de Médéa et de Berrouaghia. Ainsi submergé par des affluences de toutes parts, ce qui révèle que le tract du FLN d’Abane et de Ben M’hidi a été un catalyseur formidable ayant orchestré les énergies à travers tout le pays. Je me tourne vers Abane et Ben M’hidi et leur dis : “Maintenant que nous sommes rejoints par des intellectuels mais en plus par nos Algériennes, le colonialisme est foutu... ! Ben M’hidi éclate de rire et Abane esquisse un sourire.”

La section Ugema d'Alger lance un appel au ralliement des maquis de l'ALN/FLN  
L'année 1956 apparaît, sur divers registres, comme l'année de l'installation de l'état de guerre en Algérie. Dans le sillage des répliques de plus ou moins fort impact de l'offensive stratégique d'août 1955 du Nord constantinois, la victoire, en janvier, du “Front Républicain” - alliance des socialistes de la Sfio et des radicaux - acte, au plan politique, cette évolution qui fait du triptyque “cessez-le-feu, élections et négociations”, l'enseigne du nouveau gouvernement dirigé par Guy Mollet.
Les contacts alors noués avec “la rébellion” -c'était alors le terme convenu, notamment par l'intermédiaire du chef de cabinet de Guy Mollet, Commins, tournent vite court et à Alger même, c'est sous la protection du service d'ordre FLN que Camus lance son “appel à la trêve civile” sous la menaçante bronca des activistes européens. La journée du 6 février dite des “tomates” - l'accueil violent réservé par les activistes européens au chef du gouvernement en visite à Alger -, le vote à la mi-mars des pouvoirs spéciaux marquent un réel tournant dans la guerre d’Algérie.
Les étudiants européens de l'Université d'Alger sont partie prenante de la montée en puissance des tensions qui organisent une grève de dix jours pour protester contre le “caractère discriminatoire de nouvelles dispositions de la fonction publique” réputées favorables aux indigènes musulmans et n'hésitent pas à user de violence pour empêcher le Pr André Mandouze, coupable de sympathie pour la cause algérienne, d'assurer ses enseignements.
Bien que minoritaires en nombre - par rapport aux 5 000 étudiants français de l'Université d'Alger - les étudiants algériens, qui représentaient une large part des élites scolarisées musulmanes, avaient su maintenir la tradition et la culture syndicales inaugurées dès 1919 avec la création de l'Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA). En Algérie et même dans les universités françaises - principalement Paris, Montpellier, Toulouse - le syndicalisme estudiantin algérien était fortement marqué politiquement par l'ordre des allégeances et les assemblées générales devaient souvent trancher entre les listes ou les alliances du MTLD, de l'UDMA, du PCA ou des Oulémas.
À Paris, l’historique bataille du “M” - pour musulman - devait consacrer, la veille de l'insurrection, une fracture, lourde de portée, qui engageait aussi, au-delà même du cadre syndical, des conceptions opposées de la nation algérienne. 
C'est sous la houlette de Belaïd Abdesselem, ancien membre du comité central du MTLD et figure tutélaire du syndicalisme estudiantin, et sous le signe d'une coalition MTLD, UDMA, Oulémas, que naît, en juillet 1955, l'Ugema dont la présidence allait être assurée par Ahmed Taleb, étudiant en médecine, fils de cheikh El-Brahimi et ancien animateur du journal Le jeune musulman.
À Alger, le bureau de la section Ugema était totalement sous le contrôle des étudiants militant dans les rangs du MTLD et dont certains, à l'image du président de section Mohamed-Seddik Benyahia, avaient déjà rejoint le FLN et ne devaient pas tarder à subir les effets de la politique de répression des autorités avec l'arrestation de quatre de ses membres. 
C'est même cette répression qui est au principe de la mobilisation accrue des étudiants algériens qu'alertent les nouvelles d'arrestations de camarades quand ce n'est pas d'assassinats comme ce fut le cas du Dr Benzerdjeb à Tlemcen ou du dramaturge Redha Houhou à Constantine.

Un mois de mai particulier
Le 6 mai, Larbi Ben M'hidi, de retour du Caire où il avait pris part aux travaux de la commission militaire de la délégation extérieure, rejoint  Abane Ramdane à Alger, dont le duo politique allait faire de la capitale de la colonie un puissant centre de rayonnement de l'action du FLN. Les 12 et 13 mai, à Constantine, des milices juives armées et soutenues par des éléments des unités territoriales coloniales, attaquent les populations musulmanes de la médina faisant, selon une estimation, plus d'une centaine de morts au moment où s'intensifiaient les actions du front dans la ville.
Le 18 mai, à Djerrah, dans la région de Palestro, les hommes du commando Ali Khodja sous la direction du colonel Sadek montent une audacieuse opération provoquant des pertes importantes dans les rangs de l'armée coloniale française suscitant une émotion sans précédent en France.
“Il y a un avant et un après-Palestro”, soutient l'historien Benjamin Stora qui souligne que “la réalité de la guerre s'imposait aux Français”.
La veille, au cercle Saâdane de l'UDMA, à Alger, se tenait la première assemblée générale des étudiants convoquée à se prononcer sur le principe d'une grève des cours.  De mai à juin 1956, des dizaines d’étudiants et lycéens déterminés affluaient vers les hauteurs de l’Atlas blidéen en direction du PC de la Wilaya 4 (l’Algérois). Dans la dechra d’El-Ouazana, eux, des jeunes écoliers et universitaires, seront accueillis par les chefs de la Révolution algérienne. Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, le colonel Saddek, le colonel Amar Ouamrane et le commandant Omar Oussedik, d’illustres noms du FLN/ALN formaient leur comité d’accueil. Quel privilège ! À quelques semaines de la tenue du déterminant et capital Congrès de la Soummam du 20 août 1956, les chefs révolutionnaires ont prévu un séminaire sur place. En préparation de ce Congrès révolutionnaire, ils sont venus s’enquérir de l’adhésion des étudiants à la cause nationale.
Kamel Kalache, l’un des lycéens de Médéa ayant eu cet échange avec Larbi Ben M’hidi. “Si Ben M’hidi, elle est où notre armée ? Souriant il répondit : c’est vous l’armée ! - Oui, mais où sont nos officiers ? – C’est vous les futurs officiers de l’armée” ajouta-t-il. Pour mettre davantage en relief la confiance placée en eux par les dirigeants de la Révolution algérienne, le récit de Kamel Kalache est une mine d’enseignements. “Des débats politiques dirigés, tour à tour, par Abane, Ben M’hidi et les autres chefs avaient lieu tous les après-midi au cours desquelles étaient discutés différents thèmes. Quel avenir pour l’Algérie libre et indépendante ? Quel système politique adopter ? Régime démocratique, socialiste, communiste ? Au plan économique, la question de l’exploitation des ressources du sous-sol algérien suscitaient l’intérêt ainsi que l’émancipation de la femme algérienne”, y est-il consigné.

Qui décide de la grève ?
Cette assemblée générale n'aboutit pas, notamment en raison du fait, note Salah Benkobbi, l'un de ses organisateurs, que “la plupart des étudiants ignoraient que l'initiative venait du FLN”. L'auteur soutient dans son témoignage que “le principe de son déclenchement avait été arrêté au mois de février par Abane, Benkhedda avec la participation active des frères Benyahia et Amara”. Sans doute faut-il rappeler, à cet égard, le précédent de la création, en février précisément, du syndicat USTA (Union syndicale des travailleurs algériens) par le MNA et qui avait conduit Abane à battre en urgence le rappel d’Aïssat Idir et de la mise en avant de l'exigence de la mobilisation des travailleurs dans le cadre du Front ?
Dans le même mouvement, on le sait, le FLN structure, sous l'autorité de Mohamed Lebdjaoui, les commerçants, et il y a bien ici à l'œuvre une stratégie de lutte pour le contrôle des divers secteurs de l'opinion, et Salah Benkobbi relève alors que “la révolution ne pouvait négliger les étudiants qu'elle  avait pris soin de doter d'une union nationale, l'Ugema”.
La veille du lancement de la grève, une part au moins des cadres de l'Ugema avait déjà rejoint les rangs du FLN et c'était le cas de Mohamed-Seddik Benyahia, président de la section d'Alger, missionné par Abane auprès du congrès de l'Ugema tenu à Paris en mars 1956. Le message d'Alger portait sur une plus franche prise de position de l'organisation en faveur du FLN et du combat pour l'indépendance.
Au terme de ce même congrès, Ahmed Taleb quitte la présidence de l'Ugema pour rejoindre la Fédération de France du FLN. S'il ne se prononce pas dans ses Mémoires sur l'appel du 19 mai à la grève, il ne manque pas, dans l'entretien qu'il accorde à Clément Moore, de dire sa conviction : “Incontestablement, le patron du FLN était Abane. L'idée de la grève venait de lui. Pour lui, il fallait couper les ponts avec la France puisque les négociations n'étaient pas sérieuses.” 
Dans ce même entretien, le premier président de l'Ugema estime aussi que la décision du recours à la grève datait sans doute de février. C'est avec un notable renfort de jeunes lycéens que les promoteurs du mot d'ordre de grève se retrouvent en assemblée générale à La Robertsau et font adopter à la quasi-unanimité des présents l'appel à l'arrêt des cours et à rejoindre les maquis. 
L'initiative de la section d'Alger de l'Ugema fait la Une des titres de la presse française et surtout prend de court le comité exécutif qui n'avait pu être informé en temps opportun de la décision qui mande alors Belaïd Abdesselem à se rendre à Alger aux fins de clarifications. “Je suis allé à Alger car je voulais savoir s'il s'agissait d'une initiative de la section d'Alger ou si cela venait du FLN.” Il y rencontre des étudiants et principalement Benkhedda qui l'informe des objectifs du mouvement, et il est convenu que le mot d'ordre serait élargi, sous l'autorité du comité exécutif de l'Ugema, aux étudiants inscrits dans les universités françaises.
“Seule la grève illimitée fut étendue à tous les étudiants musulmans algériens des universités de France, du Maroc et de Tunisie”, signale l'historien Guy Pervillé qui relève, par ailleurs, que “le comité exécutif de l'Ugema ne pouvait reprendre à son compte l'appel au maquis sans entrer dans l'illégalité et la clandestinité comme la section d'Alger”.
Dans son témoignage, Salah Benkobbi revient sur les conditions d'élaboration, de fabrication et de diffusion de l'appel du 19 mai. “Le militant Lamine Khène se chargea seul de sa rédaction. Il m'en remit une copie le soir après le dîner.”  L'impression du tract se fera le lendemain dans les ateliers du FLN.
“Avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleur cadavre”, la fameuse citation d’Abane qui assure avec force l'appel convoquant le climat de répression qui touche en particulier les élites intellectuelles. Sur fond d'incertitudes et d'interrogations, notamment en France, l'appel est significativement suivi, particulièrement dans les lycées et collèges. S'ils furent nombreux à rejoindre effectivement les maquis en Algérie, avec des destins contrastés pour le moins, les étudiants et lycéens grévistes formeront, notamment au Maroc, l'armature de ce qui allait devenir, sous l'autorité d’Abdelhafid Boussouf, fondateur du Malg, l’ancêtre des services algériens.
Ils furent aussi l'une des premières cibles de la tragique “Bleuite”, comme ce fut le cas du jeune réalisateur Ali Djennaoui, monté au maquis de la Wilaya III historique avec un groupe de techniciens qui subira un injuste châtiment.


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