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Sport et nationalisme

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Par : Rachid HANIFI
Ancien médecin de l’équipe nationale de football ex-président du Comité  olympique algérien 

L’exemple de l’équipe FLN de football, composée par des joueurs évoluant dans des équipes professionnelles françaises essentiellement, lesquels avaient pris le risque de compromettre leur carrière sportive pour servir la cause révolutionnaire, devrait être un cas d’école patriotique à enseigner à nos jeunes sportifs.”

La pratique de sport en général et du football en particulier a subi une évolution sur le plan des mentalités, liée essentiellement à la forte implication de l’argent. L’amour des couleurs qui caractérisait l’engagement des joueurs, il y a encore quelques décennies, a cédé sa place à la recherche du plus offrant, depuis l’avènement du professionnalisme. Initialement, les clubs de football recrutaient les joueurs dans leurs enceintes géographiques, suscitant ainsi une rivalité compétitive frisant parfois le chauvinisme, aussi bien entre les acteurs de terrain que dans les tribunes. Les matchs de football manifestaient de grandes passions, surtout lorsqu’ils concernaient des équipes voisines, à travers ce qu’on appelait derbies. Les joueurs se dépensaient sur les terrains par passion et amour à leurs clubs respectifs, se contentant de primes symboliques, provenant essentiellement des supporters et des dirigeants mécènes. 

L’avènement du professionnalisme a fait des clubs sportifs de véritables entreprises économiques où le gain matériel constitue l’objectif majeur. Le joueur devient ainsi un véhicule promotionnel des produits commercialisés, ce qui justifie la recherche systématique de la meilleure valeur marchande par l’employeur et la rémunération la plus élevée par l’acteur de terrain. L’athlète constitue aujourd’hui un objet de transaction commerciale, piétinant sa dimension humaine, frisant même l’atteinte à sa dignité, à travers, par exemple, le prêt des acteurs sportifs, sans leur consentement. L’amour des couleurs et du club n’a plus sa place dans la nouvelle philosophie sportive induite par l’esprit mercantile. Cette mentalité matérialiste n’est malheureusement pas restée au niveau des clubs, mais se retrouve également au sein des équipes nationales, censées être l’émanation du sport national et de la discipline concernée, et défendre les couleurs du pays, avec fierté et engagement patriotique. L’exemple de l’équipe FLN de football, composée par des joueurs évoluant dans des équipes professionnelles françaises essentiellement, lesquels avaient pris le risque de compromettre leur carrière sportive pour servir la cause révolutionnaire, devrait être un cas d’école patriotique à enseigner à nos jeunes sportifs. 

C’est à ce titre que j’avais proposé, lors de mon mandat olympique de 2009-2013, d’intégrer cette glorieuse équipe dans le musée olympique, à la fois pour pérenniser son existence et servir de modèle historique pour promouvoir un sport moral, éthique et d’engagement patriotique. Les équipes nationales, à travers le monde, sont souvent maintenant composées de joueurs non concernés par le volet patriotique, étant plutôt attirés soit par l’argent (exemple du Qatar), soit par la recherche d’une plus- value à négocier au niveau des clubs recruteurs (équipes européennes). Cette  adhésion d’intérêt explique le comportement de certains joueurs à l’égard des hymnes nationaux, lors des rencontres sportives internationales, suscitant des réactions parfois très hostiles de la part de personnalités politiques. 

Le retour de Karim Benzema dans l’équipe de France est à ce titre très évocateur du nouvel état d’esprit qui caractérise le sport d’aujourd’hui. Ce joueur d’origine algérienne (qu’il assume avec fierté) avait souhaité son retour chez les Bleus, non par patriotisme, n’accompagnant jamais l’hymne français (ce qui lui est reproché), ni par la recherche d’une plus-value (il est en fin de carrière et largement valorisé), mais par revanche sur une élimination qu’il a jugée de cause  extrasportive. 

Le comportement de ce grand joueur lui a valu peut-être plus de fans en Algérie que dans son pays de naissance et d’adoption. La victoire de la France, en Coupe du monde 1998, grâce notamment à la performance de Zinedine Zidane, un autre joueur d’origine algérienne, avait fait défiler sur les Champs-Élysées notre emblème national aux côtés de celui français, marquant la revendication algérienne d’une partie de ce succès, à travers notre Zizou commun. J’imagine l’attitude de nos concitoyens à l’égard de l’équipe de France, si ce dernier venait à en être le sélectionneur et Benzema le joueur et peut-être même le capitaine d’équipe. Je suis persuadé que les Algériens de France et d’Algérie deviendraient les supporters les plus visibles, applaudissant chaudement chacune des victoires des Bleus, sans pour autant marquer une quelconque adhésion à l’hymne national de la France, symbole d’appartenance patriotique. 

Il faut être honnête et reconnaître qu’au niveau de notre propre équipe nationale il y a également quelques joueurs qui n’ont accepté la sélection que sous l’aspect exclusivement sportif, n’ayant pas d’attache racinale profonde. Que reste-t-il alors de la traduction politique et patriotique d’une participation à une sélection nationale ? C’est dans ce cadre que j’avais émis l’idée, au lendemain de la fameuse rencontre de football France-Algérie au stade de Colombes en 2001, interrompue pour motif d’envahissement de terrain, de réfléchir au remplacement des hymnes nationaux par un hymne sportif, afin d’éviter les risques d’atteinte à des symboles politiques. 

Comment, en effet, s’imaginer une rencontre amicale, destinée à la réconciliation, par le sport, de deux nations antérieurement en conflit armé, en précédant cette rencontre sportive par des hymnes rappelant la guerre, à travers des composantes mutuellement accusatrices et violentes ? Dans ce cas, la recherche de la victoire devient une question de dignité et la défaite serait considérée comme une humiliation supplémentaire. Plus grave encore, la performance, positive ou négative, d’un joueur français d’origine algérienne aurait fait l’objet d’interprétation, voire d’accusation de lâcheté de la part de supporters chauvins ou de politiciens extrémistes. La symbolique patriotique, à travers notamment l’hymne national, est l’une des causes du refus de croiser, en compétition sportive, des représentants d’États non reconnus, malgré l’interdiction, par les instances sportives mondiales, de toute forme de discrimination, y compris celle liée à la politique. 

Les dirigeants des tutelles sportives internationales devraient penser à ce délicat problème récurrent, puisqu’ils exigent la non-politisation du sport. Demander à des joueurs, issus d’origines diverses, d’accompagner l’hymne du pays dont ils défendent les couleurs sur le terrain est l’acte de politisation majeure du sport. La suppression des hymnes nationaux lors de compétitions sportives et leur remplacement par un hymne sportif appelant au respect des valeurs éthique, morale et de tolérance me semblent le meilleur moyen d’extraire le sport des manipulations politiques. Les joueurs d’origines variées seraient ainsi plus à l’aise pour accomplir leur devoir sportif en tant que professionnels, c’est-à-dire rémunérés pour cet objectif de performance. 

Nous n’avons plus d’autre choix que d’accepter l’évolution du sport mondial, soumise au “diktat” de l’argent des multinationales. Le patriotisme sportif a vécu, même si les dirigeants politiques continuent, à travers le monde, d’instrumentaliser le sport en général, le football en particulier, pour apaiser les tensions politiques et sociales à l’intérieur de leurs pays respectifs. 


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