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A la une / Contribution

“REGARDS FRANÇAIS SUR L’ISLAM”

Retours d’éclairages sur la rencontre entre Islam et Français

© D. R.

Par : HOCINE ZEGHBIB ET AÏSSA KADRI
RESPONSABLES DE LA COLLECTION SOCIÉTÉS ET POLITIQUES EN MÉDITERRANÉE DES ÉDITIONS LE CROQUANT.

Dans un climat politique et sociétal aussi dégradé, reste-t-il une place pour une approche analytique apaisée de la rencontre des Français avec l’islam ?
L’ouvrage collectif “Regards français sur l’islam, des Croisades à l’ère coloniale”, qui vient de paraître(*), en prend  le pari. 

En ces temps de fortes turbulences idéologiques, de détournement des concepts, des idées et des images et où réapparaît la tentation d’abuser des “identités meurtrières” et d’instrumentaliser à outrance la présence des étrangers, plus encore s’ils sont musulmans, se distille la représentation d’une société française faite de “grands-remplacés”, les “Français de souche”, entièrement dominée par les “grands-remplaçants” que seraient déjà les musulmans. Y opère la magie des discours démagogiques amplifiés à satiété et sans filtre par des médias volontairement dépendants du diktat capricieux de l’audimat rendant banale une description réductrice et dévastatrice à souhait de l’islam et des musulmans, et de leur présence décrétée incompatible avec la société française.

Dans un climat politique et sociétal aussi dégradé, reste-t-il une place pour une approche analytique apaisée de la rencontre des Français avec l’islam ?
L’ouvrage collectif Regards français sur l’islam, des Croisades à l’ère coloniale, qui vient de paraître(*), en prend le pari. 
La plupart des contributions qui le composent s’appuient sur des textes anciens, des documents historiques, des données statistiques, des faits historiques et des interprétations traditionnelles de l’islam, produits par des Français depuis les Croisades jusqu’à l’ère coloniale, c’est-à-dire sur des “regards français” sur l’islam, pour les soumettre à un “autre regard”, aussi extérieur que peut l’être le regard de spécialistes de sciences sociales, d’analystes, distanciés, pour en extraire “vérités”, “présupposés”, “malentendus”, “procès” et  “dérives”. 
Le titre de l’ouvrage laisse toutefois poindre une ambition qui peut apparaître pour le moins démesurée, tant la période couverte est longue et l’objet de l’analyse vaste. Mais, fort opportunément, le périmètre en a été délimité par hypothèse. Bien plus modestement, il s’agit en effet de soumettre à une analyse aussi objective que peuvent le permettre les sciences humaines et sociales un certain nombre de positionnements et de points de vue, parmi les “regards sur l’islam” historiquement datés, portés par une pluralité d’acteurs identifiés en tant que Français et dont les écrits ou les interprétations sont significatifs pour la compréhension de la relation que la société française a nouée, au fil du temps, avec l’Islam. Certains de ces “regards” ont ainsi pu façonner durablement les rapports à l’islam en tant que religion tandis que d’autres ont marqué et orienté la vision de leurs contemporains sur l’Islam en tant que civilisation. D’autres regards, simplement portés à “hauteur d’homme et de femme”, sont analysés en tant que participant aussi à la perception d’ensemble de ces rapports faits d’attirance et de répulsion dont le point de départ est porté par l’onde de choc des Croisades. 
Le point de départ ainsi fixé, restait à déterminer l’espace-temps de l’analyse. Le point de départ de l’ouvrage est clair : les Croisades. L’arrivée – l’ère coloniale – pose en revanche question tant par sa longueur que par son poids dans l’histoire complexe de la rencontre avec l’islam. Une seconde limitation s’est donc imposée : le début de la Guerre d’Algérie en ce que celle-ci, emblématique dans la construction de l’autre – “Arabe”, “indigène”, “musulman” et de l’acmé du stigmate et des violences coloniales – pouvait surdéterminer les analyses développées. 
Sur le fond, l’ouvrage prend le parti de la connaissance et en retour, celui de la reconnaissance, et propose une lecture raisonnée de rencontres passées entre deux mondes que l’on voudrait aujourd’hui encore opposer. Identifier les sources premières des bonnes comme des mauvaises rencontres entre islam et société française d’hier, en tenter une analyse éclairée par le temps long de l’histoire pour briser le cercle du repli sur soi et de sa dangerosité pour la société d’aujourd’hui apparaît comme le but recherché. Au fond, l’ouvrage porte en filigrane, sans jamais qu’aucun des auteurs ne le revendique expressément, l’espoir que la société française ne peut pas être réductible au schéma simpliste binaire du “nous = nationaux = ‘Français de souche’ = assiégés” contre “eux = immigrés = musulmans = envahisseurs”. Il atteste assurément de l’historicité d’une hostilité à l’islam en France, qui varie en acuité selon les contextes et les moments, mais qui manifeste également un certain intérêt, voire une attirance, tout aussi variables et tout aussi constants. 
De ce parti pris, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, l’ouvrage rassemble des contributions restituant et analysant différents “regards français sur l’islam” et décline toute une série de questionnements dont la variété traduit la complexité de la rencontre, hier, entre islam et société française, mais peut-être plus encore aujourd’hui.
Dans une distribution ordinale tiraillée entre souci chronologique et progression démonstrative, l’ouvrage s’ouvre sur une contribution d’Alain Ruscio(**) qui a coordonné l’ensemble des travaux. Celle-ci, faisant office d’introduction, pose une question qui n’est pas que d’intérêt sémantique : comment les nommer – l’islam et les musulmans ?  Autrement dit, comment interpréter les hésitations et les usages différents du vocabulaire français face à l’islam et aux musulmans ?
L’ouvrage se poursuit par toute une série de contributions, tout aussi analytiques et novatrices, qui abordent des thèmes aussi variés que les images de Mohammed au fil des siècles ;  le mot et les maux de l’islamophobie ; l’hostilité à l’islam et aux musulmans comme phénomène multiséculaire ; l’intérêt paradoxal pour l’islam ou l’autre tradition française ; Poitiers 732, Roncevaux 778 : vraies batailles, fausses histoires ; les sciences arabo-islamiques vues de France (XIXe-XXe siècles) ; l’islam en France sous l’Ancien Régime et la Révolution, attraction et répulsion ; le prophète de l’islam au prisme de la raison “calme et réfléchie” ou la vie de Mahomet par Henri-François Turpin (1773-1779) ; le sort des mosquées en Algérie française, de la conquête au début du XXe siècle ; l’État et l’islam dans l’Algérie coloniale - Séparation contrariée, laïcité empêchée ; regards français sur le hadj, de l’expédition d’Égypte à la Grande Guerre ; les autorités coloniales, les écoles coraniques et la langue arabe en Algérie ; les conversions d’Européens à l’islam durant la période coloniale ; les “reniés” du protectorat français au Maroc ; regards français sur le voile islamique, XIXe -XXe siècles. 
L’ouvrage se conclut sur un texte éclairant de l’historienne africaniste Catherine Coquery-Vidrovitch(***) qui témoigne elle-même de sa découverte de l’altérité au cours de son voyage algérien au début de la guerre d’Algérie. Elle montre dans ce texte comment “l’incompréhension coloniale” de l’islam en facilita (paradoxalement) l’expansion en Afrique de l’Ouest francophone. Au sortir de la lecture de l’ouvrage – qui présente l’avantage de pouvoir être commencée par n’importe laquelle des contributions sans que la compréhension de l’ensemble n’en soit altérée – on découvrira, ou l’on aura confirmation que bien des jugements et attitudes d’aujourd’hui ont des racines multiséculaires. L’on découvrira, ou l’on aura confirmation qu’au fil des siècles, intérêt, adhésion et hostilité ne cesseront de se croiser et de s’alimenter. L’on se persuadera que, finalement, rien n’est jamais figé dans la grande aventure humaine pour peu que l’on fasse le pari, non de l’instrumentation ou du combat idéologique, mais de la connaissance et de la reconnaissance comme antidotes aux “identités meurtrières” qui foisonnent en ces temps de “clair-obscur d’où surgissent les monstres”, pour emprunter la métaphore gramscienne. 


(*) Regards français sur l’islam. Des Croisades à l’ère coloniale, Alain Ruscio. Éditions Le Croquant, collection Sociétés et politique en Méditerranée (Paris, novembre 2021, 346 pages)
(**) Les communistes et l'Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962, Alain Ruscio  (La Découverte, 2019)
(***) Le choix de l’Afrique : Les combats d’une pionnière de l’histoire africaine, Catherine Coquery-Vidrovitch (Paris, La Découverte, 2021)


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